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passion; elle le suit partout, elle empoisonne sa vie, elle fait son malheur. Mais c'est pour le rendre plus heureux; il n'y tient plus, il demande la main de Suzel; il a déjà son cœur, et il sent des joies que l'égoïsme et le célibat ne lui auraient pas données.

Dans de tels récits, le canevas n'est rien, les broderies sont tout, et MM. Erckmann-Chatrian excellent dans les détails. Ils ont l'amour de la couleur locale et connaissent assez à fond leur sujet favori pour ne jamais l'épuiser. Ils ont étudié leurs Allemands à la^loupe, les Allemands du bon vieux temps, d'avant les chemins de fer, et l'on dirait que c'est la crainte de les voir bientôt disparaître qui les engage à les reproduire en aussi fidèles photographies.

Mais, dans le cours de cette même année, MM. ErckmannChatrian ont pris un plus grand essor sans renoncer aux peintures de la vie populaire qu'ils connaissent si bien ; ils y ont jeté un élément d'intérêt dramatique plus puissant, en empruntant leur récit aux épisodes les plus sanglants de notre histoire nationale moderne. Trois romans historiques sont consacrés par eux au souvenir des guerres de la Révolution et de l'Empire. Madame Thérèse l nous représente l'enthousiasme républicain du soldat français, portant au delà du Rhin, dans les plis de son drapeau, les droits de l'homme et tous les principes d'une nouvelle philosophie sociale; le Conscrit de 1813 2 nous peint les revers de ces grands jours où notre gloire est si chèrement expiée. Enfin, pour compléter la trilogie, Waterloo s (en cours de publication) nous montrera la France buvant jusqu'au fond le calice du sang.

De ces trois œuvres, la dernière échappe encore à notre appréciation ; la première n'avait pas été remarquée suivant son mérite; la seconde, le Conscrit de 1813 a été accueillie partout comme le chef-d'œuvre des auteurs. Madame Thérèse, l'héroïne du premier de ces trois livres, est une cantinière qui ne partage pas seulement les dangers du champ de bataille, mais toutes les grandes idées qui ont trouvé leur expansion par la Révolution française. Sous son costume et dans sa tâche modeste, elle est une missionnaire de la liberté et du progrès. Tout en distribuant ses petits verres aux volontaires de 92, elle leur souffle un autre feu, celui de l'enthousiasme national. Prisonnière chez de braves Allemands, elle leur expose avec une noblesse inattendue le nouveau catéchisme du citoyen français. Elle leur déroule avec la lucidité d'une prophétesse les destinées du monde transformé.

1. Librairie Hetzel, in-18.

2. Même librairie, ïn-lK.

Madame Thérèse est le triomphe de ce sentiment ultrapatriotique qu'on appelle le chauvinisme.

Le Conscrit de 1813 en est le châtiment. C'est le plus terrible plaidoyer en action qui se puisse écrire contre la guerre, contre la gloire qui vient d'elle, contre l'ambition dont elle est l'instrument. On représente d'ordinaire la Victoire avec des ailes. Ces ailes projettent une ombre terrible sur les pays qu'elles semblent favoriser. Que sera-ce de la défaite, et combien de misérables payent de leur vie la vanité d'un homme ou l'enivrement d'une nation!

Le héros est un simple soldat au 6°" de ligne, fait conscrit en 1813, malgré une infirmité de naissance, malgré une haine innée pour le métier de soldat. Il se bat par nécessité, par devoir, sans ambition, sans enthousiasme, et il se bat bien; mais il voit de près nos désastres, il compte ou plutôt il renonce à compter ces milliers de morls et de blessés que l'armée laisse sur sa route et au nombre desquels il est abandonné à son tour. Aucun des sentiments légitimes qui composent le vrai patriotisme ne lui manque; mais il a vu de trop près ce qu'un patriotisme déclamatoire et de convention entraine après lui pour en être dupe. La conclusion du livre est qu'une seule guerre est légitime, celle qu'on fait pour l'indépendance et la liberté de sa patrie. « Dans cette guerre, dit le vieil horloger Coulden, la seule juste, persoune ne peut se plaindre; toutes les antres sont honteuses, et la gloire qu'elles rapportent n'est pas la gloire d'un homme, c'est la gloire d'une bête sauvage. » Cette morale avait à peine besoin d'être exprimée, elle se tirait d'elle-même des peintures du livre, tonr à tour naïves et terribles, d'autant plus terribles qu'elles sont plus naïves.

Ces romans d'histoire militaire de MM. ErckmannChatrian sont comme de petites épopées où les grands événements sont pris d'en bas. Ils revivent dans les sentiments populaires qu'ils ont excités et qui font si vite place dans les masses à des sentiments contraires. Les nations sont oublieuses, non pas des faits eux-mêmes, mais des impressions qui les ont accueillis. Les traces des larmes et du sang disparaissent; le souvenir des douleurs nationales s'évanouit, et les écrivains qui les font revivre accomplissent une œuvre de vérité et de justice, œuvre dont l'utilité est toujours en raison du talent.

