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désormais ce qu'il voudra sur chaque théâtre. Chacun à son gré, passera de la comédie au drame, du drame au vaudeville; il fera rire ou pleurer; il entremêlera le chant et la danse avec les exercices littéraires, il appellera et retiendra la foule par la séduction de tous les plaisirs.

La littérature ne risquera-t-elle pas un peu d'être submergée dans cette concurrence ? C'est possible; mais ce sera la faute du temps et du public au goût desquels les spectacles ont toujours dû être proportionnés. Allez donc jouer le Cid, Phèdre ou le Misanthrope, dans les campagnes. On y aimerait mieux les marionnettes ou la Tentation de saint Antoine. A un étage plus haut, le public policé demande ercore des amusements selon sa mesure. Il serait absurde de ne lui donner, d'office, que des choses au-dessus de sa portée. L'État a fait tout ce qu'il doit, quand il subventionne, au milieu de la foule des théâtres libres, deux ou trois scènes privilégiées pour élever ou maintenir le niveau des jouissances intellectuelles.

Le régime du privilége est mort au milieu d'une stagnation générale de l'art dramatique qui ne permettait pas de lui payer le moindre tribut de regret. Avant même que la saison des chaleurs éloigne de Paris le public parisien, les æuvres sérieuses ont cessé de se produire ; on voit éclore sur nos diverses scènes toute une moisson de pièces médiocres ou nulles, comme les mauvaises herbes dans une terre épuisée. Les choses en étaient venues à un tel point que ceux même qui avaient le plus peur autrefois de la liberté théâtrale, attendaient avec impatience son avénement, pour sortir d'une telle veine de stérilité et d'impuissance.

Reste à savoir si la liberté des théâtres suffira pour rendre à la littérature dramatique la vigueur et l'originalité, ou si l'abaissement littéraire de ce temps ne tient pas à des causes trop générales et trop profondes pour qu'on puisse espérer de voir le niveau des ouvres dramatiques se relever subite

ment par le seul fait de la suppression de quelques entraves · apportées jusqu'ici à l'industrie de l'exploitation théâtrale.

Car, remarquons-le : ce n'est pas la liberté du théâtre, mais la liberté des théâtres qui a été promulguée au mois de janvier; c'est, après la liberté de la boucherie, après le libre échange, après la liberté de la boulangerie, une liberté industrielle et commerciale de plus.

On se plait à espérer pourtant que c'est un acheminement vers la liberté de la littérature dramatique elle-même, e'està-dire vers la transformation sinon la suppression de la censure. L'art, en effet, dans une autre sphère, vient de faire un pas dans la voie de l'affranchissement; les auvres de la peinture et de la sculpture présentées aux expositions sont jugées désormais par un jury moins exposé aux sévérités systématiques et aux exclusions arbitraires ; on a même poussé la tolérance pour celles qui restent trop audessous des règles ou qui s'emportent en dehors, jusqu'à leur ouvrir un salon de refusés; aujourd'hui Decamp, Delacroix ne verraient plus leurs toiles vigoureuses éloixpées des regards du public par des rivalités d'école ou par des indignations d'une sincère mais étroite orthodoxie.

La liberté des théâtres ne donne pas encore ces garanties aux @uvres littéraires. Sous le nouveau régime, comme sous celui des scènes privilégiées, la littérature dramatique aura encore entre elle et le public son jury officiel, la censure ; demain comme hier, des drames romantiques comme Marion Delorme ou le Roi s'amuse, des comédies réalistes comme les Lionnes pauvres, une féerie inoffensive comme Ce qui plait aux femmes, une satire toute frémissante d'actualité comme le fils de Giboyer, une invention plus bizarre qu'immorale, comme les Diables noirs, une étude historique consciencieuse comme Faustine, une apologie complaisante du pouvoir temporel des papes, comme les Deux Reines de M. Legouvé, une foule d'œuvres enfin, sous une foule de prétextes, pourront être arrêtées au passage,et il faudra, pour les sauver d'une sentence de proscription arbitraire, la bienveillance, non moins arbitraire, d'une haute intervention. Un jour viendra peut-être, où la littérature dramatique ne sera plus soumise, comme les beaux-arts, qu'à un jury libéralement organisé, où l'administration publique, pressée d'intervenir, répondra comme Charles X aux académiciens qui lui demandaient de s'opposer à la réception d'Hernani: « Messieurs, je n'ai d'autre droit que ma place au parterre.» Ce jour-là, les auteurs que repoussaient les anciennes scènes privilégiées, auraient, grâce à la liberté des théâtres, leur salon des refusés.

Comédie-Française : Moi, Adieu Paniers, Maitre Guérin, etc.

Reprises : le Gendre de M. Poirier, lleraclius, Esther, etc.

