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auteurs qui ne manqueront pas de se placer entre eux dans la bibliothèque rose auront-ils beaucoup de lectrices? On doit le souhaiter. Molière lui-même, qui a décoché tant de traits contre le pédantisme, n'a-t-il pas dit:

Je consens qu'une femme ait des clartés de tout?

La vulgarisation scientifique. Livres et journaux.
Mésaventures de chroniqueurs. .

Les livres de vulgarisation scientifique se multiplient tellement que la critique littéraire ne peut plus leur donner qu'un souvenir collectif. La revue de fin d'année si populaire de M. Louis Figuier a suscité des rivalités. MM. de Parville, Dehérain, Victor Meunier et plusieurs autres rendent compte annuellement du mouvement scientifique, cette grande préoccupation de notre temps. A l'approche des étrennes, les beaux ouvrages de science illustrée se produisent partout. M. Figuier, qui en avait, lui encore,. donné l'exemple", redouble d'efforts. Il publie dans une librairie l'Histoire des plantes1, dans une autre, la Vie des savants illustres1. Les splendides publications de M. Guillemin sur le Ciel, de Frédol (Moquin-Tandon), sur la Mert, sont imitées, avec un semblable luxe d'illustration, par MM. Liais' et Mangin'; et M. S.-Henri Berthoud écrit l'Homme depuis cinq mille ans'. Les éditeurs ne s'en tiennent pas aux volumes isolés, ils entreprennent des collections. Et, chose remarquable, il y a des acheteurs pour toutes ces somptuosités typographiques: la science est accueillie avec tant de faveur qu'on ne trouve pas d'enveloppes trop belles à lui donner pour la mettre entre les mains des gens du monde et des enfants.

1. Hachette et C", gr. in-8.

2. Librairie internationale, gr. in-8.

3. Voy. tome Vil de l'Année littéraire, p. 340-341.

4. Garnier frères, gr. in-8.

5. (Touis) Mame et O, in-8.

6. Garnier frères, gr. in-8.

VIII — 30

Mais si les travaux des vulgarisateurs Tendent des services au public auquel ils s'adressent, ils sont quelquefois nuisibles à ceux qui les entreprennent. Quand on écrit pour des hommes qui ne savent encore rien, non-seulement il est facile de leur apprendre quelque chose, mais on fait une bonne action en ouvrant leur esprit à des idées qu'ils ne soupçonnent pas, en éveillant un besoin de connaître qui sera toujours fécond. Exciter la curiosité même sans la satisfaire est déjà une œuvre utile. Le lecteur des journaux ou des livres populaires ira peut-être plus loin que 6es maîtres, mais ceux-ci auront eu l'honneur de lui faire fair* les premiers pas.

Le malheur de la vulgarisation par le journal est d'habituer l'écrivain à une précipitation dans le travail, dont la science a quelquefois à souffrir. Un sujet est neuf, intéressant; une question est soulevée qui partage les savants et inquiète les gens du monde. Il faut que le chroniqueur scientifique en dise son mot. 11 n'a pas encore eu le temps d'étudier la chose pour lui-même, il faut qu'il l'expose au public impatient. Il faut gagner de vitesse les feuilletons ou revues scientifiques des feuilles rivales. Alors le plus galant homme du monde, celui qui a l'instruction générale la plus solide, est exposé, en parlant des nouveaulés qu'il connaît à peine, à commettre d'énormes bévues. Il s'en produit de loin en loin qui sont de nature à égayer la galerie, sans nuire à l'autorité du chroniqueur sur un publie confiant et dévoué.

La fameuse question des trichines et de la trichinose, ce lléau du porc et de l'amateur de jambon, qui a été étudiée spécialement par le célèbre médecin et homme d'Étal prussien, M. Wirchow, a donné lieu, dans le feuilleton scientilique d'un de nos plus grands journaux, à une des plus curieuses confusions de mots et de choses. Je la laisse raconter par le spirituel chroniqueur du journal le Temps, M. Henry de la Madelène. Seulement, comme le livre demeure, tandis que le journal passe, je supprime le nom du très-estimable savant qui a été victime d'une traduction erronée ou d'une mystification.

« 11 ni'arrive rarement de mettre le nez dans les feuilletons scientifiques des savants de profession; mais la question des trichines est si palpitante en ce moment, que j'ai dévoré la Revue des sciences du Constitutionnel de ce matin, consacrée uniquement à l'étude du monstre. J'ai appris là que c'est un physiologiste allemand plein d'imagination, le docte Schinkengift, qui aurait cru découvrir le poison du jambon, qui devait donner tant d'insomnies à nos chimistes. Un doute m'est venu toutefois à cette révélation, et je le soumets humblement à l'illustre M. *** : schinkcn, signifiie jambon, et gift, poison. M. *** est-il bien sûr de n'avoir pas pris le Pirée pour un homme? J

