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les sauver d'une sentence de proscription arbitraire, la bienveillance, non moins arbitraire, d'une haute intervention. Un jour viendra peut-être, où la littérature dramatique ne sera plus soumise, comme les beaux-arts, qu'à un jury libéralement organisé, où l'administration publique, pressée d'intervenir, répondra comme Charles X aux académiciens qui lui demandaient de s'opposer à la réception à'Hernani: « Messieurs, je n'ai d'autre droit que ma place au parterre. » Ce jour-là, les auteurs que repoussaient les anciennes scènes privilégiées, auraient, grâce à la liberté des théâtres, leur salon des refusés.

Comédie-Française : Jfot, Adieu Paniers, Maitre GuA-m, etc. Reprises: le Gendre de H. Poirier, lléraclius, Estlier, etc.

La Comédie-Française est depuis quelques années, sons la direction de M. Ed. Thierry, le théâtre le plus heureus, le plus fréquenté de Paris. Tout lui réussit, les nouveautés et les reprises. Ses nouveautés ne sont sans doute pas assez nombreuses, et si légitime que soit le culte de nos illustres morts, on pourrait faire un peu plus de place aux vivants, sans compromettre les intérêts de l'art. Une œuvre importante de M. Émile Augier, une comédie de genre de MM. Eug. Labiche et Ed. Martin, une thèse en vers et un vaudeville sans couplets de deux débutants, voilà, en tout, le bilan des pièces nouvelles offertes au public lettré par la Comédie-Française. Est-ce assez pour encourager les jeunes écrivains, pour ouvrir aux talents déjà formés une carrière d'activité et de progrès?

Evidemment, non. On est institué ^pour maintenir, pour relever le niveau de la littérature contemporaine, et on se borne à prévenir ses chutes, en ne lui laissant pas le loisir de marcher; «a lui épargne les défaites en la tenant à l'écart du champ de bataille. Ne rendrait-on pas un meilleur service, à la génération actuelle, en lui permettant d'essayer pins souvent ses forces à côté des maîtres consacrés du passé? L'admiration pour les modèles est une bonne chose, mais l'émulation en est peut-être une meilleure, et l'on entretiendrait l'une et l'autre en appelant le présent à participer davantage au mouvement et à la vie.

On avait vu pourtant avec plaisir la Comédie-Française égayer un peu sa sévérité ordinaire avec une comédie en trois actes de MM. Eug. Labiche et Edouard Martin, deux hommes habitués aux succès du rire sur des scènes inféneures. Moi t est à la fois une comédie de caractère et d'intrigue ; c'est la peinture de l'égoïsme sous deux nuances et en deux personnes. L'égoïsme n'est pas naturellement une passion très-bouffonne. Il est souvent plus odieux que risible. Pascal disait : « le moi est haïssable, » et eu prenant la chose de ce ,tour d'esprit, on est plus près de s'indigner que de s'amuser. Les auteurs de Moi n'ont pas voulu sans doute faire voir les choses sous cet aspect sinistre. Il y avait évidemment une comédie à faire en montrant comment l'égoïsme, se trompant lui-même, arrive à compromettre son bien-être à force de précautions pour l'assurer. Je ne ferai a. ces habiles vaudevillistes qu'un reproche, c'est d'avoir donné a leurs deux égoïstes une conscience trop claire d'eux, mêmes et de leurs sentiments étroits. Une passion, une manie, n'est un sujet d'observations intéressantes pour les autres qu'autant qu'elle ne s'observe pas,trop elle-même et <]n elle ne raisonne pas tout haut chacun de ses moindres mouvements.

1. Acteurs principaux : MM. Régnier, Duirécy; Got, de la Porcheraie; Talbot, Fourcinier; LafonUiine, Armand Dernier; Coquelin, jtiibin;Worms, G. Fromental; Barré, Fromental; Seveste, Cyprien; Tr<mchet, Germain; — Mme» Em. Dubois, Thérèse; Ed. Riquer, *m* Yerrièrea.

Les deux principaux personnages de Moi, le doucereux Dutrécy et le farouche la Porcheraie, étalent trop complaisarament l'un et l'autre la sécheresse de leur cœur, les calculs acharnés de leur esprit; ils commentent sur tous les tons le triste dicton populaire. : « Charité bien ordonnée commence par soi-même. » Leur charité commence par eux et finit par eux.

A ces caractères tout à fait antipathiques et qui se connaissent, qui s'analysent trop eux-mêmes, s'opposent des caractères généreux et dévoués jusqu'à l'invraisemblance. Deux jeunes amis dont l'un a sauvé la vie à l'autre, dans, un voyage de long cours, sont épris de la même jeune fille, la nièce d'un des égoïstes. Il s'élève entre eux des combats de générosité qui seraient mieux à leur place dans un drame ou une tragédie que dans une petite comédie bourgeoise. Mais l'un des deux amis, le cousin de la jeune fille, s'aperçoit que son amour n'était qu'une illusion d'enfance. Il conçoit une passion plus sérieuse, quoique, bien prompte, ponr la sœur même de son ami, jeune veuve qui ne peut refuser au nouvel Oreste le bonheur que celui-ci sacrifiait à Pylade.

