Images de page
PDF
ePub

L'Essai sur la Providence et la liberté, qui a le tort d'être si peu à sa place, est, sous une forme un peu prétentieuse, un exposé de lieux communs philosophiques; c'est, en petils alinéas bien dogmatiques, tout un cours de philosophie et de religion. Les professeurs de nos bons lycées ou de nos meilleurs séminaires seraient très-flattés sans doute de voir reproduire leur enseignement par leurs élèves avec cette précision et cette netteté; mais le inonde demande autre chose à la philosophie, quand elle se produit devant lui. M. A. Bouchet est plus prodigue d'affirmations que de preuves, et son compendium de doctrines, saines et bonnes au fond, est d'un homme qui croit beaucoup et trop vilP pour faire beaucoup croire.

Le récit de son premier coup de foudre, qui est un coup de la grâce, est intitulé les Rejetons de Caïn; il m'a paru révéler, dans les commencements surtout, un talent réel de narrateur. Le révérend père qui y figure comme l'instrument de la Providence et un intermédiaire de pardon, a la phynonomie sympathique a la fois et austère, et son langage est naturel dans l'élévation. Sa mission et sa robe font accepter l'intervention manifeste de Dieu et les miracles de la foi dans une histoire édifiante. Un peu plus de vraisemblance, pourtant, n'aurait rien gâté, même l'orthodoxie.

La seconde histoire, la Perfide, doit à la mise en scène sans prétexte des influences désastreuses des effets faux et criards. Il s'agit d'une enfant trouvée, élevée à la campagne et qui, devenue grande, rend autant de mal à de braves gens qu'elle en a reçu de bien. Légère, coquette, ambitieuse et rusée, elle porte le trouble dans une famille, divise le père et le fils et met la mère à deux doigts du tombeau; il semble qu'il n'y ait plus de ressources contre elle que dans l'assassinat, lorsque la Providence la frappe d'un coup de foudre, sous un noyer, au milieu de circonstances qui feraient bonne figure dans un mélodrame.

C'est ici que l'on voit le danger des intentions édifiantes et qne le but moral de l'auteur et son cadre littéraire sont sans aucune proportion. Son langage devient faux à plaisir; le style de sermon montre hors de propos le bout de l'oreille. Un personnage parlant de cette dangereuse fille de ferme, la qualifie ainsi : c Ame vide de ce qui se répand, âme pleine de ce qui se concentre. » Et ce personnage est un jaune fermier! Quand on rapporte le corps du pauvre garçon asphyxié par la foudre qui a fait justice de « la perfide, » l'auteur remarque qu'on'n'avait malheureusement pas à la ferme d'appareil de secours contre l'asphyxie; mais on avait la prière, « la prière de flamme qui calcinerait la pierre, » nous dit-on à ce sujet.

Que M. Bouchet, emporté par ses convictions, exprime pour son compte, avec plus ou moins d'à-propos, ces pieux sentiments, c'est son droit; mais qu'il n'en fasse pas jurer l'expression avec la nature et l'éducation de ses personnages. Son talent gagnerait à en faire, dans tous les cas, un usage plus sobre. L'art ne veut pas être subordonné à des préoccupations d'un ordre supérieur peut-être, mais étranger; il ne porte aucune livrée, même celle d'une cause sainte, et, quelques idées qu'il interprète, il garde son indépendance et relève de ses propres lois.

7

Le roman moral et religieux (îutte). M. Hipp. Langlois.

La religion et la morale ne trouvent leur compte, dans le roman, comme dans tout ouvrage d'art, qu'à la condition d'être mise en œuvre par des écrivains de cœur et de talent. On a besoin, pour se réconcilier avec les prétendus lions livres, sans vérité ni passion, d'en rencontrer qui vous tmeuvent par la sincérité des sentiments et l'exactitude des peintures. J'en ai trouvé un qui exerce sur moi ce double charme. C'est un roman religieux qui ne prêche pas, un roman moral qui rencontre la grande vertu en ne cherchant pas la petite édification. Il est simplement intitulé : Un curé1, et il est signé d'un auteur dont je m'accuse de n'avoir pas encore parlé, M. Hippolyte Langlois. Et j'ai eu grand tort, si je juge de ses autres ouvrages, déjà nombreux, par celui que je viens de lire.

Le titre repoussera les uns qui craindront de trouver dessous un des petits livres de la propagation de la foi ; il inspirera aux autres une curiosité malsaine, comme s'il annonçait des révélations indiscrètes. Un curé! évidemment cela promet des scènes de catéchisme, de confessionnal ou de sacristie, quelque niaiserie ou du scandale. Eh bien! ni l'un ni l'autre. Ce petit roman est tout simplement l'histoire d'un héros, d'un martyr. Mais on sent que ce héros a vécu parmi nous et de notre propre vie, comprenant par le cœur tous les intérêts humains auxquels il a renoncé, s'associant, par la charité, à toutes les tendresses qu'il ne lui est pas permis d'éprouver pour lui-même. On sent que ce martyr est mort pour ses frères et qu'il a goûté jusque dans l'agonie les jouissances, quelquefois si âpres, du dévouement. Arrière les fictions, les types, les sentiments, le langage de convention; nous sommes en plein dans la réalité.

