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que lui, il entreprend, suivant le serment qu'il en a fait à Charlemagne, de veiller sur le fils de l'empereur-roi et de le défendre contre ses ennemis. Rien ne coûte à ces nobles preux pour tenir leur serment; ils s'exposent à des fatigues, à des dangers inouïs. Ils entreprennent des expéditions saus fin, livrent des combat gigantesques ; ils tiennent en échec des armées entières ; leur valeur triomphe du nombre ou succombe avec gloire. La noblesse de leurs sentiments ne se trahit jamais et l'enthousiasme du devoir les soutient jusque dans la mort.

Les personnages sont nombreux mais nettement tracés. Les ayentures sont extraordinaires mais naturellement racontées, et les complications de l'action attestent chez l'auteur un talent de composition dramatique remarquable.

On reprochera peut-être à M. Deslys, d'avoir étouffé sous les inventions imaginaires le peu de vérité historique que les documents du temps nous ont transmis. On sait que sous la fameuse légende de Roland, texte si fécond d'innombrables chansons de gesle, il y a une ligne à peine d'histoire véridique. L'auteur de l'héritage de Charlemagne répondra qu'il a voulu écrire un roman et non la biographie impossible d'un héros légendaire. Il a pris pour guide les traditions mises autrefois en cuyre par les conteurs du moyen âge, et leur a donné la forme et le mouvement du roman moderne. Il y a réussi ; il a tiré d'une époque fabuleuse un drame historique en apparence, plein d'intérêt, de grandeur, et, ce qui ne gâte rien, d'une irréprochable moralité.

Les romans de mours locales et d'histoire nationale.

MM. Erckmann-Chatrian.

Les deux auteurs, qui réunissant leurs noms en un seul, ont pour signature une sorte de raison sociale littéraire :

Erckmann-Chatrian, ont déjà dû de nombreux et braves succès à leur collaboration. Ils ont adopté la peinture de la vie populaire en Alsace ou en Allemagne comme fond de la plupart de leurs tableaux; mais ils savent varier les scènes et les cadres, et, dans tous les cas, grâce au soin du style, leurs héros allemands n'empêchent pas leurs livres d'être très-français. On pourrait citer à l'appui tous leurs contes depuis l'Illustre docteur Malhéus jusqu'à l'Ami Fritz, jusqu'à Madame Thérèse et au Conscrit de 1813.

L'Ami Fritz aurait dû s'appeler, si le titre n'était déjà pris et bien pris, la Petite ville allemande. C'est une étude patiente, minutieuse, honnête et calme des mæurs d'une bonne bourgeoisie, oisive ou à peu près, mais pour qui l'oisiveté n'est pas la mère de tous les vices. Le seul défaut de tous ces braves gens est d'aimer un peu trop à boire. Dieu ! quels flots de bière ils absorbent dans leurs brasseries, et comme les vins de France coulent à leur table, chez eux ou dans les bonnes auberges ! Heureusement qu'ils n'ont pas l'ivresse méchante; ils ont plutôt le vin tendre, et les repas copieus dilatent leurs cæurs et délient leurs langues.

Fritz Kobus, le héros principal de cette kermesse perpétuelle, est un célibataire encore jeune qui a parfaitement arrangé sa vie pour être heureux. Il prétend rester jeune le plus longtemps possible et célibataire toujours. Comme il savoure ces deux avantages ! Comme il jouit de la vie et de la liberté ! Quels gais compagnons sa bonne étoile lui a donnés dans le village patriarcal de Hunebourg ! Comme il a mis habilement une sourdine à tous ses sentiments ! Comme il surveille les mouvements de son cour! Aimer, se marier, avoir une famille: quel trouble dans l'existence d'un parfait égoïste, parfaitement heureux! C'est pourtant le coup de foudre qui l'attend et qui va renverser tout son édifice: Fritz tombe amoureux de la petite-fille de son fermier. Il est vrai que c'est une enfant accomplie, et qui promet de faire une excellente ménagère. Fritz combat en vain cette

passion; elle le suit partout, elle empoisonne sa vie, elle fait son malheur. Mais c'est pour le rendre plus heureux ; il n'y tient plus, il demande la main de Suzel ; il a déjà son cæur, et il sent des joies que l'égoïsme et le célibat ne lui auraient pas données.

Dans de tels récits, le canevas n'est rien, les broderies sont tout, et MM. Erckmann-Chatrian excellent dans les détails. Ils ont l'amour de la couleur locale et connaissent assez à fond leur sujet favori pour ne jamais l'épuiser. Ils ont étudié leurs Allemands à la loupe, les Allemands du bon vieux temps, d'avant les chemins de fer, et l'on dirait que c'est la crainte de les voir bientôt disparaître qui les engage à les reproduire en aussi fidèles photographies.

