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pensée toute religieuse et philosophique : que les familles nombreuses sont les familles bénies.

Nous laisserons-nous convertir à la thèse de M. Serret? Nous pouvons dire au moins qu'elle est développée avec beaucoup de finesse, de tact, de mesure et de charme. Il y a dans ce petit livre un grand nombre de pages qui ont toute la chaleur, le fini et le rendu d'un tableau flamand; il y en a d'aufres où la passion contenue du libre penseur se fait jour malgré la simplicité du style, où la verve française déborde, et ce n'est pas un des plus minces mérites de M. Serret d'être resté dans une peinture bourgeoise l'homme de son temps et de son pays.

Il y a une éternelle question, éternellement vivante, celle de l'amour et de l'argent, du mariage et de la dot. Faut-il épouser pour ses qualités, pour ses vertus, une fille sans dot et qu'on aime ? Est-ce folie ou acte de raison de demander le bonheur à l'amour plutôt qu'aux écus ? Ce sont d'ordinaire les héros de roman qui sacrifient à l'amour; M. Charles de Moüy n'a pas craint, malgré son esprit critique et pratique, de prendre pour héros du Roman d'un Homme sérieux', un personnage qui ne semble pas fait pour être un héros de roman.

Son homme sérieux est bien de notre siècle. Il professe un profond mépris pour les mariages d'inclination. Effleuré par l'amour, il proteste qu'il n'épousera pas du moins une fille sans le sou. Chef d'une grande usine métallurgique, Savinien estime que sa personne représente, valeur matrimoniale, 200 000 fr. Il faut donc que sa femme apporte au moins 200 000 fr. de dot. Du reste, toute sa famille est composée de gens sérieux. Sa sæur, son beau-frère, son oncle font assaut de sentiments sérieux; sa mère même, malgré quelques éclairs de sentiment, le pousse à immoler sa passion pour la belle, l'honnête et pure Marianne, à l'appréciation sérieuse des choses. Courbant son front et son cæur sous le joug des idées positives, il se prépare à épouser une dot qui répond aux calculs de sa famille et aux siens; mais l'amour reprend le dessus ; il épouse, à peu près sans dot, la femme selon son cæur, et il s'en trouve

1. Hachette et Cie, in-18.

bien.

Cette donnée si simple est bien soutenue et naturellement développée dans les premières parties du volume; mais pourquoi M. de Moüy a-t-il eu recours, tout d'un coup, à des complications encore plus inutiles qu'invraisemblables? Pourquoi ce million qui vient échoir, pour quelques semaines, à la jeune fille sans dot, juste au moment où l'homme sérieux vient de sacrifier lâchement son amour aux rêves de l'ambition et de la cupidité? Ce million, je le sais, amène des péripéties ; il devient, entre Marianne et Savinien, un obstacle plus fort que la pauvreté. Subjugué par l'amour, l'homme sérieux serait accusé d'être ramené par l'argent. Heureusement, le million s'en va comme il était venu, et Savinien peut prouver par sa fidélité la sincérité de son amour. Je n'aime pas plus, dans les livres que sur la scène, voir un auteur jouer ainsi avec les millions ; ce sont de gros moyens de dénoûment qu'il faut laisser aux imaginations incapables d'en inventer de plus habiles.

Ce que j'aime mieux, dans le Roman d'un Homme sérieur, ce sont quelques bonnes scènes d'observation, de comédie. Il y a telles peintures des travers d'hommes enrichis qui doivent avoir été prises sur le fait. La fortune s'y montre entourée des hommages les plus amusants. Il faut voir que d'adoration vaut à une jeune fille le mirage d'une belle dot ! La scène du piano à la campagne est des mieux observées. Comme on écoute cette ridicule Grèle de Perles jouée par la riche héritière ! Mais quelle petite musique que celle de Haydn ou de Mozart, exécutée avec toute l'âme du monde, par une fille sans dot ! Quels maîtres a-t-elle pu

avoir ? « Les bons maîtres sont ceux qui coûtent cher; - dit merveilleusement un des bourgeois de M. Ch. de Mouy. Le mot est digne de M. Jourdain ou de M. Poirier. On ne fustigera jamais assez la vanité gonflée d'or.

Il faut surtout citer comme étude littéraire très-soignée, le Chevalier du Silence, par M. Alexandre de Lavergne'. Ce chevalier, aussi bon que taciturne, a pour mission de faire à deux reprises le bonheur de la femme qu'il aime; mais son moyen est étrange : une première fois, il la sauve d'une crise inquiétante, en la cédant à un ami plus séduisant et plus jeune, dont il voit qu'elle est devenue amoureuse ; la seconde fois, il la délivre d'une rivale en épousant lui-même une jeune fille qu'il n'aime pas.