Les deux égoïstes sont moins heureux. Dutrécy qui prétendait épouser lui-même sa nièce, se voit enlever la ménagère économe, la dame de compagnie, sur laquelle il comptait. Quant à la Porcheraie qui, depuis quinze ans, vivait séparé de sa femme, il la voit revenir au domicile conjugal après cette longue « séparation sans nuages, » et il fuit à sou tour de chez lui, préférant la vie nomade de l'auberge aux ennuis nouveaux de son foyer. Ajoutons, comme déception commune, l'échec d'une belle affaire financière que nos deux égoïstes avaient préparée et couvée ensemble, et qui leur échappe, au dernier moment, avec tous leurs rêves d'intérêt personnel.

Des mots heureux, ayant ordinairement plus de finesse que de gaieté, relèvent ça et là ces études de caractères dont le fond n'est pas nouveau et cette intrigue qui aurait pu être plus intéressante et plus forte. MM. Labiche et Ed. Martin semblent s'être mis en garde contre eux-mêmes et leurs penchants naturels. Ils se sont dit qu'ils n'étaient plus au Palais-Royal ou même au Gymnase. Ils n'ont pas cru qu'un nouveau Voyage de Perrichon pût être à sa place à la rue Richelieu, et les auteurs les plus gais que l'on connaisse n'ont pas produit une œuvre aussi amusante qu'on l'attendait de leur collaboration.

Le Théâtre-Français a-t-il voulu démentir ceux qui l'accusaient d'un dédain superbe pour les écrivains vivants, en accueillant à bras ouverts des auteurs qui ont à peine commencé de vivre? Toujours est-il qu'on s'est étonné de son indulgence subite pour des essais qu'il faudrait renvoyer à des théâtres de société ou à des scènes de débuts. La première petite nouveauté de ce genre s'appelle, d'un joli titre, Adieu, Paniers! (30 mai.) C'est, sous prétexte de comédie en un acte, un vaudeville sans couplet, dont l'heureux auteur, M. de Launay, avait donné à l'Odéon, en 1860, en collaboration avec M. Rasetti, une première comédie en un acte, Une épreuve avant la lettre. Arriver aussi vite à la maison de Molière, c'était une grande faveur ; mais, sous peine de la voir tourner contre soi, il aurait fallu apporter une œuvre moins faible, et ne pas faire interpréter par des comédiens consommés une intrigue de sentiment qui aurait pu paraître gracieuse et nouvelle, il y a quelque trente ans, sur le Théâtre de Madame.

Adieu, Paniers! n'est, en effet, que l'histoire d'un de ces anciens colonels du Gymnase qui, ayant vu périr en Afrique un de ses compagnons d'armés, a recueilli sa veuve et sa tille. Celle-ci grandit auprès de lui et est le charme de sa vie; mais un jour vient où elle est aimée d'un beau jeune homme qui demande sa main et à qui elle a donné déjà son cœur. Le colonel s'aperçoit alors qu'il a lui-même pour sa pupille un sentiment plus tendre qu'une amitié de père adoptif, et il veut l'épouser, pensant qu'il est encore aussi propre à la rendre heureuse qu'un jeune godelureau. Il entre tout à fait dans la situation et les sentiments de l'Arnolphe de Molière. Il en sortira comme le Jean Baudry de M. Aug. Vacquerie.

La jeune fille, par reconnaissance pour son bienfaiteur, se dévoue et fait au jeune homme évincé des adieux douloureux; le colonel les surprend; il ne veut plus pour lui d'un bonheur qui coûterait si cher à la pauvre enfant, et, lorsque le notaire vient pour dresser le contrat de mariage, il fait substituer à son propre nom celui du jeune amoureux. « Adieux, paniers, vendanges sont faites. » Ainsi le devoir l'emporte sur toute la ligne. Les Arabes contre lesquels le colonel va se mettre en marche, porteront la peine de son douloureux sacrifice.

La figure, beaucoup trop connue de ce colonel de théâtre, avait été, du moins, rajeunie par le talent supérieur de M. Geffroy, qui fait une si consciencieuse étude pour ses moindres rôles. On dit même que c'est pour fournir à cet artiste, trop rarement employé dans le répertoire moderne, l'occasion d'une création que la Comédie-Française avaii accueilli, à défaut d'autres, une pièce aussi insignifiante. Est-ce une excuse?

Une œuvre plus étendue, mais non moins faible, devait aussi se produire, a l'étonnement de tous, sur notre première scène : c'était une comédie en quatre actes et en vers, la Volonté (septembre) '. L'auteur, M. Jean du Boys ouDuboys, — l'un et l'autre se disent, — avait eu contre lui un premier malheur, celui d'être trop heureux. A peine connu,

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1 Acteurs principaux : MM. Maubant, Lacroix; Coquelin , Philip!» Verdellet, Marcel; Andrieu, un jeune homme; - Mmes Rover. law»; Ponsin, Louise.

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