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avoir? « Les bons maitres sont ceux qui coûtent chert » dit merveilleusement un des bourgeois de M. Ch. de Moiiy. Le mot est digne de M. Jourdain ou de M. Poirier. On ne fustigera jamais assez la vanité gonflée d'or.

Il faut surtout citer comme étude littéraire très-soignée, le Chevalier du Silence, par M. Alexandre de Lave rgne'. Ce chevalier,aussi bon que taciturne, a pour mission de faire à deux reprises le bonheur de la femme qu'il aime; mais son moyen est étrange : une première fois, il la sauve d'une crise inquiétante, en la cédant a un ami plus séduisant et plus jeune, dont il voit qu'elle est devenue amoureuse; la seconde fois, il la délivre d'une rivale eu épousant lui-même une jeune fille qu'il n'aime pas.

Double exploit assez excentrique; mais le chevalier est un caractère original. Son ami, M. de Chaverny, officier de fortune, ce qui veut dire sans fortune, a été blessé dans la campagne d'Italie et, pendant sa convalescence qui le rend intéressant, il reçoit asile dans une riche famille habitant les bords du lac du Bourget. C'est dans ce beau pays que se passe l'histoire. Après avoir tourné la tête à la jeune et charmante fille de la maison, déjà presque fiancée k son ami le silencieux, qui la lui cède, il devient amoureux de la cousine, que son ami épousera pour assurer la paix du jeune ménage. Et, ce qu'il y aura de curieux, c'est que ces deux maris, dont chacun est amoureux secrètement de la femme de l'autre, n'en seront pas moins heureux.

Cette histoire « simple d'intrigue, malgré son dénoûment bizarre, est relevée par de bons portraits. Je rappellerai celui de cet ancien général de notre armée d'Afrique, si terrible en paroles et si facile à mener sans qu'il s'en doute, et celui de cet ex-chirurgien de l'Empire, médecin excellent, qui ne croit pas à la médecine, et qui sait faire tant de bien par le dévouement et l'amitié. Avec ses portraits et ses scènes soigneusement traités, le Chevalier du Silence est un roman de ce genre honnête et gracieux, plein d'intentions littéraires, où le talent se drape volontiers dans les ornements d'une élégance un peu surannée. C'est peutêtre par réaction contre cette grâce excessive et continue que la faveur s'est attachée aux brutalités systématiques du réalisme.

1. Hachette et C", in-18.

On peut signaler aussi comme un récit étudié avec soin, celui que M. Edouard Gourdon intitule assez improprement Naufrage au port. C'est l'histoire des amours d'un malade qui est allé demander au ciel du midi de la France le rétablissement d'une santé épuisée au service de la science. Jeune encore et déjà illustre par ses voyages d'exploration et de découvertes, notre héros dispute les restes de sa vie à une affection presque incurable. Le beau soleil d'Hyères, l'air si pur de Nice, lui rendent à peine quelques forces; le moindre souffle du mistral l'abat, et Dieu sait les ravages faits à toute heure par ce terrible ennemi des êtres souffrants qui vont demander à notre midi un asile trompeur. La peinture de ces beaux lieux et du fléau qui les rend inhospitaliers, tient une grande place dans le livre de M. Gourdon.

Son jeune savant a trouvé là-bas un médecin dévoué et très-original qui s'imagine qu'un peu d'amour jeté dans la vie de son malade pourrait réparer tout le mal que le mistral fait à sa poitrine. 11 est servi à souhait. Une jeune Brésilienne, aussi candide que belle, vieut s'établir dans le voisinage avec un affreux compagnon de voyage qui passe pour son mari. La liaison s'établit difficilement entre le savant et l'étrangère; mais,une fois lancés, ieur sentiment \a vile. Malheureusement il -arrive du Brésil des renseignements

1. Michel Lévy, 1 vol. in-18.

très-peu flatteurs sur le compte de la jeune femme, et au moment où il lui semblerait le plus doux de se livrer à ce séduisant amour, notre héroïque voyageur prend le parti de fuir à tire-d'aile et va s'embarquer à l'autre bout de la France pour une nouvelle mission scientifique. Il est déjà en mer quand il apprend, par de nouvelles dépêches du Brésil, que les premiers renseignements étaient mensongers et que la mystérieuse étrangère n'était pas indigne de son amour.

M. Edouard Gourdon s'exerce également h des récits moins étendus. Chacun la sienne1 est un recueil de nouvelles réunies sous un titre qui s'explique ainsi: « C'était « un soir d'hiver. Ils étaient six, six intimes, — qui tous « devaient dire une histoire, et quand minuit les sépara, * chacun avait conté la sienne. »

De ces six histoires la plupart ne prouvent rien, et elles n'ont rien à prouver, si non que l'auteur a étudié le monde qu'il veut peindre. Les deux premières ont pourtant une commune conclusion en l'honneur de la femme que l'auteur nous représente comme particulièrement douée d'une extrême énergie de volonté. L'aventure de sa somnambule aux poses artistiques est curieuse, et si elle est vrai, elle montrerait, avec la force du caractère chez la femme, la difficulté pour l'homme qui admet le merveilleux, d'échapper aux mystifications.

