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Un chroniqueur qui a longtemps tenu le sceptre de la causerie, pour employer une des élégances de langage qui plaisaient sous sa plume, est M. Jules Lecomte, qu'une mort prématurée a enlevé cette année à une nouvelle veine de succès dans le journalisme facile, bon dernier recueil, les Secrets de famille1, suffit pour faire apprécier les qualités et les défauts également marqués de fadeur qu'il déployait tlans la nouvelle et qu'il transportait ensuite au théâtre. Ses récits appartenaient à cette littérature si chère à la province, et la province se trouve aussi bien à Paris que dans les départements, — à cette littérature toute parfumée de fausse distinctiou, de vague sentimentalité, et qui réveille l'idée de M. Prudhomme faisant le gracieux ou de la petite bourgeoise jouant à la grande dame.

Sous une apparence plus légère, on trouvera plus d'art et de vérité dans la bagatelle que M. Narrey intitule : Ce que l'on dit pendant une contredanset, ou dans son petit volume de nouvelles, le Quatrième larron1. Le premier est une fantaisie en dialogue très-lestement tournée et où le talent d'observation morale ne fait pas défaut. Les nouvelles sont peut-être aussi légères de fond que de forme; mais on ne peut pas demander à toutes les fantaisies de laisser se dégager d'elles des leçons utiles, lorsque la condition même du genre est de se passer de conclusions ou de les dissimuler.

Le volume de nouvelles, les Victimes de Paru11, nous fait songer que M. Jules Claretie a beaucoup écrit depuis le jour assez peu éloigné où nous ayons signalé ses débuts. Il

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produit avec une rapidité qui témoigne d'une intelligence souple et facile, mais qui n'est pas sans danger. Il y a un âge où l'on peut beaucoup produire sans que les œuvres en soient moins fortes, c'est celui de la pleine maturité. Quand on a beaucoup amassé, quand la vie et l'étude ont mis sous la main d'un esprit vigoureux des trésors d'observation et d'expérience, il peut les jeter à profusion dans toute sorte d'ouvrages sans s'appauvrir; il porte en lui un fonds inépuisable. La jeunesse est, au contraire, l'âge où le fonds se forme et ne se dépense pas impunément. Il ne faut pas qu'elle secoue à tous les vents sa floraison, sous peine de ne pas donner de fruits. La lente élaboration des premiers ouvrages est la condition d'une maturité vraiment féconde. M. Claretie n'est peut-être pas assez pénétré de ces idées; il ne laisse pas aux fleurs le temps de développer leurs germes, aux germes celui de fructifier. Il voit son nom et ses essais accueillis partout avec une facilité qui tourne contre lui. Il donne des articles variés aux journaux quotidiens, aux feuilles légères, aux graves revues. Ses livres cependant se succèdent. Ce ne sont pas, il est vrai, ceux qu'il avait annoncés sous des titres scabreux, comme devant suivre de près son premier ouvrage et lui faire un digne cortége. Aux romans qui font scandale, au moins sur l'affiche, il a préféré la simple nouvelle, et c'est avec un volume de récits très-courts que nous le trouvons aujourd'hui comme l'année dernière. Ceux de cette année s'appellent les Victimes de Paris. Il s'agit naturellement de victimes d'amour. Le dénoûment des passions malheureuses varie peu, et les incidents qui l'amènent ou le précipitent sont toujours à peu près les mêmes. Ces histoires, tant de fois contées et sur tous les tons, ne varient d'un livre à l'autre que par le talent du conteur. L'auteur des Victimes de Paris sait choisir ses situations; il les dessine avec netteté, il ne lui manque que de les approfondir davantage ; et c'est dommage, car plusieurs de celles qu'il imagine ou renouvelle sont encore assez originales

pour mériter d'être développées et creusées. M. J. Claretie est, jusque dans les sujets tristes ou tragiques, un trèsai.Téable conteur; le travail et le temps lui apprendront a développer l'élément dramatique que les maîtres savent trouver dans le roman.

