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manque de simplicité. Il y a de la prétention et de la recherche dans sa préface qu'il appelle Frontispice; il y en a dans les titres de ses trois histoires d'amour: Sancta dolorosa, Sanctse sorores, Sancta màrtyra; il y en a dans leur composition générale ; il y en a enfin dans tous les détails du style. Il est beaucoup question des larmes, « ces belles perles de nacre qui se forment et restent dans le cœur, comme dans la coquille blessée. » On nous montre de « beaux yeux bleus vagues qui ont de ces regards muets où brille, comme dans une goutte d'eau au soleil, tout l'azur profond du ciel. »

Et comment ne retrouverait-on pas, comme dans un herbier de plantes fanées, toute la flore d'une poésie de convention daDS de petites histoires qui s'annoncent ainsi, dès le début, à leurs lecteurs? « Pour vous seuls, j'ai cueilli ce récit, rayon de soleil dans une larme. — Une ancobe au fond de son calice d'azur, la berçait entre les rochers d'un bois ombreux. L'ancolie était pleine de rosée, et mon âme pleine de larmes; j'ai secoué mon âme dans la fleur. »

Est-ce assez joli, assez précieux, assez alambiqué? Il y a des gens beaucoup plus forts, comme l'auteur de Monsieur et Madame Fcmel, qui ont donné parfois l'exemple de ce style. Si c'est à leur incitation que ces belles choses se produisent, que leurs disciples soient leur châtiment. Il faut laisser aux feuilletons des journaux de modes, ces recherches et ces fadeurs qui n'ont pas même le mérite de la nouveauté, tous ces petits attentats prémédités contre le goût, qui ne vous sauvent pas toujours des péchés d'ignorance ou d'oubli contre la langue. Que l'auteur des Trois jeunes filles renonce à ces oripeaux et à leur faux éclat: il lui restera le sentiment de la poésie, le culte de l'idéal auquel on peut être fidèle, dans un roman, sans détonner à plaisir avec la vie et la réalité.

En fait de nouvelles, si on veut en trouver, dans un seul volume, de tons les tons, de tons les styles, il faut prendre une œuvre collective, qui est à la fois un livre agréable et une bonne action. Pendant la terrible crise de l'industrie cotounière, la Société des gens de lettres, consultant moins les conseils de sa bourse que les inspirations du cœur, voulut prendre part aux souscriptions ouvertes en faveur des nombreux ouvriers sans travail. Les ouvriers de la plume connaissent trop souvent la misère dans leurs propres foyers pour ne pas brûler de la secourir au foyer d'autrui. Mais la caisse de la Société, formée péniblement par l'épargne et les sacrifices, a ses pauvres à elle, ses victimes du chômage intellectuel à soulager. Le luxe et le plaisir de l'aumône au dehors nous sont interdits quand notre famille manque de pain. A défaut d'argent, l'ouvrier charitable peut donner, comme aumône, une journée ou quelques heures de son travail. C'est ce que firent, au nom de la Société des gens de lettres, un certain nombre de sesmembres les plus distingués, et il est né de leur concours un livre dont le produit permettra à la Société de faire l'aumône à des misères étrangères, sans retrancher de ce qu'elle peut pour ses propres misères. Ce livre dont M. Jules Simon s'est chargé, dans la préface, de dire l'origine beaucoup mieux que je ne l'ai pu faire, est l'Obole des conteurs1.

Ce recueil de vingt et quelques nouvelles offre au public presque toute notre littérature du roman contemporain en raccourci. Les plus célèbres y figurent et y laissent percer les qualités ou les défauts qui ont fait leur réputation ; aucun, «ans doute, n'y donne toute sa mesure, mais chacun y apporte un reflet de son talent particulier. Si ce n'est pas tout à fait un écrin de perles toutes également précieuses, c'est au moins un très-curieux assemblage d'échantillons dont plusieurs ne manquent pas d'éclat. Tous les genres de récils sont ici représentés dans les étroites limites de la

1. Hachette et C", 1 fort vol. in-18.

nouvelle. M. Méry raconte, avec sa facilité ordinaire, les merveilles d'une légende rhénane; M. Élie Berthet effleure l'histoire dans un épisode du temps des croisades; MM. Éd. Pournier et Fréd. Thomas mettent en récit des souvenirs littéraires tout mêlés d'émotions; M. Emm. Gonzalès nous intéresse à la principauté microscopique de Monaco, autant qu'à une grande capitale; M. H. Lucas consacre un touchant souvenir au héros de Venise, à Daniel Manin; M. Francis Wey nous fait, avec une savante simplicité, un conte des Mille et une nuits; M. P. Féval incarne la Bretagne bretonnante dans un mendiant; M. Ch. Ueslvs a trouvé un vrai drame dans un coin de laNormandie;M.Ponson du Terrail s'étonne de s'enfermer en moins de pages qu'il ne lui faut d'ordinaire de volumes; M. Albéric Second nous ramène, dans trois jeunes femmes malheureuses, les héroïnes de cette littérature mondaine de convention qui n'excluait pas le sentiment; M. G. Chadeuil rajeunit, par une ingénieuse variante, une vieille anecdote de voyage en ballon. Enfin, car une mention pour chaque collaborateur de ce charmant recueil m'entraîne trop loin, MM. Gozlan, Saintine, P. Juillerat, la Landelle, A. Achard, A. Scholl, Eug. Muller, Ét. Énault, M. Masson, ont choisi des sujets favorables aux délicatesses de leur talent. Heureux, quand ces délicatesses ne tournent pas en préciosités, en fadeurs de littérature de keepsake ! J'allais oublier que M. Th. Gautier, ne se sentant peut-être pas en veine de conter en prose, a donné deux petits apologues en vers qui ne sont pas indignes de son ancienne floraison poétique.

