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têtes à la fois; mais je doute que, depuis l'invention des prix Montyon, elle ait trouvé l'occasion de mieux placer ses prix de vertus.

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La traduction des romans étrangers. L'œuvre de Dickens.

De tous les romanciers de l'Angleterre, le célèbre Dickens est celui qui, malgré ses qualités essentiellement nationales, s'est le plus facilement popularisé chez nous. Presque toute son œuvre circule aujourd'hui en France, traduite par diverses mains, et forme une bibliothèque à part dans les collections consacrées par nos éditeurs à la littérature étrangère. Nous avons déjà eu l'occasion de faire connaître la manière originale de ce grand conteur, auquel on doit les Contes de Noël, Bleakhouse, Dombey ét fils, le Magasin d'antiquités, Nicolas Nickleby, les Temps difficiles, David Copperfield, Olivier Twist, Martin Chuzzlewit, la Petite Dorrit, Barnabé Rudge, Aventures de M. Pickwick, Paris et Londres en 1793, etc.

Je ne renonce pas à présenter un jour à mes lecteurs une analyse générale des ouvrages de M. Dickens, je me bornerai, cette année encore, à signaler un dernier roman de longue haleine dont s'est enrichie la collection française de ses œuvres. Il a pour titre les Grandes espérances“, et le traducteur est M.Ch. Bernard-Derosne qui s'est voué, dans ces dernières années, à l'interprétation du roman anglais.

Nous sommes en pleine description des mæurs anglaises, intimes ou publiques. Des aventures qui sont passablement invraisemblables, nous font passer avec le héros par tous les étages de la société britannique. Nous en verrons toutes les splendeurs et toutes les misères, les vices odieux et les exqui

1. Hachette et c', 2 vol. in-18, 366-364 pages.

ses vertus. Le petit orphelin Pip, qu'on appelle ainsi par abréviation de son nom de famille Pirrip et de son nom de baptême Philip, a été recueilli et élevé par sa sæur, la femme du forgeron Joe Gargery. Cette honnête mais peu tendre personne rend la vie dure à son jeune frère dont le bon forgeron, aussi faible devant son altière moitié qu'il est vigoureux devant son enclume, n'ose prendre la défense. Le pauvre enfant s'échappe souvent pour aller pleurer au cimetière sur la tomte de ses parents. Un jour un individu de mine suspecte l'y vient trouver et lui ordonne en menaçant, de lui apporter le lendemain une lime et des vivres. L'enfant obéit en tremblant, et l'on apprend bientôt que deux forçats se sont évadés d'un bagne du voisinage. Ils sont repris, et l'un d'eux est l'homme suspect du cimetière.

Quelque temps après, une riche dame des environs, miss Havisham s'intéresse au jeune Pip qui devient le compagnon des jeux de la petite Estelle, sa fille adoptive. Mais au moment où l'orphelin est en âge de travailler à la forge, un homme de loi vient le chercher de la part d'une personne qui veut rester inconnue et l'emmène à Londres pour faire son éducation. Dans ce changement de fortune, Pipest saisi d'une secrète ambition ; il croit que le protecteur inconnu n'est autre que miss Havisham et qu'elle lui destine la main d'Estelle. Il travaille à se rendre digne de ce riant avenir. Un double coup de foudre lui enlève ses illusions. Miss Estelle se marie, et Pip voit reparaître l'ancien forcat, son bienfaiteur anonyme.

Ces douloureuses révélations n'affranchissent pas le loyal jeune homme de la reconnaissance ; il fait tous ses efforts pour sauver son protecteur d'une condamnation à mort, et comme le malheureux tombe gravement malade, Pip l'assiste jusqu'à ses derniers moments. Atteint lui-même alors par la misère et la maladie, il va succomber, quand Joe le forgeron vient à son aide. Relevé par ce brave homme il tourne vers le commerce son intelligence et son énergie et arrive

par lui-même à la fortune. Un jour qu'il visite le cimetière où il a jadis rencontré le forçat, il y retrouve Estelle, devenue veuve d'un mari qui l'a rendue très-malheureuse. Leur amour fortifié par tant de malheurs n'a plus d'obstacles, et l'histoire des deux orphelins s'arrête sur le tableau d'un bonheur dont ils sont dignes.

On pourrait à propos de ce seul livre étudier dans Dickens, avec M. Taine pour guide « l'écrivain, » a le public, o < les personnages ». Car les Grandes espérances, sans se placer peut-être au premier rang des euvres de l'illustre romancier, sont encore très-propres à faire connaître son génie et comprendre son succès. « Dans ce livre, dit M. Ch. de Mouy' en résumant à grands traits les principales Quvres de Dickens, les qualités sont moins puissantes. Assurément cette nouvelle æuvre ne fera pas oublier Dombey et fils, cette prodigieuse peinture de l'orgueil commercial ; les Temps difficiles, ce tableau si vif et si concis des misères et des délires de la vie industrielle en Angleterre ; David Copperfield, cette touchante odyssée d'un enfant et d'un jeune homme à travers les aspérités de ce monde ; Martin Chuzzlewit, cette ardente satire de la civilisation américaine ; les Aventures de M. Pickwick où l'esprit étincelle à chaque page, fin comme l'esprit d’Addison, souvent aigu comme celui de Swift ; il n'y a dans les Grandes espérances aucun type à la hauteur de ceux qui sont l'honneur de ces grands livres, impérissables comme la littérature anglaise. Vais le mérite premier de Dickens y apparaît encore, et pour moi, j'absous un écrivain de bien des longueurs et des invraisemblances, lorsque je sens dans son livre ce je ne sais quoi d'indéfinissable qui est l'action et la vie. Eh bien, depuis le jour où le héros de cette æuvre bizarre, encore enfant, sauve les jours d'un forçat affamé au milieu des marais, jusqu'à celui où il reconnaît ce même forçat de

1. La Presse, 17 octobre 1864.

venu riche dans le bienfaiteur inconnu, qui lui promettait sans cesse les plus magnifiques espérances de fortune et d'avenir, pas une aventure qui n'attache fortement l'esprit; chaque figure s'accentue en lumière et projette son relief avec un rare éclat. »

THÉATRE.

L'inauguration du nouveau régime de la liberté des théatres.

Un grand fait domine l'histoire dramatique de l'année 1864, c'est la promulgation de la liberté des théâtres. Nous avons déjà dit les espérances et les craintes également exagérées, que le nouveau régime inspirait par avance. Ses premiers effets ne sont de nature à justifier ni les unes ni les autres, et l'année qui vient de s'écouler, ressemble beaucoup, pour la plupart des scènes parisiennes, aux années précédentes.

Le trait le plus saillant de la législation théâtrale inaugurée le 1er juillet, est l'abolition du privilége exclusif qui enfermait chaque administration dans un genre à part. On se souviendra longtemps des lignes de démarcation de l'ancien régime : ici le Grand-Opéra, tout en chants et récitatifs, là l'Opéra-Comique avec le dialogue en prose, jeté entre les chæurs et les mélodies; ailleurs le vaudeville avec ses couplets qu'on laissait supprimer par tolérance, mais que la loi n'en imposait pas moins; plus loin la comédie avait le droit de se passer de chansons. Sur d'autres théâtres le drame pouvait étaler les magnificences de ses décors et les horreurs de son dénoûment, mais il n'aurait pu sans une permission expresse les égayer du moindre couplet. Toutes ces barrières ridicules sont emportées par la loi nouvelle. Chacun jouera

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