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Depuis peu les feuilles spéciales de romans illustrés, si nombreuses en Angleterre et dont le Journal pour tous fut en France le premier type, voyaient baisser rapidement leur faveur. Les petits journaux du soir à un sou, où le roman se mêle chaque jour à petite dose à toute espèce de bavardage, ont supplanté le magasin hebdomadaire a dix centimes exclusivement affecté au roman. Pour ramener ou retenir ses lecteurs, on ne se figure pas quels appels le roman périodique fait aux imaginations. C'est assez de voir les titres choisis. Il y en a d'extravagants : comme les Ahuris de Chaillot; il y en a de monstrueux : les Mémoires du bourreau; il y en a d'ignobles : comme Milord l'Arsouille. Et les affiches? Qu'on se figure un grand placard colorié haut de six pieds représentant une maison de fous, une orgie, une chaîne de forçats, des assassinats, des apparitions de fantômes et le reste. Voilà la réclame, le boniment, les coups de caisse et de trompette grâce auxquels s'exploite, en l'annee 1865,1e roman populaire.

Type nouveau de la presse quotidienne, le Petit Journal, semblait avoir Irouvé des éléments de succès d'un autre ordre; il a voulu avec l'aide du roman à grand fracas élargir encore son cercle de lecteurs. C'est à M. Ponson du Terrail qu'il a demandé une de ces immenses machines comme les Drames de Paris. M. Ponson du Terrail n'a pas cherché bien loin un héros et un sujet, il a repris ceux de cet inépuisable roman et il a offert, dans des dimensions élastiques qui se régleront sur la faveur du public, la Résurrection de Rocambole, dont le prologue seul doit être un échantillon complet du genre. Voici en quels termes le Petit Journal, a annoncé cette éclatante nouveauté.

Le prologue du grand récit de M. Ponson du Terrail que nous allons publier, et dont l'action se passe au bagne de Toulon, contiendra, entre autres épisodes:

L'exposition publique sur l'échafaud;

La marque par le fer rouge;

Le départ de la chaîne des forçaU;
L'arrivée au bagne;

L'exécution à mort au bagne de Toulon. Tous ces épisodes sont historiques et racontés avec la plus scrupuleuse exactitude.

Le numéro du Petit Journal était insérée cette réclame accusait un tirage de 219,680. Quelques mois plus tard le chiffre s'élevait à 282,060. Ainsi le roman - feuilleton, qui semblait mort dans les grands journaux politiques, a seulement changé de place. Il est devenu le Dieu des petits journaux populaires, erM. Ponson du Terrail est toujours son prophète.

Pour être juste, il faudrait donner presque une aussi grande place au rival souvent heureux de M.. Ponson du Terrail, à M. Paul Féval, qui, par moments, soutient de sa popularité les journaux naissants ou relève ceux qni tombent, et procure aux uns et aux autres des recrues de cent mille lecteurs. Mais c'est assez et presque trop de l'exemple précédent pour montrer ce que le roman devient, dans la presse, comme objet de pâture quotidienne.

En volumes, les romans de cape et d'épée se font rares. La mode s'en éloigne, et à part les feuilletons où s'étalent encore victorieusement les noms prestigieux de MM. Ponson du Terrail et Paul Féval, ils sont exclusivement réservés au format du cabinet de lecture. Quelques-uns cependant, grâce au soin de la forme, à l'intérêt ménagé de la narration, revêtent quelquefois le format populaire de l'in-18 et font leur petite trouée à côté des études de mœurs et de caractères qui accaparent pour le moment l'attention du public. De ce nombre est le roman que M. Jules de Saint-Félix intitule, en librairie, l'Amie de la Reine 1, et qui a dû papaî^

1. Librairie centrale, in-18; 250 pages.

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tre quelque part sous le nom de Régine, comme l'indique le titre courant du volume.

L'action se passe deux mois avant l'ouverture des États généraux de 1789 et les solennels débuts de la révolution française. On se prépare à assister à l'un de ces drames connus qui commencent dans un des boudoirs immortalisés par la Régence et finissent au milieu des cris de haine sur l'échafaud. Mais l'action est à la fois moins terrible et moins étendue. Il s'agit simplement d'une jeune et noble veuve confinée par sa pauvreté dans un manoir seigneurial de Provence, à laquelle deux jeunes étourdis gentilshommes de la maison du roi viennent faire la cour à la façon galante des paladins du quinzième siècle. Un bon cœur, dit-on, fait pardonner bien des folies, et la noble veuve doit en conscience beaucoup leur pardonner, car ils lui aident a épouser un grand seigneur du pays, sorte de puritain catholique, qui veille depuis longtemps sur elle et ses intérêts avec une affection presque paternelle.

