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parmi nos jeunes littérateurs, pour croire qu'elle se reçoisnaîtra avec plaisir dans un semblable miroir?

M. Valéry Vernier a pris aussi sa place parmi les historiographes de la vie scabreuse, en entreprenant, suivant la tradition du genre, sa petite série de volumes aux titres provoquants. Il avait déjà donné en 1862, Comment aiment les femmes1 ; en 1863, les Femmes excentriques11; il continue aujourd'hui par Une Lucrèce de ce temps-cit. Quelques mots sur ce dernier roman donneront la mesure de l'auteur et de son public.

La Lucrèce de M. V. Vernier ne ressemble guère à la Lucrèce antique, et l'attentat dont elle est l'objet s'encadre aussi bien dans les mœurs raffinées et corrompues d'une vieille civilisation que le crime de Sextus Tarquin dans les habitudes violentes et grossières d'un état encore sauvage. Mathilde est, pour la pudeur, une sensitive. Dans un naufrage qui engloutit sa fortune, elle n'a accepté d'être sauvée de la mort par un jeune homme qu'en lui faisant jurer de devenir son époux. Sans cette condition, elle se serait laissé ensevelir dans la mer plutôt que de permettre à une main d'homme de toucher a sa personne. Elle a donc épousé son sauveur.

Malheureusement, ils sont pauvres, et l'espoir de recouvrer une partie de ses biens décide la jeune femme à se rendre en Espagne, où d'infâmes manœuvres la conduisent à son insu dans un mauvais lieu. En narcotique la livre pans défense et sans conscience aux passions d'un marquis libertin. Sortie de sa- léthargie, Mathilde comprend l'horreur de sa situation. Elle sera vengée, non par sa propre mort, comme la Lucrèce antique^ mais par l'assassinat du marquis. Une fille de mauvaise vie, à qui la pauvre jeune femme a inspiré une sympathie étrange, tue l'auteur de l'attentat et met son cadavre dans un coffre qui, jeté dans un torrent, sert à faire retrouver les trésors de la famille deMathilde. Celle-ei retourne auprès de son mari et vit dans la crainte continuelle de voir porter -à sa connaissance cet affreux secret. Dans cette histoire bizarre la recherche des effets de mauvais aloi est rachetée par un certain talent de style qu'on aimerait à voir mieux employer.

1. Dentu, in-18, p. 268 pages.

2. Même librairie, in-18, 400 pages.

3. Même librairie, in-18, 262 pages.

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le roman aristocratique. — Comtesse de Mirabeau et vicomte de Grenville. — Nos lacunes. — Les romans à double titre.

Toutes les régions de la société sont matière à descriptions et à études pour le roman; ce genre littéraire est la topographie universelle du monde moral. C'est un atlas aux mille cartes où le pays et le fleuve du Tendre sont décrits sons toutes les latitudes et suivis dans leurs relations avec toutes les zones et tous les courants d'intérêts et de passions, auxquels ils confinent ou se mêlent. Le grand monde avec les nobles allures que la passion elle-même s'y donne, aura donc ses historiographes ou ses géographes, si l'on veut, parmi les romanciers. Pour remplir cette tâche, il fallait un grand nom; nous en aurons deux: la comtesse de Mirabeau et le vicomte de Grenville ont associé leurs titres et leurs plumes pour signer un roman de haute société, de highl life, comme disent les Anglais: c'est Y Histoire de deux héritières1, enfermée dans un cadre difficile à remplir, celui du roman par lettres.

Le sujet, qui n'est pas neuf, est le récit mutuel que deux jeunes grandes dames, anciennes amies de couvent, se font de leur mariage et des péripéties amoureuses qui l'ont précédé. C'est un livre du monde bien pensant, où le faubourg Saint-Germain voit flatter également ses respectables opinions et ses manies d'un autre âge. Le blason y est en grande estime, et une jeune amoureuse est très-fière d'apprendre que les de Ré portent de gueules à trois sceptres d'or, deux et un, avec cette devise : notre dextre au roi! Ces amours de haut parage aboutissent au panégyrique des héros de Castelfidardo. J'admets que le roman, serviteur complaisant de toutes les causes, porte les couleurs à la mode de vaincus plus fiers que des vainqueurs; mais il ne peut être utile à un parti que lorsque l'invention ou le style offre une véritable originalité. Quand il tourne dans le domaine des idées et des phrases banales, un récit comme l'Histoire è deux héritières ne peut avoir de vogue que dans un cercle d'amis où il n'y a pas à faire de conversions.