Le théâtre de la vie et de la mort de ce héros inconnu est ce pauvre coin de la France, qu'on appelle la Sologne, et qui rappellé par sa misère, sa désolation, son insalubrité, les plus mauvais cantons de la campagne de Rome. La végétation est misérable, l'air infecté par les exhalaisons des marais; la fièvre y a établi son domaine: c'est « l'oasis de la mort. » Les oiseaux mêmes craignent de descendre des hauteurs voisines dans la vallée empestée. Et cependant, dans cette contrée désolée, au milieu de cette population rabougrie et décimée par la misère, il y a place pour les joies et les souffrances qui naissent des passions, il y a place pour l'idylle, place pour'le drame.

1. Brunet, in-18.

C'est à la fois une idylle et un drame que M. Langlois nous a racontés, idylle touchante et pure, drame sombre et terrible. L'un et l'autre sont surtout d'une vérité de couleur à laquelle la vérité de fait n'atteint pas toujours. L'auteur a su rendre le vrai vraisemblable. Voilà bien le paysan tel qu'il est, avec ses idées, son langage, les relations de la famille et de la société telles qu'il les comprend; voilà ce bourgeois campagnard, à peine dégrossi par une éducation de séminaire, vaniteux et vindicatif, tyran de bas étage, dont les services et les haines sont également redoutés; voilà cette jeune fille de village, honnête, gracieuse, active, dévouée, dont le type légèrement idéalisé marie agréablement la réalité et la fantaisie. Ce curé, cet instituteur, nous représentent aussi l'idéal, mais sous des traits assez humains pour ne pas jurer avec la vie et la nature qui lui servent de cadre.

Les événements sont bien simples. Le bonheur que promettent à ces êtres sympathiques les affections les plus pures, la famille, l'amitié, un chaste amour, ce bonheur est troublé par une haine jalouse, assez puissante pour nuire, grâce à la complaisance aveugle des chefs et à la pusillanimité des majorités. Beaucoup d'esprit d'observation paraît dans le tableau de cette lutte obscure, dont tant de communes de France pourraient offrir le spectacle; l'énergie ne fait pas défaut à ses épisodes dramatiques ni à son dénomment sublime. Un fléau, le choléra, s'est abattu sur le pauvre village, et, au milieu de la terreur générale, le curé accomplit, avec ses dignes amis, des prodiges de charité et d'héroisme dont il finit par être victime. Ses amis survivent, heureux comme ils le méritent, et conservent pieusement son souvenir, en faisant, comme lui, simplement le bien.

Si l'on avait une critique à adresser au petit roman de M.Langlois, c'est que ses héros sont d'une vertu trop pure, trop parfaite ; ils sont meilleurs que nature. Peutrêtre répondrait-il que l'un d'eux, au moins, a été tel qu'il le dépeint, qu'il la vu, connu, pris sur le vif. On passe si facilement au romancier des difformités et des scélératesses exceptionnelles, qu'on peut lui accorder une exception honorable pour une classe sociale, pour l'humanité. L'auteur d'Un Curé, qui a sacrifié trop souvent aux nécessités du fan presto, si fatales aux œuvres d'aujourd'hui, n'a peut-être pas non plus apporté dans celle-ci tout ce soin du détail qu'on demande aux romans littéraires ; il suffirait cependant d'une bien légère révision pour en faire une de ces études dramatiques dont les délicats aiment à garder le souvenir.

[ocr errors]

Le roman de la vie scabreuse. Les sujets ou les titres suspects. Nombreux essais.

Les romans qui seraient le moins dignes d'être cités pour eux-mêmes, devraient encore l'être comme symptômes du sentiment public, s'ils étaient accueillis comme le fut, il y a déjà sept ans, un livre de début de M. Feydeau. A en juger par les sujets et les titres des premiers romans de quelques jeunes gens, la vogue serait aux tableaux de séduction. C'est à qui, parmi nos Feydeaux en espérance, aura, pour commencer, sa Léda, sa Danaè, sa Lucrèce, sa victime volontaire ou involontaire de l'amour.

M. Boué de Villers, auteur de Vierge et Prêtre, titre qui promet déjà, se met à nous donner les Martyrs d'amour1, en plusieurs séries. Je ne puis accorder beaucoup d'attention à ces livres de débuts provoquants, lorsqu'ils ne re

1 Dentu, in-I8, 1" série.

« PrécédentContinuer »