Disons, pour finir, que tous les collaborateurs de l'Obok des conteurs, se sont fait une loi commune du respect dela morale; quelques peccadilles qu'on pût avoir à reprocher à tel ou tel d'entre eux, dans leurs ouvrages personnels, leur œuvre collective peut être mise dans les mains les plus pures et recevoir bon accueil dans les plus austères familles, h ne sais si l'Académie française peut couronner vingt-quatre têtes à la fois; mais je doute que, depuis l'invention des prix Montyon, elle ait trouvé l'occasion de mieux placer ses prix de vertus.

il

La traduction des romans étrangers. L'œuvre de Dickens.

De tous les romanciers de l'Angleterre, le célèbre Dickens est celui qui, malgré ses qualités essentiellement nationales, s'est le plus facilement popularisé chez nous. Presque toute son œuvre circule aujourd'hui en France, traduite par diverses mains, et forme une bibliothèque à part dans les collections consacrées par nos éditeurs à la littérature étrangère. Nous avons déjà eu l'occasion de faire connaître la manière originale de ce grand conteur, auquel on doit les Contes de Noël, Blcakhousc, Dombey et fils, le Magasin d'antiquités, Nicolas Nickleby, les Temps difficiles, David Copperfield, Olivier Twist, Martin Cliuzzlewit, la Petite Dorrit, Barnabe Rudge, Aventures de M. Pickwick, Paris et Londres en 1793, etc.

Je ne renonce pas à présenter un jour à mes lecteurs une analyse générale des ouvrages de M. Dickens, je me bornerai, cette année encore, à signaler un dernier roman de longue haleine dont s'est enrichie la collection française de ses œuvres. Il a pour titre les Grandes espérances1, et le traducteur estM.Ch. Bernard-Derosne qui s'est voué,dans ces dernières années, à l'interprétation du roman anglais.

Nous sommes en pleine description des mœurs anglaises, intimes ou publiques. Des aventures qui sont passablement invraisemblables, nous font passer avec le héros par tous les étages de la société britannique. Nous en verrons toutes les splendeurs et toutes les misères, les vices odieux et les exqui

I. Hachette et C", 2 vol. in-18, 366-364 pages.

ses vertus. Le petit orphelin Pip, qu'on appelle ainsi par abréviation de son nom de famille Pirrip et de son nom de baptême Philip, a été recueilli et élevé par sa sœur, la femme du forgeron Joe Gargery. Cette honnête mais peu tendre personne rend la vie dure à son jeune frère dont le bon forgeron, aussi faible devant son altière moitié qu'il est vigoureux devant son enclume, n'ose prendre la défense. Le pauvre enfant s'échappe souvent pour aller pleurer au cimetière sur la tombe de ses parents. Un jour un individu de mine suspecte l'y vient trouver et lui ordonue en menaçant, de lui apporter le lendemain une lime et des vivres. L'enfant obéit en tremblant, et l'on apprend bientôt que deux forçats se sont évadés d'un bagne du voisinage. Us sont repris, et l'un d'eux est l'homme suspect du cimetière.

Quelque temps après, une riche dame des environs, miss Havisbam s'intéresse au jeune Pip qui devient le compagnon des jeux de la petite Estelle, sa fille adoptive. Mais au moment où l'orphelin est en âge de travailler à la forge, un homme de loi vient le chercher de la part d'une personne qui veut rester inconnue et l'emmène à Londres pour faire son éducation. Dans ce changement de fortune, Pipest saisi d'une secrète ambition; il croit que le protecteur inconnu n'est autre que miss Havisham et qu'elle lui destine la main d'Estelle. Il travaille à se rendre digne de ce riant avenir. Un double coup de foudre lui enlève ses illusions. Miss Estelle se marie, et Pip voit reparaître l'ancien forçat, son bienfaiteur anonyme.

Ces douloureuses révélations n'affranchissent pas le loyal jeune homme de la reconnaissance; il fait tous ses efforts pour sauver son protecteur d'une condamnation à mort, et comme le malheureux tombe gravement malade, Pip l'assiste jusqu'à ses derniers moments. Atteint lui-même alors par la misère et la maladie, il va succomber, quand Joe le forgeron vient à son a,ide. Relevé par ce brave homme il tourne vers le commerce son intelligence et son énergie et arrive

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