Images de page
PDF
ePub

Misse. La tentation du bonheur ira aussi loin que possible: le mari passe pour mort, et les rêves d'une union parfaite recommencent. Mais au moment où ils vont s'accomplir, le mari reparaît, sauvé par l'amant lui-même, et il reprend, malgré les révoltes de la nature et de la passion, les droits que la société et la religion lui ont donnés.

On pourrait reprocher à M. L. Enault, quelques invraisemblances dans les faits et le développement des sentiments. La prétendue mort du mari qui rend à la femme sa liberté, est inacceptable, et les préparatifs d'un second mariage au bout d'un an d'un faux veuvage ont contre eux la loi française. La code a tout un chapitre sur l'absence un peu gênant pour le conjoint et pour les héritiers de celui qui, voyageant à l'étranger, néglige de donner de ses nouvelles. Est-il possible ensuite qu'une passion pareille subsiste si longtemps, animée, attisée par les circonstances, et qu'elle n'éclate jamais? Peut-on échapper, dans ces relations prolongées, au scandale sans faute ou aux fautes sans scandale? Mais M. Enault aime à faire sortir la vertu triomphante de sa lutte contre la passion, et il exagère volontiers les tentations pour ajouter au mérite de la victoire.

M. Ernest Feydeau, le peintre ordinaire des régions sociales où la vertu ne règne pas, a voulu par exception, prendre celle-ci pour objet de ses peintures. Il a entrepris de remplir le cadre d'un roman avec des sentiments honnêtes, des idées élevées, des mœurs pures; mais comme si ces Mments n'existaient pas autour de lui, il est allé chercher des modèles bien loin de la société parisienne, au désert de l'Afrique. Le Secret du Bonheur1 nous conduit chez les Arabes; mais les nobles actions dont nous serons témoins en Algérie ont pour héros les Français. Près de la baie de Montararac, dans la tribu des Béni

i

1. Michel Lévy, 2 vol. in-18.

Haoua, le colonel de Bugny a trouvé le secret du bonheur, de secret qui ressemble un peu à celui de Candide, ramené par tant d'aventures à la culture de son jardin, consiste à mener une vie active, en faisant le bien. Ce digne officier s'est consacré avec sa femme, son fils et sa fille, à l'exploitation d'un vaste domaine. Il a sur les Arabes une grande influence et est entouré de vénération.

Malheureusement l'administration intervient. Poussée par un spéculateur a coloniser le territoire, elle envoie le capitaine du génie Thierry pour y construire un village. La prospérité et la paix disparaissent; les Berii-Haoua émigrent, ou ceux qui sont forcés de se faire les ouvriers des nouveaux propriétaires du sol, éprouvent toute la haine naturelleau vaincu contre un vainqueur quile vexe etle dépouille. Le colonel de Bugny réclame en vain en faveur des Arabes. Le seul moyen de garantir aux Beni-Haoua la propriété de leur territoire est, pour lui, de s'en rendre acquéreur, et il s'impose ce sacrifice en faveur de ces tribus qui le méritent.

Une intrigue d'amour entre le fils du colonel et la fille du capitaine Thierry, est l'élément romanesque de ce tableau de mœurs locales et conduit doucement le lecteur à un dénoûment heureux. Dans tout ce récit, qui pourrait avoir plus de grâce et un intérêt plus vif, M. Ernest Feydeau fait preuve d'une connaissance précise de tout ce qui se rapporte à notre œuvre de colonisation africaine.

M. Ernest Serret, dont nos lecteurs connaissent déjà plusieurs études excellentes, n'a pas été chercher le « secret du bonheur » aussi loin de nous. B le montre dans la cenformité de la famille aux lois de la nature, éludées d'ordinaire par nos prévoyances pusillanimes ou nos calculs égoïstes. Il prend pour thème la terreur qu'inspire dans le mariage contemporain le grand nombre des enfants, et il montre par un exemple intéressant qu'une famille chargée de filles a pins de chances d'être heureuse qu'avec un enfant unique. Cette thèse en action et qui ressemble à un paradoxe, comme toute vérité méconnue, est indiquée par le titre original du livre: Neuf Filles et un Garçon1.

Le héros est un pauvre et modeste professeur du collége de Saint-Orner, et les autres personnages sont pris dans le cercle de cette petite cité encore aussi flamande que française. Colinet a épousé la fille d'honnêtes bourgeois, dont sa douceur et son bon sens avaient gagné le cœur. La bellemère qui est riche et veuve, est la providence du jeune ménage jusqu'à la naissance de leur second enfant. Les appréhensions que lui inspire une fécondité excessive, l'irritent contre sa fille et son gendre; elle se brouille tout à fait avec eux et leur fait une guerre sourde, rancunière, hypocrite, dont les détails remplissent les meilleures pages du livre. Elle cabale, elle s'agite, elle se remarie pour deshériter sa fille, autant qu'il dépend d'elle, et celle-ci ajoute chaque année à ses colères un nouveau prétexte en augmentant sa famille d'une fille de plus.

