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.D'autres prennent auprès du public lettré une autorité inattendue : ainsi M. V. Cherbuliez a partagé un instant dans la Revue des Deux Mondes le monopole littéraire de George Sand.

Au milieu de ce mouvement de production et de concurrence, aucun romancier n'a remué les questions religieuses ou sociales avec cet éclat qui fait d'un livre quelque chose comme un événement. Le duel de Sibylle et de Mlle La Quintinie est presque oublié. La Religieuse, destinée à faire le pendant du Maudit, est née et morte sans qu'on s'en aperçût. Ce qui pullule, ce sont les petits romans qui font scandale ou tendent à le faire, moins encore par l'immoralité du texte que par les photographies impudentes du frontispice. Ce sont des publications dont il faudra bien dire quelque chose à cause du courant d'idées qu'elles indiquent, sans se faire illusion sur leur portée. Dans ce chapitre, comme dans celui de la poésie, nous sommes encore condamné à prendre un certain nombre de livres et d'auteurs, d'une valeur littéraire plus ou moins douteuse, pour les considérer comme types de genres d'ouvrages ou de classes d'écrivains dont il eût été facile mais inutile de multiplier les échantillons.

Derniers livres de quelques romanciers populaires : HM. P. Fcval, Emm. Gonzalès, Ch. Deslys, etc.

Le roman dans ses divers genres, études de mœurs oa récits historiques, a ses écrivains populaires, dont le nom seul, à part la valeur de l'œuvre, suffit à assurer, dans le feuilleton du journal ou dans le volume, le succès des diverses nouveautés. Ces heureux favoris de la foule s'appellent Alexandre Dumas, Paul Féval, Ponson du Terrai], Emmanuel Gonzalès, Alfred de Brehat, Charles Deslys, etc., etc.

Le hasard des publications de l'année nous fait rencontrer assez souvent ces auteurs, tantôt les uns, tantôt les autres, sans nous permettre de leur consacrer une étude d'ensemble dont la nécessité ne se fait pas d'ailleurs sentir. Qu'il nous suffise de dire, à propos de quelques-uns de leurs derniers livres, comment ils répondent à leur réputation.

Si l'on veut se faire, d'après un seul livre, une idée de la manière d'un romancier aussi habile que fécond, de M. Paul Féval, on peut prendre celui d'Annette Lais1. L'auteur aime les Bretons et la noblesse de Bretagne. Le premier de ses grands succès, les Amours de Paris, était l'histoire des amours d'un Maillepré pour une femme peu digne de lui et des malheurs qui s'ensuivent. Le petit Parisien ou le Bossu et Jean Diable éloignaient M. Paul Féval de sa première voie. L'un rentrait dans ce qu'on est convenu d'appeler le genre régence et il obtint, après le succès du livre, un succès de théâtre plus populaire encore. L'autre est une imitation de ces romans anglais, si remplis de faits et d'observations de mœurs, et auxquels les traductions des ouvrages de Bulwer-Lytton et de Thackeray nous ont habitués. Annetle Lais est un retour de M. Paul Féval aux romans bretons ou bretonnants de sa première manière.

René de Rervigné est le fils cadet d'un gentilhomme breton qui a tout sacrifié aux aînés de sa maison. Il a richement doté sa fille la marquise et largement apanagé son fils le colonel, mais il a peu gardé pour le dernier venu. Celui-ci résolu à se faire une position par lui-même, vient la chercher à Paris, léger d'argent mais comblé de toutes les bénédictions de sa famille. Introduit dans le grand monde par une de ses cousines, femme d'expérience et de sagacité, et surtout de mœurs faciles, il en devine bientôt les énigmes et va se laisser prendre à ses séductions, lorsqu'il assiste aux débuts d'uDe attrice inconnue du petit théâtre Beaumarchais. Cette inconnue qui doit avoir sur la vie de René une influence décisive est la fille d'un noble Grec à laquelle la nécessité et le dévouement filial ont fait embrasser l'état de comédienne. Il aime Annette Lais et en est aimé. Il lui sacrifie tout : sa fortune, son avenir, sa famille. Maudit de son père, il se résigne à vivre en pêcheur dans un obscur village avec sa femme et ses enfants, jusqu'au jour où, pour déjouer les manœuvres de collatéraux captateurs et parasites, Annette accepte le rôle de servante auprès des parents de son mari, et gagne sous ce déguisement leurs bonnes grâces et leur amitié. La servante obtient le pardon de la comédienne, et le vieux Kervigné finit par consentir à une mésalliance que ses préjugés nobiliaires avaient jusqu'alors obstinément repoussée.

1. Hachette et C", in-18, 486 pages.

Les détails de ce long Récit d'amour, —c'est le sous-titre d'Annette Lais — sont traités de main de maître et l'habileté de facture particulière à M. Paul Péval est ici portée au plus haut point. Les types parisiens sont très-vivement esquissés par sa plume, mais où l'auteur n'a pas de rivaux c'est dans la mise en scène de ses chers Bretons. Il y a dans les tableaux intimes qu'il trace de la vie de province, avec cette fidélité scrupuleuse dont tout le monde se pique aujourd'hui, une chaleur pénétrante et un coloris qui deviennent de plus en plus rares chez les romanciers à la mode. Qu'on juge du mouvement et du style par la page suivante.