Rangerons-nous parmi les volumes de nouvelles, celui de M. Paul Hennequin, qui commence par une comédie en trois actes, les Grugeurs, donnant au livre son titre1? Le roman et le drame ne sont, en effet, que deux formes différentes d'un même genre dont le fond commun est l'étude de la nature humaine. La peinture de la société, dans l'un et dans l'autre, tourne volontiers à la satire; le modèle qui pose devant nous n'est pas assez beau pour nous tenir toujours sous le charme, et nous finissons par n'en plus voir que les vilains côtés. M. Paul Hennequin, qui nous promet une série d'études sur la société moderne, scènes et récits, a laissé, dès les premiers essais, toutes ses illusions s'évanouir à la triste clarté de l'observation. La comédie des Grugeurs est une satire plutôt qu'un portrait, ou bien c'est le portrait de cette société qu'il suffit de ne pas flatter pour avoir l'air d'en faire la satire. Le monde qu'il met en scène à Trouville, puis à Paris, confine au demi-monde de nos théâtres; il se compose de fripons qui trompent des imbéciles, et d'habiles qui s'enferrent eux-mêmes. C'est une fois de plus le spectacle de misères, de ridicules, de vices, dont l'exhibition a été souvent offerte à la curiosité du spectateur plutôt qu'à son indignation. Cette comédie, pour n'avoirpas été jouée, n'en vaut pas moins que tant d'autres arrivées aux honneurs de la représentation. Son principal tort serait, aujourd'hui, de n'être pas assez nouvelle par le fond, malgré la nouveauté ingénieuse de certaines inventions de détail, l1aisque M. P. Hennequin se sent en veine d'étudier et de

1. l vol. in-18.

peindre, sans la flatter, la société moderne, sous la forme alternée de la scène et du récit, qu'il tâche de choisir, entre ses laideurs, celles qui ont été jusqu'ici le moins exploitées.

C'est une chose curieuse en littérature de voir les hésitations d'un débutant qui cherche sa voie. Lors même qu'il ne la trouve pas du premier coup, on peut juger, par le talent qu'il annonce, s'il saura se la faire un jour. Il y a Lien quelques esprits heureusement trempés dont la franche nature se déploie, dès l'essor, dans le sens de ses instincts et de ses facultés : ainsi les deux coups d'essai de M. Edmond About, les Mariages de Paris et la Grèce contemporaine, manifestaient dans toute leur spontanéité, ses doubles qualités de spirituel pamphlétaire et de charmant conteur. Mais ces débuts décisifs sont l'exception, et le plus souvent les premiers essais ne sont que des tâtonnements qui affirment le talent, sans en marquer la direction.

J'applique ces remarques aux Contes à Ninon ', de M. Emile Zola. C'est un simple recueil de nouvelles dont l'auteur s'essaye, par une sorte de coup double, aux deui genres du récit et de la satire. Comme conteur, M. Zola affectionne la grâce, la délicatesse, la mignardise même et le précieux. Son premier conte, Simplire, est une fantaisie qui anime toute la nature, donne des sentiments aux fleurs et aux brins d'herbe, le parole aux insectes, et associe le monde entier des bois et des eaux aux destinées, enviables et malheureuses à la fois, d'un amour tué par sa première jouissance. Le genre gracieux est porté plus loin encore dans les contes suivants : la Fée amoureuse, Sœur-desPauvres, etc., qui pourraient fournir des échantillons curieux d'afféterie dans le sentiment et le langage.

Le morceau capital du volume est le récit des Aventures du grand Sidoine et du petit Médéric. C'est l'histoire ou plutôt la fable d'nn géant et d'un nain qui courent le monde et recueillent, en poursuivant la carrière de leurs exploits fabuleux, une foule d'observations sur les faits et pestes, sur les idées et les mœurs du commun des hommes. M. Emile Zola s'est souvenu de Gargantua, de Micromégas et de Gulliver. Comme les auteurs de ces contes immortels, il ne s'est pas borné à lâcher la bride à la folle du logis et à promener le lecteur à sa suite à travers les merveilles grandioses ou microscopiques d'un monde imaginaire; il veut que la légende supplée à l'histoire, que la fantaisie éclaire de son reflet la réalité, enfin, qu'une moralité sorte de la fable. Le monde que parcourent le grand Sidoine et le petit Médéric, l'un portant l'autre, est notre monde, vu tour à tour, dans ses misères et ses prétentions, par le gros bout et le petit bout de la lunette. Le conte sera donc semé d'épigrammes, d'allusions, de traits de satire ; il aura presque des pages de pamphlet. Les mœurs, la littérature, la politique même seront touchées, tantôt d'une main légère et inoffensive, tantôt trop rude et appesantie. L'inexpérience « trahit en général par l'exagération des effets. Elle se manifeste aussi, dans les Contes à Ninon, par des procédés d'imitation poussés jusqu'au pastiche. A part les rares natures dont nous parlions en commençant^ on imite toujours quelqu'un, même avec du talent^ avant d'être soi-même.

1. Hetzel et Lacroix, in-18.

Les trois récits réunis sous ce titre: Trois jeunes Filles par M. Aimé Giron, sont-ils tout à fait un livre de début? Je ne sais, mais quoique je voie annoncer sous le même nom deux autres volumes, le Sabot de Noël et les Amours franges, je suppose que l'auteur doit être encore trèsjeune. Et c'est là, sinon sa principale qualité, au moins 1 un de ses moindres défauts. Il en a un grand, dont je lui souhaite de se corriger plus vite que de la jeunesse, c'est le

1. -Viciiel Lévy, in-18.

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