Quelques romans d'études littéraires et morales. MM. V. Cherbullicz, L. Enault, Ern. Feydeau, Ed. Gourdon.

M. Victor Cherbuliez soutient dignement la réputation qu'il s'est faite dans le roman par ses débuts de l'année dernière. Paul Mère 1 est par le talent d'analyse et le mérite du style, le pendant du comte Kostia. Il l'est aussi par le succès. Publié par fractions dans la Revvœ des Deux Mondes, ce récit est peut-être celui de l'année qui a excité dans ce recueil le plus l'attention et causé le plus de plaisir. Il offrait le charme particulier des compositions vraiment littéraires, où le drame en lui-même n'est presque rien, mais où la mise en œuvre donne à ce rien le plus grand prix.

1. Hachette et G", iu-18.

Le sujet, aussi ancien que le genre du roman, avait besoin d'être rajeuni par la forme. Il s'agit d'un honnête et ardent amour justifié par les grandes qualités de celle qui l'inspire, mais combattu par les préjugés sociaux. Le héros est bien de ce siècle où la volonté a moins de force que l'esprit n'a de lumières. Il méprise le monde qui fait obstacle a son bonheur, mais il a la faiblesse de l'écouter, et les jugements du monde le condamnent, lui et celle qu'il aime, à de continuelles tortures. Paule Méré est une femme artiste richement douée par la nature, merveilleusement développée par le travail et l'éducation. Mais sa naissance, son enfance et une partie de sa jeunesse sont enveloppées de nuages qui donnent à la médisance ou à la calomnie une prise sur elle. L'austère cité de Genève, Tamise au ban de l'opinion publique par ses soupçons.

Ces soupçons sont injustes; Roger le sait, il se débat contre leur mauvaise influence, et y cède par moments. C'est qu'ils ont un écho tout autour de lui, surtout dans sa famille, et sa mère, puritaine génevoise, considère comme un malheur et comme un déshonneur l'union rêvée par son fils. Mais le plus grand obstacle au bonheur du jeune homme est dans son propre cœur, dans ses doutes outrageants sur le passé de sa fiancée, dans ses accès de jalousie insensée, dans ses fureurs d'un moment, qui coûtent à la jeune fille la santé, la raison et presque la vie. La conclusion, s'il en faut une, est que la première condition du bonheur dans l'amour, est de croire en ceux qu'on aime. Avec ou sans conclusion, Paule Méré prouve une fois de plus la puissance merveilleuse du style, qui rend toujours aux combinaisons les moins neuves le mouvement et la vie.

M. L. Lnault, qui se rappelle chaque année à notre attention par plusieurs volumes, nous en offre encore deux diversement recommandables : Olga1 et En province1. Olga est un de ces longs récits passionnés, qui ont l'Europe du Nord pour théâtre, et destinés à nous initier aux mœurs des civilisations étrangères sous lesquelles on retrouve toujours le cœur humain semblable a lui-même. C'est le pendant de Nadèje. Le voyageur et le conteur y paraissent tour à tour, mais surtout le conteur, avec les élégances de style et l'art d'émouvoir dont il a l'habitude.

En province me paraît mieux caractériser les tendances littéraires et morales de M. Enault. Le titre semblerait indiquer une de ces études patientes, minutieuses, photographiques d'une contrée de la France ou d'une classe de la société française. Il n'en est rien ; M. Louis Enault ne veut pas se traîner à la remorque de Balzac, et il a peu de goût pour les peintures sans émotion ni action de l'école réaliste.

En province est aussi une histoire d'amour et d'amour malheureux. Mais suivant l'esthétique de l'auteur, le malheur est immérité, et la passion, si ardente qu'elle soit, n'est digne de toutes nos sympathies qu'autant qu'elle s'arrête au bord des fautes. La belle Edmée, de Hauteville, l'amante dévouée du noble Suédois Hérald de Fersen, est, comme Nadèje, comme Olga, une de ces héroïnes qui chancellent, mais qui ne tombent pas, ou qui, si elles tombaient, sauraient encore arranger leurs vêtements et composer leur attitude pour le faire avec pudeur et avec grâce.

La passion s'est élevée pure et légitime dans l'âme de la jeune Edmée; mais la fatalité des circonstances l'a séparée de celui qu'elle aimait et l'a mariée à un homme qui n'est pas fait pour lutter avec avantage contre le souvenir du premier amour. La même fatalité ramène l'amant sous le toit du mari, et la passion s'exalte sans que' la conscience fai

1. Libr. Hachette, in-18.

2. Même librairie, même format.

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