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là ce que vous appelez du réalisme, alors le réalisme déprave ou ennuie.

Pour la forme, le réalisme et le romantisme s'unissent ici dans ce qu'ils ont de plus mauvais l'un et l'autre. Il en résulte d’étranges effets. Ce sont « des feuilles qui poussent l'une près de l'autre et qui se caressent toute la nuit, en se répétant tout bas les parfums que le soleil du jour a fait naître en elles. » Ailleurs, « une pauvre feuille était comme une lèvre verte qui pamait la mienne. » Voici qui est nouveau comme grammaire : « la sirène enrouée, qu'ils ont apprise à fumer un cigare et à boire un verre d'eau-devie. » Voici du nouveau comme langue: a un surcroît d'admirabilité;» « elle était flattée dans sa dilection. » Il faudrait qu'une thèse fût bien neuve et bien intéressante pour n'être pas compromise par de pareils effets de style, et que l'attrait des peintures réalistes fùt bien grand pour n'être pas étouffé sous un semblable fatras.

Je pourrais grossir ce chapitre en plaçant ici l'analyse de la Religieușel par l'abbé ***, l'auteur anonyme du Maudit. Là, dans un cadre plus grand, se développent les mêmes prétentions philosophiques, religieuses et sociales, qui se mèlèrent, l'année dernière, sous la même plume, aux peintures familières de la vie cléricale. Le théâtre a peu changé; on passe du grand séminaire aux couvents de filles; on y retrouve les mêmes influences, les mêmes tyrannies, et, dans un autre sexe, les victimes des mêmes idées. A quelques mois de distance, il n'est pas nécessaire d'en dire davantage d'un livre qui semblait avoir eu pour principal but de recueillir les fruits de la popularité faite à son ainé, mais qui, n'ayant pas excité en haut lieu les mêmes orages, n'a bientôt plus rencontré auteur de lui que l'indifférence publique.

1. Librairie internationale, in-8.

Encore un romancier qui se fait l'historien de cette société interlope qu'on appelle le demi-monde! M. Georges Murat, qui prétend n'avoir rien de commun avec les auteurs d'Adolphe, de Madame Bovary et de Fanny,— rapprochement peu flatteur pour Benjamin Constant! – prétend peindre la femme telle qu'elle est et telle que ses chutes la révèlent. Il adresse au romantisme un reproche que celui-ci ne mérite guère, celui « de n'avoir aucune pitié pour la femme tombée. » Et il ajoute, avec ce style évangélique, qu'il est de bon ton de prendre jusque dans les tableaux complaisants de la débauche : « L'humanité divine est tombée trois fois du Prétoire au Calvaire, pendant son sacrifice d'amour. Voudrait-on que la femme ne faillit jamais ? » Singulier préambule, mais qui n'est pas plus singulier que le livre lui-même ou que le monde auquel il s'adresse.

Dans ce roman dont le titre est Un homme de l'autre monde', nous trouverons donc la femme déchue, avec les prétendus droits qu'on lui reconnaît encore à nos sympathies. La religion jettera son voile radieux sur des turpitudes; les amants de ces dames sont susceptibles d'exaltation mystique ; ils passent du sanctuaire au boudoir vénal, sans quitter leur cilice. Par un autre amalgame d'éléments contradictoires, ils ont le langage et les mæurs des cafés chantants et portent de grands noms et des titres de noblesse. L'une des héroines, Mariquita, épouse son troisième amant, et est malheureuse avec lui. Avouons qu'elle ne l'a pas volé. Je ne sais quel style pourrait sauver ces élucubrations qui ont des prétentions philosophiques, mais qui ne les soutiennent ni par la vérité ni par la moralité; dans tous les cas l'auteur d'Un homme de l'autre monde n'a pas ce style-là ! Sans doute ces livres sont peu dangereux, parce qu'ils ont peu de lecteurs ; ils n'en sont pas moins un triste symptôme littéraire. Quelle idée se fait-on de la génération actuelle

1. Tous les libraires, in-18, 355 P:

parmi nos jeunes littérateurs, pour croire qu'elle se reconnastra avec plaisir dans un semblable miroir ?

M. Valéry Vernier a pris aussi sa place parmi les historiographes de la vie scabreuse, en entreprenant, suivant la tradition du genre, sa petite série de volumes aux titres provoquants. Il avait déjà donné en 1862, Comment aiment les femmes"; en 1863, les Femmes excentriques ?; il conti. nue aujourd'hui par Une Lucrèce de ce temps-ci?. Quelques mots sur ce dernier roman donneront la mesure de l'auteur et de son public.

