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vont-ils bien ensemble dans ce système de reproduction à outrance des moindres accidents de la réalité, et lorsque l'art qui résulte de ces efforts atteint à la perfection pittoresque à laquelle il vise, n'est-ce pas au détriment de la passion?

Le roman d'éducation morale et religieuse, par Mines R. de Navery, Emma Faucon, M. A. Bouchet.

On ne peut blâmer un romancier de chercher à faire de bons livres. Seulement il faudrait s'entendre sur le sens de ce mot. Pour moi, j appelle bons livres, tout ce qui éclaire, élève, fortifie ; par mauvais livres je n'entends pas seulement ceux qui souillent l'imagination ou corrompent le cœur, mais ceux qui rétrécissent l'esprit, bornent la pensée, efléminent le caractère. A cette littérature débilitante appartient en général, selon moi, le roman religieux, dont l'Histoire de Sibylle sera pour longtemps le principal type. Le plus souvent le roman dévot est l'œuvre de plumes féminines et accuse autant de mollesse dans les détails que dans la conception. M. Octave Feuillet et George Sand ont fait exception en sens inverse à cette loi. Dans leur célèbre tournoi, l'homme avait abdiqué la virilité, et la femme en avait fait son apanage. Nous rentrons sous la loi commune avec le roman religieux, le Bonlwur dans le mariage, signé Raoul de Navery1. Si l'on ne savait pas que le livre est d'une femme, malgré le prénom masculin, les idées et le style trahiraient le sexe de l'auteur.

Dans une courte dédicace au vicomte de la Guéronnière, Mme de Navery demande qu'on ne se borne pas aux moyens de répression contre les ouvrages mauvais et qu'on songe

1. Dentu, in-18, 315 pages.

avant tout à multiplier les bons. Pour cela, il faudrait, ditelle, « soutenir dans leur rude labeur les écrivains qui se vouent à la défense des dogmes de l'autel et des traditions de la famille » ; et elle ajoute: « la commission du colportage empêche le mal, pourquoi n'existe-t-il pas une commission destinée à répandre le bien ? » Rêve puéril, que l'administration peut former, dans le sentiment illusoire de sa toute-puissance! Il est si flatteur de penser qu'on peut à volonté ouvrir les sources du bien et fermer celles du mal, faire germer le bon grain et étouffer l'ivraie dans les vastes champs du monde social! Il est si facile de nommer des commissions, de décerner des prix, d'accorder des subventions, d'exercer enfin, pour le bien de tous, une action universelle.

Mais cette action est-elle efficace! Quelle commission a produit un bon livre, ou même a été capable de le choisir? A quel concours académique a-t-on jamais dû soit un chefd'œuvre d'art, soit une grande découverte scientifique? Les souscriptions administratives seront-elles plus efficaces pour provoquer les publications bonnes et vraiment morales? A coup sûr s'il existait une commission du colportage des bons livres, elle approuverait et répandrait le roman de Mme de Navery: ce qui ne le rendrait ni meilleur ni plus utile?

Le bonheur dans le mariage est donc le pendant de la fameuse pastorale religieuse de M. 0. Feuillet. Seulement le mysticisme y a moins de transports, l'imagination moins d'écarts. C'est le tableau des conséquences douloureuses d'une union parfaite de tous points, mais où les sentiments religieux n'étaient pas à l'origine en complète harmonie. La jeune fille, élevée au couvent, a gardé toutes les idées et les sentiments de dévotion d'une boane élève des Calvairiennes. L'homme, esprit distingué, développé par l'étude, pénétré de l'enseignement moderne de la science et de l'histoire, a pour le catholicisme une respectueuse tolérance, mais il ne croit pas. La piété de la jeune fille condamne intérieurement ce mariage ; celle de toute la famille le réprouve hautement; mais l'anour est en jeu, et les droits de Dieu, les intérêts de la religion, les devoirs d'une âme pieuse, tout est sacrifié à un sentiment humain. Après une première période de bonheur passionné, le vide se fait dans le cœur et dans la vie de la jeune femme. » Quand j'ai sacrifié, dit-elle, ma religion, ma foi, ma destinée céleste à un homme, Dieu m'a cruellement châtiée, en me montrant d'abord sur quel roseau je m'appuyais, et en me prouvant l'instabilité de mon propre cœur. » Ce qui veut dire que l'homme sans piété, si honorable qu'il soit, ne peut être l'appui d'une, femme, et que celle-ci, malgré sa dévotion, lui devient bientôt inlidèle, au moins dans son cœur.