1. Michel Lévy, in-18, 354 pages.

Je pourrais ici demander a mes lecteurs pardon pour mes omissions involontaires et pour des lacunes que je connais mieux que personne. Le moindre catalogue de librairie accusera les unes et les autres. Est-il nécessaire que je redise une fois de plus combien il m'est impossible d'être complet? Ce que je veux marquer, c'est la diversité des tendances auxquelles la littérature du roman obéit, et les pages qui précèdent le montrent suffisamment. Il serait inutile de multiplier les titres de volumes que nous n'analyserions pas ou les analyses d'ouvrages rentrant dans les mêmes catégories.

Une circonstance ajoute encore & l'embarras du critique et du bibliographe en présence de ce genre de littérature trop riche en volumes quand il est le plus pauvre en chefsd'œuvre, c'est l'usage introduit de publier le même ouvrage sous des titres différents. Un roman paraît d'abord en feuilletons dans un journal, le libraire le débaptise pour le mettre en vente sous un nouveau titre. Les simples reproductions peuvent ainsi passer pour des productions inédites. Dans ce changement de titre, on a soin d'ordinaire de choisir le second plus sonore, plus provoquant que le premier.

Je ne citerai qu'un exemple.

Un jeune auteur dont j'ai signalé le début, M. Êm. Richebourg, avait publié, l'année dernière, dans la Revue française, un roman simplement intitulé Lucienne, du nom de son héroïne. C'était une histoire un peu fantastique dont le principal tort était de se passer dans le Paris de nos jours. Quand on veut jouer avec l'invraisemblance, il faut s'éloigner du présent et de notre propre milieu. Je n'aurais rien à dire de plus du livre, si je n'avais à signaler, à son occasion, le fait de plus en plus commun dont je viens de parler. Le roman de Lucienne, publié en volume, a changé son titre contre celui-ci : l'Homme aux lunettes noires. Il faudrait tout au moins avertir le'lecteur de cette transformation.

Qu'on me permette de la blâmer. Que signifie la recherche de titres bizarres et à effet? Ils appellent l'attention, ils provoquent le regard, ils ont du relief sur l'affiche ; ils font comme un appeau à la vitrine du libraire. Mais il ne suffit pas de faire venir le lecteur, il faut le retenir et le charmer, et, d'ordinaire, cette puissance séductrice ne se rencontre <rae sous les plus simples titres : Manon Lescaut, Eugénie Grandet, Valentine, Mauprat, Consueluo, etc. L'auteur a-t-il donc craint qu'on ne la retrouvât point sous le simple et gracieux nom de Lucienne, et n'aurait-il pris un titre prétentieux que par modestie?

10

Nouvelles; la morale, la fantaisie, les ciselures littéraires.
MM. J. LeconUe, Narrey, }. Claretie, Ém. Zola, A. Giron.

La nouvelle a des avantages sur le roman. Mieux que lui, elle prend tous les tons et s'adresse à tous les lecteurs. Courte et rapide, légère de ton, frivole au fond et surtout en apparence, elle se glisse dans le petit journal littéraire, entre deux articles de commérages ou de satire. Elle prend aux habitués de la vie élégante et facile, quelques quarts d'heure à peine de leur désœuvrement; elle se lit d'un œil distrait, entre les deux fumées du cigare et du café, au milieu du bourdonnement d'une conversation futile. Les journaux de littérature satirique, le Figaro, le Nain-Jaune, les revues à images, l ' Illustration, le Monde illustré, sont l'asile naturel de ces romans en miniature auxquels suffisent l'esquisse sans le coloris, le sentiment sans la passion, la phrase sans l'idée. Des ingrédients plus sérieux peuvent y trouver place, mais à la condition de se dérober sous la frivolité de la forme, déguisement de rigueur dans ces jardins de plaisir de la littérature. Soyez moralistes si vous voulez, philosophes si vous pouvez, politiques même à l'occasion, mais que - la gravité de vos intentions disparaisse sous la légèreté de votre désinvolture.

Dans ce genre de récit qui touche à la causerie et à la chronique, il faudrait citer comme l'un des maîtres M. Edmond About, dont les Mariages de Paris sont et resteront des modèles. Mais la date de leur publication est déjà lointaine, quoique le Petit Journal les ait reproduits dans le cours de cette année, en les laissant prendre pour des nouveautés aux neuf dixièmes de ses innombrables lecteurs.

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