Le léalisnie impénitent. MM. Kdm. et J. de Concourt

Dans l'école du réalisme, MM. Edmond et J mes de Goncourt se sont fait une place à part qu'ils tiennent à conse »

1. Michel Lévy, in-18

ver. Chacun de leurs nouveaux ouvrages atteste leur persévérance dans une manière littéraire qui tranche assez sur les façons de tout le monde pour se faire remarquer. Leur roman de l'année, intitulé Renée Mauperin ' est surtout une élude de types excentriques, prise peut-être sur le fait, et, dans ce cas, plus vraie que vraisemblable. C'est un des torts des écrivains réalistes de croire une œuvre d'art justifiée, parce qu'ils en ont rencontré le modèle, plus ou moins contre nature, dans la réalité de la vie. 11 y a dans les ateliers des orthopédistes une foule de plâtres qui ont été pris sur nature et modelés sur le vif: l'exactitude minutieuse de leur ressemblance avec le sujet reproduit n'en fait pas des objets d'art. Il ne faut pas interdire au romancier ou au poète l'imitation des difformités, mais on ne doit par leur vouer unculie de prédilection. Les types exceptionnels, les excentricités peuvent être la matière d'une imitation agréable,

Et par l'art imités, ils peuvent plaire aux yeux,

mais la vérité et la beauté font une loi de leur laisser, dans l'art comme dans la nature, leur place et leur juste proportion.

Mlle Renée Mauperin a été élevée dans une liberté de sentiments, d'allures et de langage que ne connaît pas même en Angleterre l'éducation des jeunes filles. C'est une enfant gâtée par son père qui pense tout haut, parle comme elle pense et accuse l'indépendance de son caractère par l'originalité pittoresque de son langage. Cette originalité consiste à répéter, avec l'innocence d'un écho, les choses et les mots d'un cachet trivial, qui ont cours dans la société ordinaire des ateliers ou de l'estaminet. Elle parle volontiers l'argot

I. Michel-Lévy, in-18. Il a paru dans les premiers jours de Tannée 1865 un autre roman des mêmes auteurs C.erminie l.acrrteux (in-18i nui «e rapproche plus encore de Saur Pliilomène que celui qui nous occupe ici.

des étudiants et des rapins. « Figurez-vous, dit-elle, que c'est le seul spectacle où on me mène,l'Opéra-Comique avec les Français; et encore aux Français, quand on y joue des chefs-d'œuvre. C'est moi qui trouve ça tannant les chefsd'œuvre! Penser qu'on me défend le Palais Royal !... »

Renée est un vrai garçon, qui ne connaît rien de la réserve imposée à son sexe, et qui prend des bains en pleine Seine, en face de l'île St-Denis, avec des jeunes hommes, sans penser à mal. Elle connaît pourtant bientôt la passion, et la jalousie la jette dans des situations dramatiques qui font selon moi plus d'honneur au talent de MM. de Goncourt que toutes leurs peintures.

Ce sont pourtant leurs peintures qui font le plus de bruit et qui signalent leur nom. Elles supposent, chez eux, le sens du pittoresque très-développé, mais elles le montrent s'appliquant à des choses que le sentiment empêche de voir dans la réalité, ou du moins de transporter dans l'art. « M. Mauperin ne put finir: sa fille l'étreignait, en étouffant de sanglots, et pleurait sur son gilet. » Le premier trait ne suffisait-il pas? Était-il bien nécessaire, au milieu de ces sanglots, de nous montrer ce gilet mouillé de larmes? Mais la poétique du genre l'exige ainsi.

Le réalisme de MM. de Goncourt a cependant des inspirations meilleures; il se laisse aller quelquefois à des accès d'imagination qui jettent des fleurs inattendues au milieu des crudités de la peinture. « Elle vit une fois une femme s'asseoir dans la poussière au milieu de la rue du village, entre une pierre et une ornière, et démaillotter son petit enfant. L'enfant sur le ventre, le haut du corps dans l'ombre, remuait ses petites jambes, croisait ses pieds, gigottait dans le soleil. Le soleil le fouettait amoureusement, comme il il fouette les nudités d'enfant. Des rayons, qui le caressaient et le chatouillaient, semblaient leur jeter aux talons les roses d'une corbeille de Fête-Dieu. » Il y a, dans tout cela, du peintre et du poète ; mais le poète et le peintre

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