La Lucrèce de M. V. Vernier ne ressemble guère à la Lucrèce antique, et l'attentat dont elle est l'objet s'encadre aussi bien dans les mœurs raffinées et corrompues d'une vieille civilisation que le crime de Sextus Tarquin dans les habitudes violentes et grossières d'un état encore sauvage. Mathilde est, pour la pudeur, une sensitive. Dans un naufrage qui engloutit sa fortune, elle n'a accepté d'être sauvée de la mort par un jeune homme qu'en lui faisant jurer de devenir son époux. Sans cette condition, elle se serait laissé ensevelir dans la mer plutôt que de permettre à une main d'homme de toucher à sa personne. Elle a donc épousé son sauveur.

Malheureusement, ils sont pauvres, et l'espoir de recouvrer une partie de ses biens décide la jeune femme à se rendre en Espagne, où d'infâmes maneuvres la conduisent à son insu dans un mauvais lieu. Un narcotique la livre sans défense et sans conscience aux passions d'un marquis libertin. Sortie de sa léthargie, Mathilde comprend l'horreur de sa situation. Elle sera vengée, non par sa propre mort, comme la Lucrèce antique, mais par l'assassinat du marquis. Une fille de mauvaise vie, à qui la pauvre jeune femme-a inspiré une sympathie étrange, tue l'auteur de l'attentat et met son cadavre dans un coffre qui, jeté dans un torrent, sert à faire retrouver les trésors de la famille de Mathilde. Celle-ei retourne auprès de son mari et vit dans la crainte continuelle de voir porter à sa connaissance cet affreux secret. Dans cette histoire bizarre la recherche des effets de mauvais aloi est rachetée par un certain talent de style qu'on aimerait à voir mieux employer.

1. Dentu, in-18, p. 268 pages. 2. Même librairie, in-18, 400 pages. 3. Même librairie, in-18, 262 pages.

Le roman aristocratique. - Comtesse de Mirabeau et vicomte de Gren

çille. – Nos lacunes. — Les romans à double titre.

Toutes les régions de la société sont matière à descriptions et à études pour le roman; ce genre littéraire est la topographie universelle du monde moral. C'est un atlas aux mille cartes où le pays et le fleuve du Tendre sont décrits sous toutes les latitudes et suivis dans leurs relations avec toutes les zones et tous les courants d'intérêts et de passions, auxquels ils confinent ou se mêlent. Le grand monde avec les nobles allures que la passion elle-même s'y donne, aura donc ses historiographes ou sès géographes, si l'on veut, parmi les romanciers. Pour remplir cette tâche, il fallait un grand nom; nous en aurons deux: la comtesse de Mirabeau et le vicomte de Grenville ont associé leurs titres et leurs plumes pour signer un roman de haute société, de hight lise, comme disent les Anglais : c'est l'Histoire de deux hérilières", enfermée dans un cadre difficile à remplir, celui du roman par lettres.

Le sujet, qui n'est pas neuf, est le récit mutuel que deux

1. Michel Lévy, in-18, 354 pages.

jeunes grandes dames, anciennes amies de couvent, se font de leur mariage et des péripéties amoureuses qui l'ont précédé. C'est un livre du monde bien pensant, où le faubourg Saint-Germain voit flatter également ses respectables opinions et ses manies d'un autre âge. Le blason y est en grande estime, et une jeune amoureuse est très-fière d'apprendre que les de Ré portent de gueules à trois sceptres d'or, deux et un, avec cette devise : notre dextre au roi! Ces amours de haut parage aboutissent au panegyrique des héros de Castelfidardo. J'admets que le roman, serviteur complaisant de toutes les causes, porte les couleurs à la mode de vaincus plus fiers que des vainqueurs ; mais il ne peut être utile à un parti que lorsque l'invention ou le style offre une véritable originalité. Quand il tourne dans le domaine des idées et des phrases banales, un récit comme l'Histoire de deux héritières ne peut avoir de vogue que dans un cercle d'amis où il n'y a pas à faire de conversions.

Je pourrais ici demander à mes lecteurs pardon pour mes omissions involontaires et pour des lacunes que je connais mieux que personne. Le moindre catalogue de librairie accusera les unes et les autres. Est-il nécessaire que je redise une fois de plus combien il m'est impossible d'être complet ? Ce que je veux marquer, c'est la diversité des tendances auxquelles la littérature du roman obéit, et les pages qui précèdent le montrent suffisamment. Il serait inutile de multiplier les titres de volumes que nous n'analyserions pas ou les analyses d'ouvrages rentrant dans les mêmes catégories.

Une circonstance ajoute encore à l'embarras du critique et du bibliographe en présence de ce genre de littérature trop riche en volumes quand il est le plus pauvre en chefsd'æuvre, c'est l'usage introduit de publier le même ouvrage sous des titres différents. Un roman paraît d'abord en feuil. letons dans un journal, le libraire le débaptise pour le met

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