Cette mésaventure de chroniqueur m'en rappelle une autre qui lit plus de bruit, il y a déjà quelques années, et qui fut \i\us désagréable pour son héros, car elle fut relevée très-vivement par un correspondant malin dans le journal même où elle s'était produite. Le rédacteur scientifique de ce journal, l'un des vulgarisateurs les plus autorisés, rendait compte d'une communication faite à l'Académie des sciences au sujet de je ne sais plus quel produit industriel ou pharmaceutique, extrait d'un insecte bien connu, la cétoine; le chroniqueur regrettait l'extrême concision de cette communication. Il aurait voulu plus de détails sur les procédés employés pour obtenir ce produit; il aurait voulu qu'on indiquât de quelle partie de la plante il était tiré, des racines, de la tige ou des feuilles. Il avait pris un insecte pour un végétal, un scarabée pour une fleur.

Le journal en fait faire bien d'autres. On a beaucoup reproché à un causeur infatigable d'avoir pris récemment le cœur pour une vertèbre. Mais ce n'était pas dans une causerie scientifique; et puis, la chose pouvait s'expliquer par une faute d'impression ; viscère et vertèbre ont une physionomie assez analogue pour qu'un ouvrier compositeur s'y trompe. Mais la tige et les racines de la cétoine, mais les travaux de M. Schinkengift ne peuvent se mettre sur le compte d'une maladresse typographique.

Soyons indulgents pour les vulgarisateurs de la science, car nou3 avons besoin aussi d'indulgence, nous autres critiques d'art ou de littérature. Les comptes rendus bibliographiques ou les revues de salon, improvisés dans le journal, ont aussi leurs lapsus de plume et d'inattention qui peuvent prêter à rire aux plus ignorants. Un des critiques les plus renommés ne parlait il pas un jour de la Vénus du célèbre Milo? Il y a des degrés dans les fautes d'inadvertance; personne ne peut se flatter d'en être entièrement exempt. Le journalisme, qui les favorise, les rachète amplement par le flot de vérités où elles se trouvent noyées, et qu'il fait circuler, comme un courant fécond, dans la masse immense des classes populaires.

La science enseignée par la biographie des savants. Forme
particulière de vulgarisation. M. Ferd. Hœfer.

Les livres de science qui aspirent à une grande popularité, sans le secours de l'image, n'en doivent pas moins se débarrasser complétement des formes dogmatiques qui encombraient nos anciens traités. Il faut qu'ils présentent les principes ou les résultats par leurs côtés séduisants; qu'ils aienl l'air de raconter plutôt que d'enseigner, et que le lecteur De soit jamais arrêté par la manière de dire, si avide qu'on le suppose des vérités exposées. On a donc varié de mille manières, depuis que la science est à la mode, le cadre populaire dans lequel on s'efforce de la faire entrer. La vulgarisation a déjà épuisé bien des formes et des procédés, mais loin de perdre courage, elle les rajeunit encore par de nouveaux efforts. M. Ferdinand Hœfer est un de ceux que la difficulté d'ajouter encore à la variété des séductions scientifiques n'a pas rebuté, et l'accueil fait à son livre: la Chimie enseignée par la biographie de ses fondateurst, prouve qu'il a eu raison de tenter l'aventure.

Gomme le dit son titre, l'ouvrage de M. Hœfer n'est qu'un tableau par ordre chronologique des découvertes faites en chimie depuis que cette science est sortie de son âge hypothétique et que, convertie aux principes de l'expérience proclamés par Bacon, elle marche d'un pas sûr dans la voie du progrès. Nous rencontrons successivement Robert Boyle et ses analyses; Lavoisier et sa nomenclature; Fourcroy, Guyton de Morveau, Berthollet, Monge, Laplace,Priestley, avec ses belles découvertes sur l'azote et ses composés; Scheele qui, après avoir trouvé la théorie chimique de la respiration, donne de si puissants auxiliaires à l'industrie par ses travaux en chimie minérale; enfin Davy, dont le nom restera éternellement lié à la découverte des métaux de la première série, le potassium et le sodium.

Toute « cette génèse du progrès, dont la chimie fournit le sujet, » est fort intéressante. On regrette seulement qu'elle ne soit point toujours exposée en un style plus simple et moins apprêté. M. Hœfer, qui semble si bien entendre la théorie de la vulgarisation scientifique, manque quelque

1. Hachette et C", in-18, iv-305 pages. M. Ferd. Hœfer n'est pas seulement un savant distingué, c'est aussi un intrépide éiudit, et nous en pourrons ju^er cette année même, par la réimpression de sa traduction de la Bibliothèque historique de Diodore de Sicile. (Même librairie, 4 vol., in-18, xxxvi-360-408-422-490 pages.) L'interprétation française des grands monuments de l'érudition grecque ne se fait pas, d'ordinaire par les mêmes plumes que la vulgarisation des découvertes de la chimie.

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