Il va sans dire que le traître ne fait point défaut à cette espèce de mélodrame. M. de Saint-Félix, qui a été ailleurs collaborateur du vicomte Walsh, de la comtesse Dasch, et qui semble un défenseur convaincu du trône et de l'autel, a choisi son personnage odieux dans cette classe, alors abhorrée des privilégiés, qu'on appelait le tiers état. Il en a fait un usurier débauché, chei lequel la force physique remplace la beauté morale, une sorte de Vautrin rapetissé, qui n'a ni les instincts de justice de la classe à laquelle il appartient, ni l'intelligente brutalité des scélérats dont on nous le donne comme type. Du reste, le roman de M. de Saint-Félix ne manque ni d'intérêt, ni de pages bien écrites, et si nous lui faisions un procès de tendances, ce ne serait pas sans reconnaître qu'il est du nombre des écrivains, plus rares qu'on ne pense, qui savent engager une action avec aisance et la dénouer avec la même facilité.

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Simples nouvelles. Œuvre collective de la Société des gens
de lettres.

tieux qui voudront connaître d'un coup une vingtaine de romanciers et conteurs contemporains par une collection d'échantillons, peuvent prendre le joli recueil publié par M. Paul Féval, avec le concours de ses collègues de la Société des gens de lettre, sous le titre un peu ambitieux, mais séduisant: les Plumes d'or 1. C'est le pendant de ce charmant volume que la même Société avait fait paraître, l'année précédente, sous un titre si gracieusement modeste: l'Obole des conteurs.

J'ai dit moi-même toutes les aimables choses que ce dernier recueil contenait et indiqué en quelques traits le talent particulier de ses principaux collaborateurs'. Aujourd'hui, je puis me dispenser de cette peine; les auteurs des Plumes d'or ont un introducteur, M. Paul Féval, qui, pouvant si facilement joindre quelque joli récit à ceux de ses confrères, s'est borné à les présenter au public dans la préface. Je ne sais s'il écrit lui-même avec la plume d'or qu'il prête à ses amis, mais sur chacune des phrases qu'il leur consacre, il a jeté des flots d'une poudre brillante qui lait paraître chaque nom et chaque figure dans une sorte de rayonnement.

Transcrivons cette liste de dénominations flatteuses, où, avec la qualité dominante de chacun, complaisamment mise en relief, se laisse aussi deviner le défaut, qui ntest souvent que l'exagération d'une manière, l'excès d'une qualité!

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Voici donc, d'après M. PaulFéval, les heureux écrivains qui ont pu concourir à l'œuvre collective des Plumes et or:

Edmond About d'abord, comblé de toutes les primautés, y compris celle que donne l'ordre alphabétique, esprit fécond, charmant, subtil, lutteur terrible qu'on accusa longtemps d'avoir trouvé un des becs de la plume de Voltaire, le plus aigu, sans doute, des deux becs; jamais on ne l'accusera de l'avoir perdu; Arsène Boussaye, la délicatesse faite homme, érudit du bout des doigts et remuant sans cesse avec un laisser aller exquis les bagatelles à "l'usage des dames;

Philibert Audebrand, l'habile conteur; Gustave Aymard, farouche, fougueux, tatoué, montant à cru «on fameux mustang, toujours galopant sur le seutier de la guerre;

Alexandre Dumas fils, l'expression la plus hardie, la plus originale, la plus profondément cherchée — et trouvée — de l'art dramatique à notre époque;

Henri Martin, le solide et populaire historien; Auguste Barbier, le poète mâle, qui fut l'admiration de notre jeunesse; Edouard Plouvier, célèbre hier et que son drame aujourd'hui fait illustre; Georges Bell, instruit à l'étincelante école de Méry; Louis Énault, si tendre et si exceptionnellement suave que ses récits onctueux semblent un parfum qui fond doucement à la chaleur d'un soleil de printemps;

Auguste Vitu, le cher transfuge qui a pris d'assaut les hauteurs politiques et financières, après avoir prouvé abondamment que les champs de l'imagination sont à lui;

Adrien Robert, esprit ingénieux, écrivain éloquent, qui n'ose pas tout ce qu'il pourrait oser; Champfleury, conquérant établi dans un coin de l'héritage de Balzac et fondateur d'une école;

Pelletan, tribun, mais poète; Paul de Musset, supérieur au fardeau d'un nom grand et bien-aimé; A. de Pontmartin, critique sans fiel, qui ne connut jamais la signification de ces vilains mots : méchanceté et jalousie; romancier distingué, chroniqueur courtois, et qui doit être fier assurément de la sympathie universelle excitée par son attrayant caractère;

Nadar, le flamboyant, rouge en dessus, rouge en dessous, rouge en dedans, rouge en dehors, voyant les choses de la vie à travers trente-six mille chandelles romaines, mais si bon, mais si noble et si facile à mettre en colère I Nadar, une des plus jolies, une des plus naïves curiosités de ce siècle curieux,

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