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une de ses compositions romanesques les plus dignes d'être reproduites, les Sabotiers de la forêt noire1.

S amusant à peindre avant de conter, l'auteur nous met en scène ses différents personnages avec autant de soin que d'habileté. H tient à nous faire faire avec chacun d'eux une ample connaissance. Mais il n'est pas homme à s'arrêter longuement aux préliminaires de l'action. Il y entre bientôt, il s'y précipite, il embrouille l'intrigue, multiplie les personnages et les péripéties, il noue fortement tous les fils du drame et puis les tranche un à un par des moyens qui appartiennent plutôt au théâtre qu'au roman. On tirerait une grande et belle pièce pour l'Ambigu du livre de M. Gonzalès. Fritz, sabotier de la forêt et chasseur d'abeilles, est resté après la mort de son père le seul soutien de sa mère et de son petit frère. Il aime Marguerite, la fille de son voisin Melzer, riche usurier de Nordstetten. L'avare ne veut point d'un pareil gendre. Fritz, désespéré, s'engage, laissant en souvenir à sa bien-aimée le plus beau des mais qu'on ait jamais plantés dans le village. Le prix de son engagement a payé cette folie. Sa mère, vieille inspirée, qui dit sincèrement la bonne aventure, s'est opposée en vain à son départ. Elle emploie un moyen extrême et lui fait prendre de l'opium. Le jeune homme dort deux jours et ne se rend pas à l'appel du recruteur. Il est considéré comme déserteur et poursuivi.

Ici l'action se complique à plaisir. Marguerite rachète son amoureux des mains des soldats avec de l'argent dérobé au trésor paternel. Le vieil avare survient et revendique son bien avec colère, mais il se trouve que le trésor avait été découvert autrefois par le père deFritzqui estmorten le découvrant, et il appartient par moitié à ce dernier. Fritz ne peut faire valoir ses droits. Les soldats l'emmènent et vont le fusiller. Il s'échappe grâce à un stratagème de sa mère et se cache

I. Ach. Faure, in-18, 316 pages.

dans UDe grotte. Sa mère pour le sauver se précipite dans un gouffre en y entraînant le chef des soldats qui cherchent son fils. Ce serait là un sujet de tableau dans un drame à grand spectacle. C'est celui d'une vignette à effet dans le livre.

Cependant un mendiant a mis le feu aux fermes de Melzer, et Fritz est accusé du crime. Sorti de sa cachette pour manger, il est repris et jeté en prison. Le chef des soldats est revenu de l'abime, la mère en est sortie aussi. Elle fait échapper le jeune homme. Fritz, caché dans la chambre de sa fiancée, tombe encore une fois aux mains des soldats. Enfin, au passage du Necker débordé, il sauve la vie de ceux qui l'entraînent et le général lui fait grâce. D'ailleurs le véritable incendiaire est retrouvé, et Fritz, entièrement réhabilité^ peut épouser Marguerite.

Voilà le thème savamment compliqué sur lequel M. Emmanuel Gonzalès s'est atta"'ié à broder des peintures locales de mœurs et de caractèree.

Deux volumes de nouvelles ramènent le nom de M. E. Gonzalès, sous ma plume. L'un se compose de récits empruntés à l'histoire d'Espagne, et s'appelle les Mignons de la lune1. C'est un genre où la physionomie espagnole du nom de l'auteur lui avait valu dans le principe des succès que son talent de conteur devait ensuite justifier.

L'autre volume, intitulé les Trois fiancéest ne compte peut-être pas parmi les titres les plus sérieux du romancier; il est pourtant de ces livres qui font reconnaître ia main du maître dans ses moindres essais. Les Trois fiancées ont vraiment quelque chose des qualités puissantes de l'auteur des Frères de la côte, qui mérita, par cette œuvre émouvante, d'être appelé « le Cooper français. » Peu d'hommes eutendent comme lui le maniement du drame romanesque, les coups de théâtre, les changements à vue de situations, les dangers extrêmes, les délivrances inattendues. M. Gonzalès pousse l'horreur, la violence d'une crise jusqu'à la limite: puis, lorsque l'attentat est presque consommé, que la victime a le couteau sur la gorge ou le pistolet au cœur, la main coupable est subitement arrêtée ou tranchée par l'intervention d'une providence de roman, qui ne se justifie pas toujours par la vraisemblance, mais qui peut s'en passer grâce à l'émotion produite.

1. C. Vanier, petit in-18, 162 pages.

2. P. Urunet, in-18.

La première des trois nouvelles et, selon moi, la meilleure, le Sauf-conduit de Lucia, nous représente la vie sauvage au milieu de la vie civilisée. La scène se passe en Italie au commencement de ce siècle; le général Mêlas oppose la fureur de ses Croates au courage enthousiaste des Français de Masséna, et c'est dans le camp de ces barbares qu'on noble jeune homme va arracher sa fiancée à tous les dangers qui menacent sa vie et son honneur. La Fiancée d'Eric, la seconde nouvelle du recueil, nous fait retrouver des aventures aussi émouvantes dans le monde Scandinave; la troisième, le Briseur d'images, évoque les sombres souvenirs des successeurs de Charles-Quint et mêle les émotions romanesques à l'histoire d'une époque intolérante et terrible.

