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individus, la défaillance des masses, les crises passagères de la déoadence, l'esclavage et toutes les formes de l'avilissement de l'humanité dans ses membres. Voilà le spectacle cmi doit déchirer l'âme du libérateur du monde à la dernière heure où l'avenir s'éclaire devant lui de lueurs prophétiques. C'est là ce qui doit lui arracher des plaintes amères, des larmes brûlantes, une sueur de sang. M. Alfred de Vigny voit ces misères de l'humanité, que le sang de l'Homme-Dieu ne suffira pas à guérir, sous des formes trop vagues, et l'expression de la douleur du Christ reste trop générale pour nous inspirer une sympathie profonde.

C'est presque un livre posthume que le recueil dé vers publié, après tant d'années de silence par M Aug. Barbier sous le titre des Sylva1. Le poète des ïambes y réunit un nombre de fragments divers qui rappellent, par leur date et leur caractère, les phases différentes du talent de l'auteur Quelques-uns sont antérieurs à 1830, d autres sont datés de 1863; les uns ne font guère pressentir, les autres ne rappellent pas, par leur ton gracieux et rêveur, la main énergique et virulente qui tracera le tableau de la Curée.

Là le moindre zéphyr qui brouille les rameaux,
Une feuille qui tombe, un mouvement des eaux,

Me font des émois pleins de charmes;
Derrière la verdure un regard du soleil
Me plaît, comme l'enfant au visage vermeil
Qui sourit à travers les larmes. .

Ces vers sont presque de la veille de 1830: ils ne sont Kuère un prélude de satire. La dernière pièce l Épilogue, se fait aussi remarquer par une douce mélancolie.

Il arrive un moment où pâlit la verdure,
Où l'artiste lui-même a le doigt affaibli,

1. Dentu, in-8.

Puis il ne peut plus rien ravir à la nature,
Son livre est rempli.

En vain, devant ses yeux, phénomènes de grâce,
A la lèvre de pourpre, au regard amolli,
Plus d'un groupe charmant encor passe et repasse:
Le livre est rempli.

Quand livre et cœur sont pleins, le grand souci du vivre
N'est plus que de se voir sans tache enseveli,
Et que Dieu, comme l'art, dise en fermant le livre:
Il fut bien rempli.

Ainsi a commencé, ainsi finit le poète des ïambes. Et qu'on vienne nous dire, après cela, que le caractère et le tempérament de l'homme se reflètent si nécessairement dans son œuvre, que, d'une seule strophe, d'un seul vers on peut reconstruire par la pensée le poète tout entier. Expliquez-nous donc, messieurs de la critique physiologique, expliquez l'un par l'autre, l'auteur des Sylves et le chantre de la « grande populace », et de la « sainte canaille », ou l'un et l'autre à la fois par la constitution, l'âge et l'état général de la santé!

Les hallucinations d'un poëte. X.-B. Saintine.

Les recueils de poésies détachées ne nous manquent pas, il s'en faut, et pourtant nous irons encore chercher des vers que nous puissions citer dans les volumes où la poésie se mêle à la prose, sans se mettre sur le premier plan. Ce sera l'occasion de payer un tribut à la mémoire d'un écrivain délicat, dont la mort a signalé les premiers jours de l'année 1865.

La Seconde vie de M. X.-B. Saintine 1 avec son sous-titre:

1. Hachette et C1*, in-8, 370 pages

Rêves et rêveries, visions, et cauchemars, est et devait être un livre de fantaisie où le gracieux domine, comme on peut s'y attendre de la part de l'auteur de Picciola, mais où le bizarre et le terrible, lelugubremême, ne font pasdéfaut, comme cela doit arriver dans toute imitation même lointaine du genre hoffmannesque. Levers rivalise avec la prose pour mettre en scène les hallucinations volontaires de l'auteur. « Rêver, c'est encore vivre, » et c'est la poésie qui notis sert d'introductrice dans ce monde de la rêverie, envers brillant ou sombre du monde réel.

Erreur et vérité comment vous reconnaître?

En tout vous contrastez aujourd'hui, mais demain

Je vous rencontrerai peut-être,
Avec les mêmes traits, sur un même chemin,
Passant comme deux sœurs en vous donnant la main.

