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Voilà qui est fin et délicat, sans subtilité. Une poésie aussi naturelle et aussi gracieuse est celle des stances à la Marquise. M. Marty-Laveaux les reproduit d'après le recueil des Poésies choisies de Sercy. Mais il repousse l'ingénieuse conjecture que M. Édouard Fournier a encadrée dans une anecdote charmante et d'après laquelle Corneille aurait écrit ces vers, non pour son propre compte, mais au nom de Mme de Motteville, en réponse à des railleries dont elle aurait été l'objet en sa présence. Dans cette hypothèse, il faut tenir la dernière strophe sinon pour apocryphe, au moins pour ajoutée après coup.

Pensez-y, belle marquise,
Quoiqu'un grison fasse effroi,
Il vaut bien qu'on le courtise,
Quand il est fait comme moi.

La vérité est bien plus simple. Corneille avait adressé ces stances, ainsi que d'autres pièces, à la du Parc, connue sous le nom de la Marquise. L'amoureux se venge en poéte des froideurs de son idole.

Nous avons déjà eu occasion de reinarquer, en citant ces jolies stances', combien il serait ridicule de vouloir retrouver l'auteur du Cid et de Cinna dans les moindres bluettes, plus conformes à la mode et au goût du temps qu'à son propre génie; cependant il n'est pas rare de surprendre jusque dans une épigramme de quatre vers les procédés favoris de son style. Que l'on voie les épigrammes qu'il s'est avisé de traduire du latin inconnu d'Audoēnus. En voici une sur le Prodigue et l'Avare :

Hic nisi post mortem veteri nil donat amico

Ille nihil, quod post funera donet, habet.

1. Voyez tome VII de l'Année littéraire, p. 234-235.

La traduction aura quelque chose de cornélien.

Dans les divers succès de la fin de leur vie,
Le prodigue et l'avare ont de quoi m'étonner;
Car l'un ne donne rien qu'après qu'elle est ravie,
Et l'autre, après sa mort, n'a plus rien à donner.

Mais je m'aperçois que je m'attarde au milieu de ces reliques d'un grand homme. Aujourd'huila curiosité littéraire s'acharne sur les miettes des auteurs les plus inconnus, combien n'est-elle pas plus légitime quand elle recueille tous les souvenirs d'un écrivain comme Corneille, qu'elle s'applique à éclairer sa vie et son cuvre l'une par l'autre, à mieux connaître l'homme pour mieux comprendre le poëte ? Les belles éditions authentiques des Grands écrivains de la France auront merveilleusement rendu ce service à nos gloires nationales.

La traduction de Shakespeare. Classification systématique

de ses œuvres. L'imagination et l'érudition.

Les travaux de longue haleine arrivent à leur fin, avec le temps, la patience et le dévouement aux intérêts de l'art. M. François-Victor Hugo a terminé cette monumentale traduction des OEuvres complètes de Shakespeare' dont nous avons signalé les promesses?. Une préface de M. Victor Hugo, écrite pour la réimpression du premier volume, exprime majestueusement le programme du traducteur et comment il a été rempli. C'est un chapitre à ajouter au livre intitulé William Shakespeare, récemment publié par l'illustre poëte. L'idée de traduire les grands monuments

1. Pagnerre, 1859-1865, in-8, tome 1 à XV.
2. Voy. tome IV de l'Année littéraire, pages 434-436.

VIII – 29

de la poésie étrangère n'est pas venue aussi naturellement qu'on peut le penser. Il y a une lettre de Voltaire à Laharpe, où Le Tourneur est traité de « misérable, d'impudent imbécile, » et son travail « d'affront fait à la France. » Il faudrait, pour être juste, ajouter que la colère de Voltaire contre Le Tourneur, vient moins en ce qu'il traduit Shakespeare, que du fanatisme qui lui fait « sacrifier tous les Français à son idole. » Voltaire, qui le premier a révélé Shakespeare à la France, explique son sentiment par ce dernier mot : « Je ne m'attendais pas que je servirais un jour à fouler aux pieds les couronnes de Racine et de Corneille pour en orner le front d'un histrion barbare. »

Cette surprise et cette colère n'ont rien de trop surprenant, quand on songe qu’un lord anglais, faisant autorité, suivant M. Victor Hugo, disait du même Le Tourneur : « Pour traduire un fou, il faut être un sot. » Les compatriotes de Shakespeare ont donc passé eux-mêmes par les extrêmes de l'enthousiasme et du dédain. Aujourd'hui, l'heure des réactions en littérature est passée ;'on comprend toutes les époques, toutes les formes sociales, et, dans l'art, tous les hommes qui en sont l'expression.

