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ridicules. Qu'un homme de grand talent ait réussi a faire accepter au milieu du mouvement et du bruit d'une révolution littéraire, des procédés aussi faciles à imiter et à surfaire, c'est ce qui étonne un peu, à trente ans de distance. Mais comment nos jeunes écrivains se croient-ils le pouvoir de les rajeunir et d'en faire revenir la mode? Comment, avec une certaine valeur d'écrivains et de romanciers, perdent-ils a cette stérile imitation des forces intellectuelles dont l'emploi serait bien autrement profitable, s'ils voulaient se souvenir que le bon sens, la clarté, le respect de la langue n'ont jamais été des obstacles à l'originalité?

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Le roman étranger. Nathaniel Hawthorne.

Il y a plus de quatorze ans qu'a paru la Maison aux sept pignons de Nathaniel Hawthorne1, et sa traduction en français date d'une année à peine. Tandis que les œuvres de nos romanciers célèbres, à peine éditées, font le tour du monde, reproduites en toutes les langues, les romanciers étrangers ont peine à s'acclimater chez nous. Ce n'est pourtant pas le talent qui manque à celui qui nous occupe; et c'est un talent mûr, souple et sûr de lui-même qui n'en est pas à son coup dVssai. On se souvient de ces admirables romans de Walter Scott qui ont nom Waverley ou la Fiancée de Lamermoor : la finesse de l'observation y est presque partout unie au mouvement et à l'humour. C'est long sans doute, plein de détours et de circonlocutions; on s'arrête sur les détails; on explique avec minutie les choses qui nous semblent le moins dignes d'explications ; mais cette touche un peu lourde, cette manière pesante de préparer le fond

1. Hachette et C", in-18, traduction de K. Forgues, 3T2 p.

du tableau, amène des effets surprenants. Rien n'est perdu de ce qui peut mettre en lumière un incident, dénouer une situation, colorer une scène, ou dessiner un personnage. (Test de la peinture flamande à la façon des Teniers, maison y rencontre parfois des pages sobres à la manière de Rembrandt. M. Nathaniel Hawthorne procède évidemment de l'auteur des Puritains, et quand j'ai nommé tout à l'heure Lucie de Lamermoor, c'est à dessein que j'établissais une parenté étroite, non-seulement entre la manière de Walter Scott et celle de M. Hawthorne, mais encore entre le sujet du roman dont je m'occupe et celui dont le maître de Ravenswood est le héros. C'est, dans l'un et l'autre livre, l'histoire d'une puissante et noble famille rivale d'une famille de prolétaires; des deux parts il y a des prophéties menaçantes et des légendes faisant allusion à des crimes anciens, à des haines héréditaires; enfin l'amour des deux derniers rejetons de ces maisons rivales sert de conclusion à leur histoire. Dans Walter Scott, le drame est plus sombre que chez M. Hawthorne. La passion du maître de Ravenswood n'aboutit qu'à une catastrophe, tandis que celle de Phœbe Pyncheon finit en idylle.

En quelques mots voici le canevas de la Maison aux sept pignons. Un noble et farouche puritain établi en Amérique au moment de la fondation de la Nouvelle-Angleterre, le colonel Pyncheon, a dépossédé par des moyens violents ou frauduleux un pauvre colon, Matthew Maule, du morceau de terre qu'il possédait sur la lisière des territoires indiens. Il fit mieux encore, il revendiqua la possession d'une grande étendue de terrain située à l'entour et conclut avec les sachems un traité qui lui cédait en toute propriété, à lui et à ses descendants, un territoire grand comme un royaume. Cest sur l'emplacement de la cabane de Matthew Maule ojue fut bâtie la maison aux sept pignons; mais, pour déposséder le vieux colon, il avait fallu l'accuser de crimes imaginaires et le faire pendre comme sorcier. Depuis ce moment, les deux familles ont continué à vivre l'une à côté de l'autre, celle de Maule obscure et méprisée, celle du colonel riche, influente, toute-puissante dans la colonie. Cependant une sorte de fatalité s'attache aux Pyncheon : ils meurent presque tous de mort subite et violente : le sang de Maule les étouffe : ce qui signifie dans le langage légendaire qu'ils sont sujets aux attaques d'apoplexie. Ils ont d'ailleurs gardé quelque chose de l'énergie farouche de leur ancêtre : il sont avares, austères, implacables.

Mais la fortune princière rêvée par le colonel pour ses descendants n'est pas passée aux mains de sa famille. Le traité qu'il avait conclu avec les sachems, caché à dessein par la main mystérieuse d'un descendant de Maule, n'a pu être produit en justice au moment où il fallait prendre possession des territoires contestés. A partir de ce jour la prospérité de la maison aux sept pignons semble décroître, et l'intelligence de ses habitants s'atrophier à mesure que leurs richesses disparaissent. Il ne reste bientôt plus dans le vieil hôtel féodal, qu'une pauvre fille sexagénaire et son frère à moitié idiot, sur l'imagination duquel les légendes de la famille ont fait une trop vive impression. