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Qu'heureux est qui la voit dans sa beauté suprême,
Sans voile et sans emblème,
Et telle enfin qu'elle est!

Combien nous sommes loin du texte ! Nous en sommes plus loin encore dans la traduction si admirée de la ligne suivante, dont l'excessive simplicité peut passer pour sublime : In vila sua aliquul videbantur, et modo de Mis tacelur. Corneille dit:

Tant qu'a duré leur vie, ils semblaient quelque chose;
Il semble après leur mort qu'ils n'ont jamais été:
Leur mémoire avec eux sous leur tombe est eaclose;

Avec eux s'y repose

Toute leur vanité.

Je ne dis pas qu'il n'y ait pas ici un vague ressouvenir d'une des plus belles stances de Malherbe:

Et dans ces grands tombeaux où leurs mânes hautaines
Font encore les vaines,
Ils sont mangés des vers.

Mais n'est-ce pas là de la poésie intempestive, qui ne traduit pas, mais défigure cette réflexion, si terriblement modeste: « Dans leur vie, ils paraissaient quelque chose; aujourd'hui, on ne parle plus d'eux? » De Mis tacetur!

11 en est fatalement ainsi: lorsque le style de l'Imitation, dans sa simplicité, ne manque pas d'énergie, lorsqu'il exprime un sentiment profond, une aspiration puissante, lorsque les versets s'élancent vers Dieu, comme autant d'oraisons jaculatoires, il n'y a pas de poésie moderne, si belle qu'elle soit, qui n'en dénature l'accent et. n'en fausse le ton. Là, c'est un cri de l'âme qui ne trouve pas d'équivalent dans les savants artifices du rhythme ; là, une humilité profonde qui s'abîme devant Dieu, et dont le murmure discret, la reconnaissance presque muette ne peuvent avoir pour écho une strophe pompeuse. Le principal prix de l'Imitation consiste, aujourd'hui, dans la couleur locale ou historique que l'original seul possède entièrement, et dont le mot à mot le plus simple conservera le mieux l'empreinte. En vain Corneille porte une minutieuse fidélité dans un système de traduction qui ajoute au texte, mais n'en retranche pas une syllabe; en vain, multipliant les rhythmes, il donne à la forme une souplesse, une variété que le fond ne réclame pas, il n'en est que plus douloureux de voir tant de génie, de temps et d'efforts perdus à lutter avec un texte qui tantôt ne vaut pas la peine d'être rendu, tautCt est impossible à rendre.

Pour se faire une idée de ce que Corneille pouvait encore unir de variété et de souplesse avec l'élévation et la pompe naturelles à son génie, il suffit de parcourir les poésies diverses recueillies dans le dixième et dernier volume de ses œuvres. Nous avons là tous les genres de poésies détachées, des stances, des sonnets, des épitres, des odes, des épigrammes, des impromptus, des traductions. La suite de ces diverses pièces représente toutes les dates de la vie de l'auteur. Ce sont comme les échos poétiques de ses faits et gestes personnels ou des événements de son temps. Corneille en avait donné lui-même un premier recueil, sous le titre de Mélanges, à la suite de sa comédie de Clitandre. Les autres pièces ont paru dans divers recueils, d'où M. Marty-Laveaux ne les a tirées qu'après en avoir discuté l'authenticité. C'est ainsi qu'il refuse d'insérer les stances si curieuses sur l'Immaculée Conception, couronnées au Palinode de Rouen, en 1633, et que M. Édouard Fournier attribue a Corneille. Nous les avous reproduites nous-mêrae, comme un des plus remarquables échantillons du goût du temps1.

Si ce c tour de force de subtilité pieuse, ce cliquetis de saintes antithèses » n'est pas de Corneille, il était bien ca

1. Voyez tome V de l'Année littéraire, p. 285-287.

pable d'en être l'auteur. Une foule de pièces authentiques sont là pour le prouver. Qu'on voie, par exemple, les deux sonnets et l'épigramme sur la fameuse Contestation entre le sonnet d'Uranie et de Job. Nous reproduirons l'épigramme pour la suite des antithèses, et le second sonnet pour la délicatesse du trait final.

ÉPIGRAMME.