Double exploit assez excentrique; mais le chevalier est un caractère original. Son ami, M. de Chaverny, officier de fortune, ce qui veut dire sans fortune, a été blessé dans la campagne d'Italie et; pendant sa convalescence qui le rend intéressant, il reçoit asile dans une riche famille habitant les bords du lac du Bourget. C'est dans ce beau pays que se passe l'histoire. Après avoir tourné la tête à la jeune et charmante fille de la maison, déjà presque fiancée à son ami le silencieux, qui la lui cède, il devient amoureux de la cousine, que son ami épousera pour assurer la paix du jeune ménage. Et, ce qu'il y aura de curieux, c'est que ces deux waris, dont chacun est amoureux secrètement de la femme de l'autre, n'en seront pas moins heureux.

Cette histoire, simple d'intrigue, malgré son dénoûment bizarre, est relevée par de bons portraits. Je rappellerai celui de cet ancien général de notre armée d'Afrique, si terrible en paroles et si facile à mener sans qu'il s'en doute, et celui de cet ex-chirurgien de l'Empire, médecin excellent, qui ne croit pas à la médecine, et qui sait faire tant de bien par le dévouement et l'amitié. Avec ses portraits et ses scènes soigneusement traités, le Chevalier du Silence est un roman de ce genre honnête et gracieux, plein d'intentions littéraires, où le talent se drape volontiers dans les ornements d'une élégance un peu surannét. C'est peutètre par réaction contre cette grâce excessive et continue que la faveur s'est attachée aux brutalités systématiques du réalisme.

1. Hachette et Cie, in-18.

On peut signaler aussi comme un récit étudié avec soin, celui que M. Edouard Gourdon intitule assez improprement Naufrage au port. C'est l'histoire des amours d'un malade qui est allé demander au ciel du midi de la France le rétablissement d'une santé épuisée au service de la science. Jeune encore et déjà illustre par ses voyages d'exploration et de découvertes, notre héros dispute les restes de sa vie à une affection presque incurable. Le beau soleil d'Hyères, l'air si pur de Nice, lui rendent à peine quelques forces; le moindre souffle du mistral l'abat, et Dieu sait les ravages faits à toute heure par ce terrible ennemi des êtres souffrants qui vont demander à notre midi un asile trompeur. La peinture de ces beaux lieux et du fléau qui les rend inhospitaliers, tient une grande place dans le livre de M. Gourdon.

Son jeune savant a trouvé là-bas un médecin dévoué et très-original qui s'imagine qu’un peu d'amour jeté dans la vie de son malade pourrait réparer tout le mal que le mistral fait à sa poitrine. Il est servi à souhait. Une jeune Brésilienne, aussi candide que belle, vient s'établir dans le voisinage avec un affreux compagnon de voyage qui passe pour son mari. La liaison s'établit difficilement entre le savant et l'étrangère; mais, une fois lancés, leur sentiment và vite. Malheureusement il arrive du Brésil des renseignements

1. Michel Lévy, 1 vol. in-18.

très-peu flatteurs sur le compte de la jeune femme, et au moment où il lui semblerait le plus doux de se livrer à ce séduisant amour, notre héroïque voyageur prend le parti de fuir à tire-d'aile et va s'embarquer à l'autre bout de la France pour une nouvelle mission scientifique. Il est déjà en mer quand il apprend, par de nouvelles dépêches du Brésil, que les premiers renseignements étaient mensongers et que la mystérieuse étrangère n'était pas indigne de son amour.

M. Edouard Gourdon s'exerce également à des récits moins étendus. Chacun lu sienne' est un recueil de douvelles réunies sous un titre qui s'explique ainsi : « C'était a un soir d'hiver. Ils étaient six, six intimes, – qui tous « devaient dire une histoire, et quand minuit les sépara, « chacun avait conté la sienne. »

De ces six histoires la plupart ne prouvent rien, et elles n'ont rien à prouver, si non que l'auteur a étudié le monde qu'il veut peindre. Les deux premières ont pourtant une commune conclusion en l'honneur de la femme que l'auteur nous représente comme particulièrement douée d'une extrême énergie de volonté. L'aventure de sa somnambule aux poses artistiques est curieuse, et si elle est vrai, elle montrerait, avec la force du caractère chez la femme, la difficulté pour l'homme qui admet le merveilleux, d'échapper aux mystifications.

Le réalisme impénitent. Mm. Edm. et J. de Goncourt

Dans l'école du réalisme, MM. Edmond et jules de Godcourt se sont fait une place à part qu'ils tiennent à conse >

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