Cependant les enfants du professeur grandissent; quelques-unes sont en âge de soulager sa gêne, etle second mari de la belle—mère, M. Gorenflot, est un ami dévoué, un secret consolateur de la pauvre famille persécutée. La bellemère s'est aperçue de ces intelligences; sa colère, un moment assoupie, se réveille; elle veut reprendre une guerre à outrance contre la famille du pauvre professeur, et cela avec d'autant plus de raison, que Mme Colinet commence une dixième grossesse, lorsqu'un événement inattendu retourne les idées de la mégère et la ramène à des sentiments de bienveillance et d'affection. C'est la naissance d'un garçon, longtemps désiré par cette rude grand-mère, et venu à point après vingt ans d'attente. Alors commence une période de bonheur à peu près sans mélange, et l'auteur finit sur cette pensée toute religieuse et philosophique : que les familles nombreuses sont les familles bénies.

1. Hachette et C'% in-18.

Nous laisserons-nous convertir à la thèse de M. Serretï Nous pouvons dire au moins qu'elle est développée avec beaucoup de finesse, de tact, de mesure et de charme. Il y a dans ce petit livre un grand nombre de pages qui ont toute la chaleur, le fini et le rendu d'un tableau flamand; il y en a d'autres où la passion contenue du libre penseur se fait jour malgré la simplicité du style, où la verve française déborde, et ce n'est pas un des plus minces mérites de M. Serret d'être resté dans une peinture bourgeoise l'homme de son temps et de son pays.

Il y aune éternelle question, éternellement vivante, celle de l'amour et de l'argent, du mariage et de la dot. Faut-il épouser pour ses qualités, pour ses vertus, une fille sans dot et qu'on aime ? Est-ce folie ou acte de raison de demander le bonheur à l'amour plutôt qu'aux écus? Ce sont d'ordinaire les héros de roman qui sacrifient à l'amour; M. Charles de Moûy n'a pas craint, malgré son esprit critique et pratique, de prendre pour héros du Roman d'un Homme sérieux1, un personnage qui ne semble pas fait pour être un héros de roman.

Son homme sérieux est bien de notre siècle. Il professe un profond mépris pour les mariages d'inclination. Effleuré par l'amour, il proteste qu'il n'épousera pas du moins une fille sans le sou. Chef d'une grande usine métallurgique, Savinien estime que sa personne représente, valeur matrimoniale, 200 000 fr. Il faut donc que sa femme apporte au moins 200 000 fr. de dot. Du reste, toute sa famille est composée de gens sérieux. Sa sœur, son beau-frère, son oncle font assaut de sentiments sérieux; sa mère même, malgré quelques éclairs de sentiment, le pousse à immoler sa passion pour la belle, l'honnête et pure Marianne, à l'appréciation sérieuse des choses. Courbant son front et son cœur sous le joug des idées positives, il se prépare à épouser une dot qui répond aux calculs de sa famille et aux siens; mais l'amour reprend le dessus; il épouse, a peu près sans dot, la femme selon son cœur, et il s'en trouve bien.

1. Hachette et O. in-18.

Cette donnée si simple est bien soutenue et naturellement développée dans les premières parties du volume; mais pourquoi M. de Moûy a-t-il eu recours, tout d'un coup, à des complications encore plus inutiles qu'invraisemblables? Pourquoi ce million qui vient échoir, pour quelques semaines, à la jeune fille sans dot, juste au moment où l'homme sérieux vient de sacrifier lâchement son amour aux rêves de l'ambition et de ia cupidité? Ce million, je le sais, amène des péripéties; il devient, entre Marianne et Savinien, un obstacle plus fort que la pauvreté. Subjugué parl'amour, l'homme sérieux serait accusé d'être ramené par l'argent. Heureusement, le million s'en va comme il était venu, et Savinien peut prouver par sa fidélité la sincérité de son amour. Je n'aime pas plus, dans les livres que sur la scène, voir un auteur jouer ainsi avec les millions ; ce sont de gros moyens de dénoûment qu'il faut laisser aux imaginations incapables d'en inventer de plus habiles.

Ce que j'aime mieux , dans le Roman d'un Homme sérieux, ce sont quelques bonnes scènes d'observation, de comédie. Il y a telles peintures des travers d'hommes enrichis qui doivent avoir été prises sur le fait. La fortune s'y montre entourée des hommages les plus amusants. Il faut voirque d'adoration vaut à une jeune fille le mirage d'une belle dot 1 La scène du piano à la campagne est des mieux observées. Comme on écoute cette ridicule Grêle de Perles jouée par la riche héritière 1 Mais quelle petite musique que celle de Haydn ou de Mozart, exécutée avec toute 4'âine du monde, par une fille sans dot 1 Quels maîtres a-t-elle pu

« PrécédentContinuer »