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reproché à un causeur infatigable d'avoir pris récemment le cæur pour une vertèbre. Mais ce n'était pas dans une causerie scientifique; et puis, la chose pouvait s'expliquer par une faute d'impression ; viscère et vertèbre ont une physionomie assez analogue pour qu'un ouvrier compositeur s'y trompe. Mais la tige et les racines de la cétoine, mais les travaux de M. Schinkengist ne peuvent se mettre sur le compte d'une maladresse typographique. .

Soyons indulgents pour les vulgarisateurs de la science, car nous avons besoin aussi d'indulgence, nous autres critiques d'art ou de littérature. Les comptes rendus bibliographiques ou les révues de salon, improvisés dans le journal, ont aussi leurs lapsus de plume et d'inattention qui peuvent prêter à rire aux plus ignorants. Un des critiques les plus renommés ne parlait il pas un jour de la Vénus du célèbre Milo? Il y a des degrés dans les fautes d'inadvertance; personne ne peut se flatter d'en être entièrement exempt. Le journalisme, qui les favorise, les rachète amplement par le flot de vérités où elles se trouvent noyées, et qu'il fait circuler, comme un courant fécond, dans la masse immense des classes populaires.

La science enseignée par la biographie des savants. Forme

particulière de vulgarisation. M. Ferd. Hæfer.

Les livres de science qui aspirent à une grande popularité, sans le secours de l'image, n'en doivent pas moins se débarrasser complétement des formes dogmatiques qui encombraient nos anciens traités. Il faut qu'ils présentent les principes ou les résultats par leurs côtés séduisants; qu'ils aient l'air de raconter plutôt que d'enseigner, et que le lecteur de soit jamais arrêté par la manière de dire, si avide qu'on le suppose des vérités exposées. On a donc varié de mille

manières, depuis que la science est à la mode, le cadre populaire dans lequel on s'efforce de la faire entrer. La vulgarisation a déjà épuisé bien des formes et des procédés, mais loin de perdre courage, elle les rajeunit encore par de nouveaux efforts. M. Ferdinand Hæfer est un de ceux que la difficulté d'ajouter encore à la variété des séductions scientifiques n'a pas rebuté, et l'accueil fait à son livre : la Chimie enseignée par la biographie de ses fondateurs”, prouve qu'il a eu raison de tenter l'aventure.

Comme le dit son titre, l'ouvrage de M. Hæfer n'est qu'un tableau par ordre chronologique des découvertes faites en chimie depuis que cette science est sortie de son âge hypothétique et que, convertie aux principes de l'expérience proclamés par Bacon, elle marche d'un pas sûr dans la voie du progrès. Nous rencontrons successivement Robert Boyle et ses analyses; Lavoisier et sa nomenclature; Fourcroy, Guyton de Morveau, Berthollet, Monge, Laplace, Priestley, avec ses belles découvertes sur l'azote et ses composés ; Scheele qui, après avoir trouvé la théorie chimique de la respiration, donne de si puissants auxiliaires à l'industrie par ses travaux en chimie minérale; enfin Davy, dont le nom restera éternellement lié à la découverte des métaux de la première série, le potassium et le sodium.

Toute « cette génèse du progrès, dont la chimie fournit le sujet, » est fort intéressante. On regreite seulement qu'elle ne soit point toujours exposée en un style plus simple et moins apprêté. M. Hæfer, qui semble si bien entendre la théorie de la vulgarisation scientifique, manque quelque

1. Hachette et Cie, in-18, IV-305 pages. M. Ferd. Hæfer n'est pas seulement un savant distingué, c'est aussi un intrépide érudit, et nous en pourrons juger cette année même, par la réimpression de sa traduction de la Bibliothèque historique de Diodore de Sicile. (Même librairie, 4 vol., in-18, XXXVI-360-408-422-490 pages.) L'interprétation française des grands monuments de l'érudition grecque ne se fait pas, d'ordinaire par les mêmes plumes que la vulgarisation des découvertes de la chimie.

fois, dans la pratique, de cette netteté d'expression qui fise à jamais l'enseignement dans l'esprit du lecteur! Un peu d'emphage et d'obscurité enlève aux dernières pages du livre surtout, une partie de l'intérêt que ne pouvait manquer de leur communiquer la question palpitante de « l'avenir de la chimie. » Il aurait mieux valu peut-être parler moins des ouvriers de la pensée et de la marche du progrès moderne, et laisser les faits parler un peu plus d'eux-mêmes. Leur éloquence vaut souvent mieux que celle que nous cherchons à leur prêter.

La littérature maritime. Peintures et récits, M. de 'La Landelle

et le vice-amiral Jurien de la Gravière.