En Shakespeare revit le génie d'un siècle et celui d'une nation. L'un et l'autre peuvent être par lui le sujet d'une étude inépuisable. Cette étude est hérissée de difficultés. Il y a dans l'euvre de Shakespeare des obscurités de toute sorte : obscurités de langues et d'idées, obscurités historiques et légendaires. Il n'y a pas une de ses pièces qui ne puisse donner lieu à d'interminables controverses, à des montagnes de dissertations. C'est par l'érudition qu'on peut parvenir au poële : « C'est, dit M. Victor Hugo, le chemin de pierres de ce paradis. »

M. François-Victor Hugo y est entré résolument. Chaque pièce de Shakespeare est accompagnée d'une introduction de notes et de documents de toute nature, relatifs aux problèmes qu'elle suscite. Ces études accessoires prennent

souvent un développement considérable. Le traducteur fait pour le créateur du théâtre anglais, le travail que notre Corneille faisait lui-même sur son @uvre. Il nous explique l'origine et l'histoire du sujet traité; il fait la part de l'imi tation et de l'originalité, et nous permet, par le rapprochement des textes, de suivre les transformations de l'inspiration primitive. Ce travail était indiqué par le plan même qu'on s'était proposé: faire connaitre Shakespeare et expliquer son æuvre. On ferait mal connaître un auteur en l'isolant dans sa gloire, et quand même nos études de critique comparée, au lieu d'ajouter à notre admiration, devraient la rabattre, notre curiosité littéraire veut placer autour des maitres immortels leurs devanciers et leurs contemporains oubliés ou inconnus. Aujourd'hui, nous sentons moins le besoin d'admirer que de savoir et de comprendre.

A propos de l'érudition et du savoir mis en æuvre dans cette grande édition française de Shakespeare, je me permettrai d'exprimer un regret. Elle manque d'un auxiliaire indispensable: une table analytique qui mettrait en mesure de retrouver les renseignements historiques, biographiques, philologiques et littéraires, accumulés dans quinze volumes C'est un travail bien ingrat et bien modeste que je réclame ici. Mais M. Victor Hugo a dit au traducteur : a Forgezvous une clef de science pour ouvrir cette poésie, » C'est cette clef que j'aurais demandé de mettre aux mains du public.

Jamais grande publication n'eut plus besoin de tables que celle-ci; car jamais classement plus arbitratre n'a été imaginé, sous prétexte d'analogie et pour l'effet de la mise en scène. Une classification simple, naturelle, admise jusqu'ici dans toutes les éditions générales des auteurs français ou étrangers, c'est la classification chronologique; elle est sans prétentions at n'en a pas moins son utilité : elle permet de suivre le développement du génie de l'auteur sous les influences diverses de la vie et de la société, les transformations de la langue ou des idées sous l'action du temps, les phases de progrès ou de décadence. On ne se figure pas une édition du théâtre de Corneille qui ne commencerait pas par Mėlite pour finir par Suréna et ne placerait pas, dans l'intervalle, à leur lieu et à leur date, le Cid, Cinna, Polyeucte, Pompée, Rodogune et Nicomède. La vie et le talent ont chacun leur jeunesse, leur maturité, leur vieillesse. On aime à voir jusqu'à quel point le génie a ressenti les effets de la fougue, de la vigueur ou des glaces de l'âge.

M. François-Victor Hugo, s'est donné une peine infinie pour produire quelque chose de moins satisfaisant pour l'esprit. Il a voulu rapprocher les œuvres par familles et donner à chaque famille un nom. Deux pièces seules, les Deux Hamlet, sont réunies dans le premier volume, sans dénomination générale.

Les trente et quelques autres sont groupées sous des étiquettes qui ne leur conviennent pas toujours exclusivement, et défilent dans un ordre qui a peut-être ses intentions cachées. Après le premier et le second Hamlet viennent immédiatement LES FÉERIES, comprenant le Songe d'une nuit d'été et la Tempête (tome II). Macbeth, le roi Jean, Richard III, s'appellent LES TYRANS (tome III). La famille des JALOUX est plus nombreuse ; elle comprend successivement Troylus et Cressida, Beaucoup de bruit pour rien, Conte d'hiver (tome IV), Cymbeline et Othello (tome V). La Sauvage apprivoisée, Tout est bien qui finit bien et Peines d'amour perdues s'appellent LES COMÉDIES DE L'AMOUR (tome VI). Antoine et Cléoparre et Roméo et Juliette sont réunis, malgré la distance, dans la catégorie des AMANTS TRAGIQUES (tome VII). Les deux gentilhommes de Vérone, le Marchand de Venise et Comme il vous plaira ont pour rubrique commune LES AMIS (tome VIII). Coriolan et le Roi Lear figurent LA FAMILLE (tome IX). LA SOCIÉTÉ, qui ne pouvait manquer de venir après, est représentée par Mesure pour mesure, Timon d'Athènes et Jules César (tome X).

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