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par lui-même à la fortune. Un jour qu'il visite le cimetière où il a jadis rencontré le forçat, il y retrouve Estelle, devenue veuve d'un mari qui l'a rendue très-malheureuse. Leur amour fortifié par tant de malheurs n'a plus d'obstacles, et l'histoire des deux orphelins s'arrête sur le tableau d'un bonheur dont ils sont dignes.

On pourrait à propos de ce seul livre étudier dans Dickens, avec M. Taine pour guide « l'écrivain, » « le public, » « les personnages ». Car les Grandes espérances, sans se placer peut-être au premier rang des œuvres de l'illustre romancier, sont encore très-propres à faire connaître son cénie et comprendre son succès. « Dans ce livre, dit M. Ch. de -Mouy' en résumant à grands traits les principales œuvres de Dickens, les qualités sont moins puissantes. Assurément cette nouvelle œuvre ne fera pas oublier Dombey et /Us, cette prodigieuse peinture de l'orgueil commercial; les Temps difficiles, ce tableau si vif et si concis des misères et des délires de la vie industrielle en Angleterre; David Copperfield, cette touchante odyssée d'un enfant et d'un jeune homme à travers les aspérités de ce monde ; Martin Chuzzlewil, cette ardente satire de la civilisation américaine ; les Aventures de M. Pickwick où l'esprit étincelle à chaque page, fin comme l'esprit d'Addison, souvent aigu comme celui de Swift ; il n'y a dans les Grandes espérances aucun type à la hauteur de ceux qui sont l'honneur de ces grands livres, impérissables comme la littérature anglaise. Mais le mérite premier de Dickens y apparaît encore, et [tour moi, j'absous un écrivain de bien des longueurs et des invraisemblances, lorsque je sens dans son livre ce je ne sais <poi d'indéfinissable qui est l'action et la vie. Eh bien, depuis le jour où le héros de cette œuvre bizarre, encore enfant, sauve les jours d'un forçat affamé au milieu des marais, jusqu'à celui où il reconnaît ce même forçat de

1. La Presse, 17 octobre 1864.

venu riche dans le bienfaiteur inconnu, qui lui promettait sans cesse les plus magnifiques espérances de fortune et d'avenir, pas une aventure qui n'attache fortement l'esprit; chaque figure s'accentue en lumière et projette son relief avec un rare éclat. »

THÉÂTRE.

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L'inauguration du nouveau régime de la liberté des théâtres.

Un grand fait domine l'histoire dramatique de l'année 1864, c'est la promulgation de la liberté des théâtres. Nous avons déjà dit les espérances et les craintes également exagérées, que le nouveau régime inspirait par avance. Ses premiers effets ne sont de nature à justifier ni les unes ni les antres, et 'l'année qui vient de s'écouler, ressemble beaucoup, pour la plupart des scènes parisiennes, aux années précédentes.

Le trait le plus taillant de la législation théâtrale inaugurée le 1" juillet, est l'abolition du privilége exclusif qui enfermait chaque administration dans un genre à part. Ou se souviendra longtemps des lignes de démarcation de l'ancien régime : ici le Grand-Opéra, tout en chants et récitatifs, là 1 Opéra-Comique avec le dialogue en prose, jeté entre les chœurs et les mélodies; ailleurs le vaudeville avec ses couplets qu'on laissait supprimer par tolérance, mais que la loi n'en imposait pas moins; plus loin la comédie avait le droit de se passer de chansons. Sur d'autres théâtres le dramu pouvait étaler les magnificences de ses décors et les horreurs de son dénoument, mais il n'aurait pu sans une permission expresse les égayer du moindre couplet. Toutes ces barrières ridicules sont emportées par la loi nouvelle. Chacun jouera désormais ce qu'il voudra sur chaque théâtre. Chacun à son gré, passera de la comédie au drame, du drame au vaudeville; il fera rire ou pleurer; il entremêlera le chant et la danse avec les exercices littéraires, il appellera et retiendra la foule par la séduction de tous les plaisirs.

La littérature ne risquera-t-elle pas un peu d'être submergée dans cette concurrence ? C'est possible ; mais ce sera la faute du temps et du public au goftt desquels les spectacles ont toujours dû être proportionnés. Allez donc jouer le Cid, Phèdre ou le Misanthrope, dans les campagnes. On y aimerait mieux les marionnettes ou la Tentation de saint Antoine. A un étage plus haut, le public policé demande eixore des amusements selon sa mesure. Il serait absurde de ne lui donner, d'office, que des choses au-dessus de sa portée. L'État a fait tout ce qu'il doit, quand il subventionne, au milieu de la foule des théâtres libres, deux ou trois scènes privilégiées pour élever ou maintenir le niveau des jouissances intellectuelles.

Le régime du privilége est mort au milieu d'une stagnation générale de l'art dramatique qui ne permettait pas de lui payer le moindre tribut de regret. Avant même que la saison des chaleurs éloigne de Paris le public parisien, les œuvres sérieuses ont cessé de se produire ; on voit éclore sur nos diverses scènes toute une moisson de pièces médiocres ou nulles, comme les mauvaises herbes dans une terre épuisée. Les choses en étaient venues à un tel point que ceux même qui avaient le plus peur autrefois de la liberté théâtrale, attendaient avec impatience son avènement, pour sortir d'une telle veine de stérilité et d'impuissance.

Reste à savoir si la liberté des théâtres suffira pour rendre à la littérature dramatique la vigueur et l'originalité, ou si l'abaissement littéraire de ce temps ne tient pas à des causes trop générales et trop profondes pour qu'on puisse espérer de voir le niveau des œuvres dramatiques se relever subitement par le seul fait de la suppression de quelques entraves apportées jusqu'ici à l'industrie de l'exploitation théâtrale. Car, remarquons-le : ce n'est pas la liberté du théâtre, mais la liberté des théâtres qui a été promulguée au mois de janvier; c'est, après la liberté de la boucherie, aprè* le libre échange, après la liberté de la boulangerie, une liberté industrielle et commerciale de plus.

On se plaît à espérer pourtant que c'est un acheminement vers la liberté de la littérature dramatique elle-même, c'està-dire vers la transformation sinon la suppression de la censure. L'art, en effet, dans une autre sphère, vient de faire un pas dans la voie de l'affranchissement; les œuvres de la peinture et de la sculpture présentées aux expositions sont jugées désormais par un jury moins exposé aux sévérités systématiques et aux exclusions arbitraires; on a même poussé la tolérance pour celles qui restent trop audessous des règles ou qui s'emportent en dehors, jusqu'à leur ouvrir un salon de refusés; aujourd'hui Decamp, Delacroix ne verraient plus leurs toiles vigoureuses éloignées des regards du public par des rivalités d'école ou par des indignations d'une sincère mais étroite orthodoxie.

La liberté des théâtres ne donne pas encore ces garantie? aux œuvres littéraires. Sous le nouveau régime, comme sous celui des scènes privilégiées, la littérature dramatique aura encore entre elle et le public son jury officiel, la censure ; demain comme hier, des drames romantiques comme Sfarion Ddorme ou le Roi s'amuse, des comédies réalistes comme les Lionnes [pauvres, une féerie inoffensive comme Ce qui plaît aux femmes, une satire toute frémissante d'actualité comme le fils de Giboyer, une invention plus bizarre qu'immorale, comme les Diables noirs, une étude historique consciencieuse comme Faustine, une apologie complaisante du pouvoir temporel des papes, comme les Deux Reines de M. Legouvé, une foule d'œuvres enfin, sous une foule de prétextes, pourront être arrêtées au passage,et il faudra, pour

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