La situation se complique, les crises éclatent. Un duel met le jeune mari à deux doigts de la mort, mais enfin la grâce triomphe, et, un jour que la femme s'est agenouillée au confessionnal, elle voit, en revenant au bénitier, son mari à genoux près de la coquille de marbre. Lui aussi, « il a voulu s'accuser, il s'est humilié pour sa philosophie empruntée. Il a béni le digne prêtre qui l'a éclairé, guéri, sauvé. » Les voilà réunis dans un même sentiment de dévotion, et ils peuvent réaliser maintenant le bonheur dans le mariage. Pour comble de félicité, le ciel accordera à la femme du chrétien, la maternité qu'il avait refusée à la femme du philosophe.

Voilà donc ce qu'on appelle un bon roman, un roman moral! Voilà la raison et la force humiliées une fois de plus devant un aveuglement volontaire et une faiblesse sans grâce! La volonté abdique, la virilité s'évanouit. Une puissance occulte triomphe par les mains de la femme, et s'empare du père et de l'enfant pour les ramener au passé, les mains liées et les yeux clos. L'avenir et le progrès, l'attente et la foi des sociétés modernes, tout est mis à néant par l'influence victorieuse de femmes ou de jeunes filles qui ne s'appartiennent pas; comme si l'homme de notre siècle n'avait pas plus besoin que jamais d'indépendance, d'initiative et d'énergie. Je regrette qu'un écrivain doué de sens sacrifie aux entraînements de la mode, et reprenne en seconde main, une œuvre ténébreuse de propagande qui d'ordinaire ne demande point de talent.

L'éducation des jeunes filles est une des questionsles pins délicates de nos jours. Le roman l'a abordée avec éclat, mais non résolue par la plume de M. Feuillet, de Mme Sand. Sibylle et Mlle La Quintinie sont deux antipodes, et bien peu d'esprits accepteront de se placer aujourd'hui à l'un ou à l'autre de ces extrêmes. En attendant, le grand nombre des livres pour les jeunes filles ne seront remarquables que par les fadeurs et les banalités de la pensée traduites en un style banal et fade. Je signalerai comme moins empreint des défauts communs aux ouvrages de cette classe, le livre de fantaisie que Mlle Emma Faucon a écrit sous le titre de Voyage d'une jeune fille autour de sa chambre1. Il fait partie d'une « bibliothèque des bons livres, » et l'on sait que ces sortes de collections sont, en général, littérairement très-mauvaises.

Cette variante du Voyage autour de ma chambre, se fait pardonner, par des qualités estimables, l'emprunt d'un de ces titres qu'il n'est plus permis de dérober. C'est bien le livre d'une jeune fille instruite, à l'esprit délicat, au cœur honnête. On y trouve plus de pureté dans les sentiments que d'élévation dans les idées. Celles-ci feraient peur, il est vrai, à une société qui, lassée d'avoir détruit, ne se sent plus d'énergie pour reconstruire, retourne à toutes les formes du passé et s'efforce de s'endormir au milieu des ruines. La jeune voyageuse de Mlle Emma Faucon, n'a pas le regard tourné vers l'avenir. Sa prédilection pour les poèmes de Racine fils, la Religion et la Grâce n'indique pas une philosophie ni une littérature bien vivantes, et sans tomber dans les travers de Sibylle, elle n'a guère été préparée, par l'éducation, à être l'épouse de l'homme moderne et la mère des enfants d'un siècle de liberté et de progrès.

1. E. Maillet, in-18, 200 pages.

Tel est le point où nous en sommes, en fait d'éducation! Un esprit de réaction intellectuelle travaille à élever des barrières entre les deux sexes, à mettre le schisme moral dans la famille en soumettant la femme à des influences d'idées et de sentiments que l'homme doit secouer sous peine de déchéance. Hélas! je ne vois point paraître, dans la littérature d'éducation destinée aux jeunes filles, de livres qui puissent faire d'elles les femmes de l'avenir, les dignes compagnes de l'homme, assez intelligentes et assez fortes pour s'associer à ses idées, à ses travaux, à ses combats. L'instruction délicate, et le sentiment moral que révèle des livres comme le Voyage d'une jeune fille, peuvent concourir à cette tâche, mais n'y suffisent pas.

Les Coups de Foudre1, de M. A. Bouchet, ne sont que de simples nouvelles; mais l'introduction qui les précède indique, de la part de l'auteur, des visées philosophiques et religieuses qui sont bien ambitieuses pour le cadre de deux anssi minces récits : c'est un Essai sur la Providence et la liberté.

M. A. Bouchet paraît aimer à mettre de toutes petites armes au service de grandes causes. Son premier volume, intitulé les Femmes qui savent souffrir, dont le succès, ditil, l'a encouragé à publier celui-ci, était aussi, je pense, un recueil de nouvelles, et il l'avait fait précéder d'une Introduction sur la femme dans la société moderne. On ne saurait être, pour des débuts, à la fois penseur plus hardi et conteur plus modeste. Mais ne parlons que des Coups de foudre et de leur grosse introduction.

1. E. Maillet, in-18.

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