Aux amateurs du grand roman pseudo-historique, rempli avec les hauts faits supposés de personnages plus célèbres qne connus, nous recommanderons l'Héritage de Charlemagne de M. Charles Deslys'. C'est une sorte d'épopée chevaleresque où les grands preux du siècle de Charlemagne frappent de grands coups et pratiquent de grandes vertus.

Roland est sorti de sa retraite où il était aussi bien caché que dans la tombe. Avec des compagnons aussi héroïques que lui, il entreprend, suivant le serment qu'il en a fait à Charlemagne, de veiller sur le fils de l'empereur-roi et de le défendre contre ses ennemis. Rien ne coûte à ces nobles preux pour tenir leur serment; ils s'exposent à des fatigues, à des dangers inouïs. Ils entreprennent des expéditions sans lin, livrent des combat gigantesques ; ils tiennent en échec des armées entières; leur valeur triomphe du nombre ou succombe avec gloire. La noblesse de leurs sentiments ne se trahit jamais et l'enthousiasme du devoir les soutient jusque dans la mort.

1. Hachette et C", 2 vol. in-18.

Les personnages sont nombreux mais nettement tracés. Les ayentures sont extraordinaires mais naturellement racontées, et les complications de l'action attestent chez l'auteur un talent de composition dramatique remarquable.

On reprochera peut-être à M. Deslys, d'avoir étouffé sous les inventions imaginaires le peu de vérité historique que les documents du temps nous ont transmis. On sait que sous la fameuse légende de Roland, texte si fécond d'innombrables chansons de geste, il y a une ligne à peine d'histoire véridique. L'auteur de l'héritage de Charlemagne répondra qu'il a voulu écrire un roman et non la biographie impossible d'un héros légendaire. Il a pris pour guide les traditions mises autrefois en œuvre par les conteurs du moyen âge, et leur a donné la forme et le mouvement du roman moderne. Il y a réussi ; il a tiré d'une époque fabuleuse un drame historique en apparence, plein d'intérêt, de grandeur, et, ce qui ne gâte rien, d'une irréprochable moralité.

Les romans de mœurs locales et d'histoire nationale.
MM. Eickmann-Chatrian.

» Les deux auteurs, qui réunissant leurs noms en un seul, ont pour signature une sorte de raison sociale littéraire:

Erckmann-Chatrian, ont déjà dû de nombreux et braves succès à leur collaboration. Ils ont adopté la peinture de la vie populaire en Alsace ou en Allemagne comme fond de la plupart de leurs tableaux; mais ils savent varier les scènes et les cadres, et, dans tous les cas, grâce au soin du style, leurs héros allemands n'empêchent pas leurs livres d'être très-français. On pourrait citer à l'appui tous leurs contes depuis l'Illustre docteur Malhéus jusqu'à l'Ami Fritz, jusqu'à Madame Thérèse et au Conscrit de 1813.

L'Ami Frits aurait dû s'-appeler, si le titre n'était déjà pris et bien pris, la Petite ville allemande. C'est une étude patiente, minutieuse, honnête et calme des mœurs d'une bonne bourgeoisie, oisive ou à peu près, mais pour qui l'oisiveté n'est pas la mère de tous les vices. Le seul défaut de tous ces braves gens est d'aimer un peu trop à boire. Dieu! quels flots de bière ils absorbent dans leurs brasseries, et comme les vins de France coulent à leur table, chez eux ou dans les bonnes auberges! Heureusement qu'ils n'ont pas l'ivresse méchante; ils ont plutôt le vin tendre, et les repas copieux dilatent leurs cœurs et délient leurs langues.

Fritz Kobus, le héros principal de cette kermesse perpétuelle, est un célibataire encore jeune qui a parfaitement arrangé sa vie pour être heureux. Il prétend rester jeune le plus longtemps possible et célibataire toujours. Comme il savoure ces deux avantages! Comme il jouit de la vie et de la liberté I Quels gais compagnons sa bonne étoile lui a donnés dans le village patriarcal de Hunebourg! Comme il a mis habilement une sourdine à tous ses sentiments! Comme il surveille les mouvements de son cœur 1 Aimer, se marier, avoir une famille: quel trouble dans l'existence d'un parfait égoïste, parfaitement heureux 1 C'est pourtant le coup de foudre qui l'attend et qui va renverser tout son édifice: Fritz tombe amoureux de la petite-fille de son fermier. Il est vrai que c'est une enfant accomplie, et qui promet de faire une excellente ménagère. Fritz Gombat en vain cette

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