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nouvellent pas le miracle des seize éditions en un an de Fanny. Ce sont les mêmes souvenirs du marquis de Sade, relevés par un style prétentieux. Mme Sand,dans une lettre citée par l'auteur, lui conseille d'éviter la boursouflure. Quelques descriptions laborieusement élégantes et des néologismes d'une extrême recherche prouvent que cette recommandation n'est pas superfluet.

Un trait qu'il faut noter, comme propre à une génération, c'est que, sur de pareils sujets et avec le parti pris de ne reculer devant aucune peinture , l'auteur déclare qu'il n'écrit pas pour écrire, qu'il a un but moral. C'était aussi, nous l'avons vu, la prétention de M. Feydeau, dans son livre de début; c'est celle de beaucoup de ses imitateurs. Ce n'était pas celle de M. Th. Gautier, il y a trente ans, et à cette époque, les auteurs etleslecleurs de romans licencieux valaient mieux que ceux d'aujourd'hui, car il y a, dans le roman, quelque chose de pire que l'immoralité, c'est la prétention de la mettre au service d'une théorie morale.

Parmi les romans de séduction, comme dans les affaires d'attentats à la pudeur qui se déroulent devant les cours d'assises, il y a la part du profane et la part du sacré. Celleci, par moments, devient assez forte. Aussi, le même M. Boué de Villers annonce, entre autres volumes, le Roman du Moine. C'est un usage reçu, parmi les jeunes romanciers, d'annoncer plusieurs livres à la fois sur la couverture de leurs premiers-nés. I l semble que ce ne soit pas assez d'un titre provoquant pour s'imposer à l'attention publique. On fait rayonner autour de son nom toute nne auréole de promesses éblouissantes: qu'on les tienne tant bien que mal, et en deux années on se présente au public avec le prestige d'une imposante bibliographie; comme disent les éditeurs, on fait collection.

1. M. Laurent-Pichat,dans la Correspondance littéraire (25 juillet), cile des expressions comme celle-ci : les arborescences saphirines des reines, et des tableaux comme le suivant : « Elle avait une chevelure vraiment léonine, où avait peine à mordre l'aigu peigne d'or, à l'étreinte duquel les opulentes boucles échappaient rebelles pour s'épandre en cascades parfumées sur un cou délicieusement modelé et Jes épaules de reine. » -'

Des collections comme celle des petits livres de M. Alfred Sirven obtiennent-elles l'attention qu'elles provoquent? Je ne sais, mais la provocation est incessante. Il n'y a pas deux ans l'auteur mettait en vente chez un étalagiste quelques pages intitulées : Revenons à l'Évangile, pamphlet contre les abus cléricaux. Quelques mois après, il trouvait un éditeur pour un assez gros volume, les Imbéciles1. L'année suivante, venaient: les Infâmes de la Bourse, puis les Tripots d'Allemagne2, jolis sujets de prédilection et dont j'avoue ne connaître que le titre. Je les cite uniquement pour signaler les tentations auxquelles la manie d'écrire ou le besoin de vivre de sa plume, exposent les débutants de la vie littéraire. Il y a des esprits d'une certaine valeur qui y cèdent et y laissent se flétrir la fleur de leur talent.

Aujourd'hui M. Sirven nous ramène au roman de séduction sacrée. Un de ses livres de l'année préseute s'appelle l'Homme noir3. « Toujours des séductions et beaucoup de prêtres, » dit M. Laurent-Pichat. Il suffit de dire qu'il s'agit d'une juive qu'un jésuite ne se borne pas à convertir à Jésus-Christ, mais dont il veut faire sa maîtresse et qu'il séduit en lui faisant lire sainte Thérèse. On voit d'ici le sujet et les épisodes qui doivent mêler l'amour mystique et la débauche. Ajoutons que pour punir le jésuite de l'abus de son influence, il sera envoyé aux galères, et l'on comprendra que l'Homme noir, par quelques descriptions qu'il nous fasse passer, pourra encore avoir la moralité à laquelle on tient le plus, celle du dénoûment.

1. Dentu, in-18 (186Î).

2. Même librairie, même format.

3. Cournol, in-18.

J'ai parlé de jeunes auteurs qui comptent sur l'attrait de titres suspects et sur les accès passagers d'une curiosité malsaine; je suis fâché de joindre à la liste M. Edmond Thiaudière, dont le roman de début, l'Apprentissage de la Vie, promettait mieux. Celui qu'il intitule: Un prt'tre en famille', Sp compose d'événements dont je ne redirai pas la suite, et pour cause, car l'exposition a suffi pour m'ôter le désir de connaître l'intrigue et le dénoûment; de plus les premières pages sont d'un style tellement bizarre, tour à tour si négligé et si recherché, qu'une vingtaine suffisent et au delà pour juger la manière de l'auteur et nous autoriser a lui dire qu'il fait fausse route.