Voici maintenant comment M. Saintine rêve tout éveillé; c'est par la vivacité du sentiment que doit se sauver ici l'invraisemblance de l'hallucination, le vers est assez leste, l'illusion bien soutenue, et l'idée ingénieuse ingénieusement dénouée.

LA PRISE DE PTOLÉMAÏS.

Je bouquinais le long du quai,
Quand je partis pour la croisade;
Le roi, qui m'avait remarqué,
Me désigna pour l'escalade.

Nous campions sous Ptolémaïs,
Tous affamés, ne vivant guère
Que de millet et de mais;
C'était peu pour des gens de guerre.

Le jour venu, bon gré, mal gré,
Serrant la boucle à ma ceinture,
Dès l'aube, je me préparai
A tenter la grande aventure.

J'ouïs la messe, et pour appoint
J'entonnai force patenôtres;

Le jeûne, je n'en parle point;
J'en usai comme tous les autres.

L'échelle sous ma main tremblait,
Non pas de peur, car mon courage
Autant que ma faim redoublait;
Dans le grand assaut je fis rage.

En perçant tout de part en part,
Je franchis le fossé, l'enceinte,
Et, le premier sur le rempart
J'arborai la bannière sainte.

Sous mes coups le sang ruisselait
Quand, au plus fort de la bataille,
Je me sens saisir au collet
Par un homme de haute taille.

Estrce un des Turcs de Saladin?
Non; c'est un ami, mon notaire,
Qui rit, et m'emmène soudain
Déjeuner au café Voltaire.

J'avais sous mon bras Monmerqué
Poujoulat, Michaud et Poujade;
En bouquinant le long du quai
J'étais parti pour la croisade.

Je suis heureux de citer de M. Saintine une pièce aussi lestement tournée; mais, si j'en juge par les autres essais poétiques perdus dans la Seconde vie, je dois avertir sincèrement mes lecteurs quel'auteur de tant de gracieux romans réussit en général moins bien les vers que la prose.

La poé9ie académique depuis l'origine des prix de poésie.
Ses derniers produits.

On a souvent dit du mal de la poésie faite sur commande et sur programme pour les concours académiques. Cependant on voit le monde lettré attacher toujours autant de prix aux couronnes qui la récompensent. L'institution de ces concours ne date pas d'hier, et, grâce à l'empressement du public, leur existence ne serait pas même compromise par la disette des poètes. Il suffit qu'un seul, doué des qualités demandées, ne se lasse pas de concourir pendant une suite d'années, pour que l'Académie ne se lasse pas de le couronner. L'habitude de décerner le prix de poésie un certain nombre de fois de suite au même lauréat, a des précédents dans toute l'histoire des concours académiques; nous en pouvons juger par le recueil des poèmes couronnés depuis l'origine, publié par MM. Edmond Biré et Emile Grimaud, sous ce titre : les Poêles lauréats de l'Académie française'. Le premier prix de poésie a été décerné par l'Académie française le 25 août 1671, au moment où Molière et Racine étaient dans toute leur gloire. Balzac avait déjà fondé le concours d'éloquence, en laissant un fonds de cent livres par an à la disposition de la docte compagnie. Le sujet choisi par le fondateur lui-même était marqué en ces termes: « De la Louange et de la Gloire: qu'elles appartiennent à Dieu en propriété, et que les hommes en sont ordinairement usurpateurs : Non nobis, Domine, non nobis; sed nomini luo da gloriam. » Les concours académiques étaient créés. A l'exemple de Balzac, trois académiciens fondèrent un pareil prix pour la meilleure poésie française, de cent vers au plus, sur l'une des grandes actions de Sa Majesté. Trois cents livres furent affectées à la récompense du lauréat; elles n'étaient pas délivrées en monnaie, elles étaient « employées à un lis d'or au pied duquel était la devise de l'Académie : ce sont des lauriers entrelacés, avec ce mot: A L'immortalité. » Chaque pièce de vers devait être terminée, comme le discours en prose, par une courte prière à Dieu pour le roi, séparée du corps de l'ouvrage et de telle mesure de vers qu'on voudrait.

1. A. Bray, 2 vol. in-18, Xl-396-416 pages.

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