Mais, dans le cours de cette même année, MM. ErckmannChatrian ont pris un plus grand essor sans renoncer aux peintures de la vie populaire qu'ils connaissent si bien ; ils y ont jeté un élément d'intérêt dramatique plus puissant, en empruntant leur récit aux épisodes les plus sanglants de notre histoire nationale moderne. Trois romans historiques sont consacrés par eux au souvenir des guerres de la Révolution et de l'Empire. Madame Thérèse : nous représente l'enthousiasme républicain du soldat français, portant au delà du Rhin, dans les plis de son drapeau, les droits de l'homme et tous les principes d'une nouvelle philosophie sociale; le Conscrit de 1813 ? nous peint les revers de ces grands jours où notre gloire est si chèrement expiée. Enfin, pour compléter la trilogie, Waterloo : (en cours de publication) nous montrera la France buvant jusqu'au fond le calice du sang.

De ces trois æuvres, la dernière échappe encore à notre appréciation ; la première n'avait pas été remarquée suivant

1. Librairie Hetzel, in-18. 2. Même librairie, in-18.

son mérite; la seconde, le Conscrit de 1813 a été accueillie partout comme le chef-d'æuvre des auteurs. Madame Thérèse, l'héroine du premier de ces trois livres, est une cantinière qui ne partage pas seulement les dangers du champ de bataille, mais toutes les grandes idées qui ont trouvé leur expansion par la Révolution française. Sous son costume et dans sa tâche modeste, elle est une missionnaire de la liberté et du progrès. Tout en distribuant ses petits verres aux volontaires de 92, elle leur souffle un autre feu, celui de l'enthousiasme national. Prisonnière chez de braves Allemands, elle leur expose avec une noblesse inattendue le nouveau catéchisme du citoyen français. Elle leur déroule avec la lucidité d'une prophétesse les destinées du monde transformé.

Madame Thérèse est le triomphe de ce sentiment ultrapatriotique qu'on appelle le chauvinisme.

Le Conscrit de 1813 en est le châtiment. C'est le plus terrible plaidoyer en action qui se puisse écrire contre la guerre, contre la gloire qui vient d'elle, contre l'ambition dont elle est l'instrument. On représente d'ordinaire la Victoire avec des ailes. Ces ailes projettent une ombre terrible sur les pays qu'elles semblent favoriser. Que sera-ce de la défaite, et combien de misérables payent de leur vie la vanité d'un homme ou l'enivrement d'une nation!

Le héros est un simple soldat au 6 me de ligne, fait conscrit en 1813, malgré une infirmité de naissance, malgré une haine innée pour le métier de soldat. Il se bat par nécessité, par devoir, san's ambition, sans enthousiasme, et il se bat bien; mais il voit de près nos désastres, il compte ou plutôt il renonce à compter ces milliers de moris et de blessés que l'armée laisse sur sa route et au nombre desquels il est abandonné à son tour. Aucun des sentiments légitimes qui composent le vrai patriotisme ne lui manque; mais il a yu de trop près ce qu'un patriotisme déclamatoire et de convention entraine après lui pour en être dupe, La conclusion

du livre est qu'une seule guerre est légitime, celle qu'on fait pour l'indépendance et la liberté de sa patrie, « Dans cette guerre, dit le vieil horloger Goulden, la seule juste, personne ne peut se plaindre; toutes les autres sont honteuses, et la gloire qu'elles rapportent n'est pas la gloire d'un homme, c'est la gloire d'une bête sauvage. » Cette morale avait à peine besoin d'être exprimée, elle se tirait d'elle-même des peintures du livre, tour à tour naïves et terribles, d'autant plus terribles qu'elles sont plus naïves.

Ces romans d'histoire militaire de MM. ErckmannChatrian sont comme de petites épopées où les grands évépements sont pris d'en bas. Ils revivent dans les sentiments populaires qu'ils ont excités et qui font si vite place dans les masses à des sentiments contraires. Les nations sont oublieuses, non pas des faits eux-mêmes, mais des impressions qui les ont accueillis. Les traces des larmes et du sang disparaissent; le souvenir des douleurs nationales s'évanouit, et les écrivains qui les font revivre accomplissent une Quvre de vérité et de justice, cuvre dont l'utilité est toujours en raison du talent.

Quelques romans d'études littéraires et morales. MM. V, Cherbulliez,

L. Enault, Ern. Feydeau, Ed. Gourdon.

M. Victor Cherbuliez soutient dignement la réputation qu'il s'est faite dans le roman par ses débuts de l'année dernière. Paul Méré 1 est par le talent d'analyse et le mérite du style, le pendant du comte Kostia. Il l'est aussi par le succès. Publié par fractions dans la Revue des Deux Mondes, ce récit est peut-être celui de l'année qui a excité dans ce recueil le plus l'attention et causé le plus de plaisir. Il

1. Hachette et Cie, in-18.

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