Brest, d'où il venait, est une glorieuse ville entièrement habitée par des officiers de marine et par des dames qui sont folles des officiers de marine. A Brest, un citoyen qui n'a pas l'honneur d'être officier de marine s'attire dans les rut s des regards pénibles, comme s'il était boiteux ou bossu. Les enfants de Brest voient dans l'absence de l'épaulette une véritable difformité. On n'y connaît que le ministre de la marine; Paris n'y a d'nutre raison d'être que les bureaux de ce même ministère. Volontiers y crierait-on, dans les fêtes nationales, selon les divers régimes : vive le roi, ou vive l'empereur, ou vive la république, qui nomme les officiers de marine!

-Notre officier de marine du coupé allait à Paris pour voir le seul prince de la famille royale qui eût à Brest quelque noto riété, non parce qu'il était prince, mais parce qu'il était officier de marine. J'appris ici que les cendres de Napoléon avaient fait beaucoup d'effet à Paris, par la raison que la marine les y avait apportées. En arrivant à Rennes, le mot marine me battait le crâne comme un marteau de couvreur. J'avais encore pourtant deux jours et deux nuits à passer en tête-à-tête avec la marine.'

Le vieux monsieur ronflait, l'heureux mortel. Toute cette marine passait sur lui sans l'offenser. Aux portes d'Alençon j'avais une migraine furieuse; à Chartres j'aurais voulu me changer en brûlot pour incendier la flotte française.

On ne peut que féliciter l'auteur d'Anne lie Lais d'être revenu à ses souvenirs bretons. Le culte des traditions nationales l'a bien inspiré.

Il est difficile aux romanciers de profession d'inventer de nouveaux éléments d'intérêt; ils ne peuveut qu'en diversifier les combinaisons, et le besoin de variété les conduit plus d'une fois à des accouplements qui n'ont pas pour eux la vraisemblance. M. Paul Féval convient lui-même qu'il n'a pas évité cet inconvénient dans le nouveau roman de Boger Bontemps1. Son histoire commence à Paris, et revient s'y dénouer, après avoir eu l'Australie pour théâtre de ses complications inattendues.

Roger est un clerc de notaire qui n'aime pas les aventures, et qui, sur le point de traiter d'une étude et de faire un riche mariage pour la payer, veut rompre une relation de jeunesse. Entre le quartier du Luxembourg où il a fait ses adieux à la jolie et douce Nanette, et le quartier de la Madeleine où il doit signer l'acte de vente et son contrat, il rencontre un ancien ami de collége qui le précipite dans de*

I. Hachette etO«, IV, 456 pages.

aventures mystérieuses et terribles. Il prend part, dans la banlieue de Paris, à des aventures dignes des flibustiers mexicains. La plume de Cooper suffirait à peine à retracer les chasses à l'homme de ces Mohicans de la Seine.

Mais il faut les voir, dans l'Océanie à la poursuite de leur fameuse tonne d'or. Tout ce que la fièvre du jaune métal peut jeter de violences dans le mélange de la civilisation européenne et de la vie sauvage se retrouve ici : les enlèvements, les surprises, les poursuites, les attaques a main armée, les ruses meurtrières, les alternatives de victoires et de déroutes sanglantes. Les poignards, les revolvers, les carabines jouent à chaque instant leur rôle. Grâce aux engins de meurtre, perfectionnés par le génie américain, nos aventuriers ressemblent a des volcants ambulants, entourés d'un cercle d'éruptions.

Pour dénoûment, nos héros et leurs héroïnes reviennent à Paris, et sans rapporter la moindre lortune des placers australiens. Mais un oncle à succession, qui n'était jamais allé au pays d'or, laisse à l'entreprenant ami de Roger quelques millions qui arrangent les choses. Les deux camarades de collége épousent les deux femmes qui ont bravé avec eux tant do dangers, et Roger, mari de Nanette, suivant enfin sa vocation, devient un parfait notaire. Il a fait, contre son gré, l'étude buissonnière assez longtemps.

M. Emmanuel Gonzalès possède comme romancier déni sortes de qualités. D'un côté il excelle dans l'emploi de l'élément dramatique ; il sait préparer un coup de théâtre et le faire éclater; il a du mouvement et de la puissance. Nous avons cité les Frères de la côte comme un modèle de ce genre de talent. Il sait aussi, comme MM. Erckmann-Chatrian, peindre la vie réelle dans ses moindres détails, pénétrer dans l'intimité des sentiments, fouiller un caractère, associer, si non substituer l'intérêt de la psychologie à celui de l'action. Il semble avoir voulu réunir ces deux genres différents dans

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