Si j'ai bien compris les situations par l'exposition seule, il s'agit d'un homme que sa maîtresse a trompé et d'un enfant qu'elle lui a laissé sur les bras. Les tristes réflexions que ces aventures inspirent à leur héros, le conduisent à se faire prêtre. Atteint par l'esprit de la libre pensée, il se ferait plus volontiers ministre protestant, mais, comme il est né catholique, c'est prêtre catholique qu'il croit devoir être. Vous avez une fois de plus devant vous la thèse du célibat ecclésiastique et les conséquences dramatiques de la situation qu'il crée dans la société moderne.

Je n'ai pas plus peur qu'il ne faut des thèses dans le roman; mes lecteurs le savent bien, mais je demande qu'on choisisse avec goût les événements au milieu desquels se développe la pensée d'un auteur, quand il en a une, et que la langue et la grammaire soient respectées comme le goût, la pudeur et le bon sens. Qu'ai-je à faire de tous ces détails puérils ou révoltants? Quel mérite y a-t-il à étaler ces crises physiologiques dont on cache les effets dans la vie? Si c'est

1. Michel Lévy, in-18, 388 pages.

là ce que vous appelez du réalisme, alors le réalisme déprave ou ennuie.

Pour la forme, le réalisme et le romantisme s'unissent ici dans ce qu'ils ont de plus mauvais l'un et l'autre. Il en résulte d'étranges effets. Ce sont « des feuilles qui poussent l'une près de l'autre et qui se caressent toute la nuit, en se répétant tout bas les parfums que le soleil du jour a fait naître en elles. » Ailleurs , « une pauvre feuille était comme une lèvre verte qui pâmait la mienne. » Voici qui est nouveau comme grammaire : « la sirène enrouée, qu'ils ont apprise à fumer un cigare et à boire un verre d'eau-devie. » Voici du nouveau comme langue: « un surcroît d'admirabilité;» «elle était flattée danssadilection.»Il faudrait qu'une thèse fût bien neuve et bien intéressante pour n'être pas compromise par de pareils effets de style, et que l'attrait des peintures réalistes fût bien grand pour n'être pas étouffé sous un semblable fatras.

Je pourrais grossir ce chapitre en plaçant ici l'analyse de la Religieuse1 par l'abbé ***, l'auteur anonyme du Maudit. Là, dans un cadre plus grand, se développent les mêmes prétentions philosophiques, religieuses et sociales, qui se mêlèrent, l'année dernière, sous la même plume, aux peintures familières de la vie cléricale. Le théâtre a peu changé; on passe du grand séminaire aux couvents de filles; on y retrouve les mêmes influences, les mêmes tyrannies, et, dans un autre sexe, les victimes des mêmes idées. A quelques mois de distance, il n'est pas nécessaire d'en dire davantage d'un livre qui semblait avoir eu pour principal but de recueillir les fruits de la popularité faite à son aîné, mais qui, n'ayant pas excité en haut lieu les mêmes orages, n'a bientôt plus rencontré auteur de lui que l'indifférence publique.

1. Librairie internationale, in-8.

Encore un romancier qui se fait l'historien de cette société interlope qu'on appelle le demi-monde! M. Georges Murat, qui prétend n'avoir rien de commun avec les auteurs à'Adolphe, de Madame Bovary et de Fanny,— rapprochement peu flatteur pour Benjamin Constant! — prétend peindre la femme telle qu'elle est et telle que ses chutes la révèlent. 11 adresse au romantisme un reproche que celui-ci ne mérite guère, celui « de n'avoir aucune pitié pour la femme tombée. » Et il ajoute, avec ce style évangélique, qu'il est de bon ton de prendre jusque dans les* tableaux complaisants de la débauche : « L'humanité divine est tombée trois fois du Prétoire au Calvaire, pendant son sacrifice d'amour. Voudrait-on que la femme ne faillit jamais? » Singulier préambule, mais qui n'est pas plus singulier que le livre lui-même ou que le monde auquel il s'adresse.

Dans ce roman dont le titre est Un homme de l'autre inonde1, nous trouverons donc la femme déchue, avec les prétendus droits qu'on lui reconnaît encore à nos sympathies. La religion jettera son voile radieux sur des turpitudes; les amants de ces dames sont susceptibles d'exaltation mystique ; ils passent du sanctuaire au boudoir vénal, sans quitter leur cilice. Par un autre amalgame d'éléments contradictoires, ils ont le langage et les mœurs des cafés chantants et portent de grands noms et des titres de noblesse. L'une des héroïnes, Mariquita, épouse son troisième amant, et est malheureuse avec lui. Avouons qu'elle ne l'a pas volé. Je ne sais quel style pourrait sauver ces élucubrations qui ont des prétentions philosophiques, mais qui ne les soutiennent ni par la vérité ni par la moralité; dans tous les cas l'auteur d'I'n homme de l ' autre monde n'a pas ce style-là 1 Sans doute ces livres sont peu dangereux, parce qu'ils ont peu de lecteurs; ils n'en sont pas moins un triste symptôme litU'raire. Quelle idée se fait-on de la génération actuelle

1. Tous les libraires, in-18, 355 p.

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