Les publications curieuses et spéciales que M. G. de La Landelle, intitule le Tableau de la mer, avaient trop bien commencé pour ne pas avoir de suite. Dans une première série, l'auteur rendait intéressante une chose qui ne l'est guère, si l'on en croit les boutades des navigateurs, il avait donné du charme à la Vie navale', aujourd'hui il fait mieux encore, il nous fait connaître et aimer les Marins ?. Ils sont tous passés en revue dans cette seconde série du Tableau de la mer. Depuis l'amiral jusqu'au simple mousse, ils défilent devant nous dans leur uniforme et dans l'exercice de leurs fonctions, les plus petits nė sont pas les moins intéressants. Il en est deux surtout, parmi les subalternes qui sont des types curieux et pittoresques du monde singulier au centre duquel ils vivent; c'est le capitaine d'armes et le commis aux vivres. Lisez ce portrait qui vaut à lui seul un poëme :

Sous un bonnet de police, ancien modèle, enrichi d'un gland

1. Voir t. y de l'Année littéraire, p. 455. 2. Hachette et Cie, in-18, 588 pages.

d'or, un cråne à cheveux courts et réglementairement taillés, aplatis sur les tempes, lustrés comme un bâton de cire à giberne, roides comme des baguettes de tambour; puis un front sévèrement plissé de rides parallèles et profondes, d'épais sourcils constamment froncés, des yeux vifs, toujours ouverts, toujours au guet, un nez magistral, parfois une moustache scrupuleusement peignée, d'exigus favoris qui ne dépassent point d'un millimètre la ligne menée du pendant d'oreille au coin des lèvres; enfin, des pommettes saillantes, une bouche qui gronde et menace incessamment, sourit ironiquement quelquefois, mais ne rit jamais. Telle est la tête soutenue d'ailleurs par un éternel carcan de crinoline ou de cuir verni. Le corps bien proportionné, empesé s'il en fut, et se mouvant à ressort, est emprisonné dans une capote d'uniforme religieusement agrafée, boutonnée par des boutons de cuivre astiqués avec amour, neuve ou rapée, mais toujours d'une propreté irréprochable, et décorée de deux brides qui maintiennent aux grands jours des épaulettes d'adjudant,

On voit d'ici l'imposante figure du terrible sous-officier. La physionomie de son collègue des vivres est une complète antithèse.

Įl porte un habit noir de drap fin et lustré, d'une coupe patriarcale, au collet roide, aux basques amples et arrondies. De la poche latérale sort un vaste portefeuille de maroquin rouge, qui fascine les yeux.... Ce portefeuille qui l'a ouvert, qui a tenté de faire la preuve des étranges opérations arithmétiques dont il est surchargé ? 2 fois 2 font 16 – 2 fois 16 font 199. Une barrique qui coule par accident dans la cale vaut trois bårriques pleines Ceci est un axiome.... Pour les intérêts et les intérêts des intérêts pendant deux ans de campagne, figure en marge le plan d'une maisonnette sise en la commune de *** entourée de quelques arpents de terre labourable et imposée à 231 fr. de contribution foncière.

La cravate de M. Muscat est blanche aux grands jours, lorsqu'il porte la chemise à jabat, et les boutons à facettes ciselées, mais ordinairement c'est un simple madras à carreaux bruns et gris. Il affectionne le pantalon de nankin. Son gilet de casimir noir est large, et c'est de toute rigueur : il déjeune si bien, il dine si bien, il dort si bien, le pauvre homme !

On voit que M. de La Landelle a étudié à fond les types dont il s'occupe. Ses portraits ont assez de couleur locale pour qu'on ne puisse accuser son imagination et pas assez néanmoins pour en faire des réalités grotesques. On sent que l'auteur a vu de près ses modèles; qu'il les a fait poser devant lui; qu'il a vécu avec eux côte à côte de cette singulière vie maritime qui nous fait pénétrer malgré nous dans la nature de nos semblables. Le capitaine d'armes, le commis aux vivres, le maître d'équipage, le maître de timonnerie, le maître canonnier nous sont dépeints avec cette vérité saisissante qu’un acteur ou qu'un témoin des faits racontés peuvent seuls rendre du premier coup. Voyez encore le portrait du cuisinier du bord, de ce Coq proverbial, le plus matinal des hôtes du navire, dont une étymologie latine applique par un jeu de mots le surnom qui lui convient si bien :

A deux heures du matin il se lève et apparaît un instant sur le pont, où les matelots en entendant sa voix cassée, se mettent à rire : - Tiensi tiens ! écoute donc, dit un farceur; voilà le coq qui chante, preuve qu'il va tomber du bouillon. Les gens de quart dont l'hilarité redouble, souhaitent le bonjour à leur bonbomme de cuisinier qui ne tarde pas à redescendre. Il allume son feu, met de l'eau à bouillir : c'est le café qu'il apprête. A quatre heures et demie ou cinq heures, le mélange doit être devenu potable. A peine l'équipage a-t-il fini de déjeuner, le vieux frotte ses ustensiles et ses fourneaux, et prend part, en ce qui touche son département, au nettoyage général du navire. Nous devons déclarer qu'à huit heures on se mirerait dans ses vastes chaudières ; l'étain est d'une netteté irréprochable, le cuivre étincelle. Alors il commence sa soupe, il lave les haricots ou les fèves, recueille les rations de viande embrochées et liées par plats de sept à dix hommes, et se trouve en règle à midi précis. Son après-dînée est employée à la préparation du souper, et le soir, il remet tout en état pour faire le café ou la turlutine du lendemain matin. Le coq fait le tour du monde l'écumoire à la main, et l'on pourra dire un jour de lui : « Il éplucha des fayots sous toutes les longitudes. »

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