Ami, veux-tu savoir touchant ces deux sonnets

Qui partagent nos cabinets

Ce qu'on peut dire avec justice?
L'un nous fait voir plus d'art et l'autre un feu plus vif;
L'un est le mieux peigné, l'autre est le plus naïf;
L'un sent un long effort et l'autre un prompt caprice,
Enfin l'un est mieux fait et l'autre est plus joli;

Et pour le dire tout en sijnime

L'un part d'un auteur plus poli

Et l'autre d'un plus galant homme.

SONNET.

Deux sonnets partagent la ville,
Deux sonnets partagent la cour,
Et semblent vouloir à leur tour
Rallumer la guerre civile.

Le plus sot et le plus habile
- En mettent leur avis au jour,
Et ce qu'on a pour eux d'amour
A plus d'un échauffe la bile.

Chacun en parle hautement,
Suivant son petit jugement;
Et s'il faut y mêler le nôtre,

L'un est sans doute mieux rêvé,
Mieux conduit et mieux achevé;
Mais je voudrais avoir fait l'autre.

1. La plupart des éditions portent : et l'autre plus de nf; ce qui est mieux dans la première manière de Corneille.

Voilà qui est fin et délicat, sans subtilité. Uue poésie aussi naturelle et aussi gracieuse est celle des stances à la Marquise. M. Marty-Laveaux les reproduit d'après le recueil des Poésies choisies de Sercy. Mais il repousse l'ingénieuse conjecture que M. Edouard Fournier a encadrée dans une anecdote charmante et d'après laquelle Corneille aurait écrit ces vers, non pour son propre compte, mais au nom de Mme de Motteville, en réponse à des railleries dont elle aurait ëlé l'objet en sa présence. Dans cette hypothèse, il faut tenir la dernière strophe sinon pour apocryphe, au moins pour ajoutée après coup.

Pensez-y, belle marquise,
Quoiqu'un grison fasse effroi,
Il vaut bien qu'on le courtise,
Quand il e.st fait comme moi.

La vérité est bien plus simple. Corneille avait adressé ces stances, ainsi que d'autres pièces, à la du Parc, connue sous le nom de la Marquise. L'amoureux se venge en poète des froideurs de son idole.

Nous avons déjà eu occasion de remarquer, en citant ces jolies stances1, combien il serait ridicule de vouloir retrouver l'auteur du CM et de Cinna dans les moindres bluettes, plus conformes à la mode et au goûtdu temps qu'à son propre génie ; cependant il n'est pas rare de surprendre jusque dans une épigramme de quatre vers les procédés favoris de son style. Que l'on voie les épigrammîsqu'il s'est avisé de traduire du latin inconnu d'Audoènus. En voici une sur le Prodigue et l'Avare:

Hic nisi post mortem veteri nil donat atnico
Ille nihil, quod post funera donet, habet.

I Voyez tome VII de l'Année littéraire, p. 234-236.

La traduction aura quelque chose de cornélien.

Dans les divers succès de la fin de leur vie,
Le prodigue et l'avare ont de quoi m'étonner;
Car l'un ne donne rien qu'après qu'elle est ravie,
Et l'autre, après sa mort, n'a plus rien à donner.

Mais je m'aperçois que je m'attarde au milieu de ces reliques d'un grand homme. Aujourd'hui la curiosité littéraire s'acharne sur les miettes des auteurs les plus inconnus, combien n'est-elle pas plus légitime quand elle recueille tous les souvenirs d'un écrivain comme Corneille, qu'elle s'applique à éclairer sa vie et son œuvre l'une par l'autre, à mieux connaître l'homme pour mieux comprendre le poète? Les belles éditions authentiques des Grands écrivains de la France auront merveilleusement rendu ce service à nos gloires nationales.

La traduction de Shakespeare. Classification systématique
de ses œuvres. L'imagination et l'érudition.

Les travaux de longue haleine arrivent à leur fin, avec le temps, la patience et le dévouement aux intérêts de l'art. M. François-Victor Hugo a terminé cette monumentale traduction des Œuvres complètes de Shakespeare1 dont nous avons signalé les promesses1. Une préface de M. Victor Hugo, écrite pour la réimpression du premier volume, exprime majestueusement le programme du traducteur et comment il a été rempli. C'est un chapitre à ajouter au livre intitulé William Shakespeare, récemment publié par l'illustre poète. L'idée de traduire les grands monuments

1. Pagnerre, 1859-1865, in-8, tome I à XV.

2. Voy. tome IV de l'AnnéeliUéraire, pages 434-436.

VIII — 2'J

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