La Comédie-Française est depuis quelques années, sous la direction de M. Ed. Thierry, le théâtre le plus heureus, le plus fréquenté de Paris. Tout lui réussit, les nouveautés et les reprises. Ses nouveautés ne sont sans doute pas assez nombreuses, et si légitime que soit le culte de nos illustres morts, on pourrait faire un peu plus de place aux vivants, sans compromettre les intérêts de l'art. Une cuvre importante de M. Émile Augier, une comédie de genre de MM. Eug. Labiche et Ed. Martin, une thèse en vers et un vaudeville sans couplets de deux débutants, voilà, en tout, le bilan des pièces nouvelles offertes au public lettré par la Comédie-Française. Est-ce assez pour encourager les jeunes écrivains, pour ouvrir aux talents déjà formés une carrière d'activité et de progrès ?

Évidemment, non. On est institué pour maintenir, pour relever le niveau de la littérature contemporaine, et on se borne à prévenir ses chutes, en ne lui laissant pas le loisir de marcher ; on lui épargne les défaites en la tenant à l'écart du champ de bataille. Ne rendrait-on pas un meilleur service, à la génération actuelle, en lui permettant d'essayer plus souvent ses forces à côté des maîtres consacrés du passé ? L'admiration pour les modèles est une bonne chose, mais l'émulation en est peut-être une meilleure, et l'on entretiendrait l'une et l'autre en appelant le présent à participer davantage au mouvement et à la vie.

On avait vu pourtant avec plaisir la Comédie-Française égayer un peu sa sévérité ordinaire avec une comédie en trois actes de MM. Eug. Labiche et Édouard Martin, deux hommes habitués aux succès du rire sur des scènes inférieures. Moi ? est à la fois une comédie de caractère et d'intrigue ; c'est la peinture de l'égoïsme sous deux nuances et en deux personnes. L'égoïsme n'est pas naturellement une passion très-bouffonne. Il est souvent plus odieux que risible. Pascal disait : « le moi est haïssable, » et en prenant la chose de ce tour d'esprit, on est plus près de s'indigner que de s'amuser. Les auteurs de Moi n'ont pas voulu sans doute faire voir les choses sous cet aspect sinistre. Il y avait évidemment une comédie à faire en montrant comment l'égoisme, se trompant lui-même, arrive à compromettre son bien-être à force de précautions pour l'assurer. Je ne ferai à ces habiles vaudevillistes qu’un reproche, c'est d'avoir donné à leurs deux égoïstes une conscience trop claire d'eux. mêmes et de leurs sentiments étroits. Une passion, une manie, n'est un sujet d'observations intéressantes pour les autres qu'autant qu'elle ne s'observe pas trop elle-même et qu'elle ne raisonne pas tout haut chacun de ses moindres mouvements.

1. Acteurs principaux : MM. Regnier, Dutrécy; Got, de la Porcheraie; Talbot, Fourcinier; Lafontaine, Armand Bernier; Coquelin, A ubin; Worms, G. Fromental ; Barré, Fromental; Seveste, Cyprien; Tronchet, Germain ; - Mmes Em. Dubois, Thérèse; Ed. Riquer, Mme Verrières.

Les deux principaux personnages de Moi, le doucereux Dutrécy et le farouche la Porcheraie, étalent trop complaisamment l'un et l'autre la sécheresse de leur cæur, les calculs acharnés de leur esprit; ils commentent sur tous les tons le triste dicton populaire. : « Charité bien ordonnée commence par soi-même. » Leur charité commence par eux et finit par eux.

A ces caractères tout à fait antipathiques et qui se connaissent, qui s'analysent trop eux-mêmes, s'opposent des caractères généreux et dévoués jusqu'à l'invraisemblance. Deux jeunes amis dont l'un a sauvé la vie à l'autre, dans, un voyage de long cours, sont épris de la même jeune fille, la nièce d'un des égoïstes. Il s'élève entre eux des combats de générosité qui seraient mieux à leur place dans un drame ou une tragédie que dans une petite comédie bourgeoise. Mais l'un des deux amis, le cousin de la jeune fille, s'aperçoit que son amour n'était qu'une illusion d'enfance. Il conçoit une passion plus sérieuse, quoique, bien prompte, ponr la sæur même de son ami, jeune veuve qui ne peut refuser au nouvel Oreste le bonheur que celui-ci sacrifiait à Pylade.

Les deux égoïstes sont moins heureux. Dutrécy qui prétendait épouser lui-même sa nièce, se voit enlever la ménagère économe, la dame de compagnie, sur laquelle il comptait. Quant à la Porcheraie qui, depuis quinze ans, vivait séparé de sa femme, il la voit revenir au domicile conjugal après cette longue « séparation sans nuages, » et il fuit à son tour de chez lui, préférant la vie nomade de l'auberge aux ennuis nouveaux de son foyer. Ajoutons, comme déception commune, l'échec d'une belle affaire financière que nos deux égoïstes avaient préparée et couvée ensemble, et qui leur échappe, au dernier moment, avec tous leurs rêves d'intérêt personnel.

Des mots heureux, ayant ordinairement plus de finesse que de gaieté, relèvent çà et là ces études de caractères dont

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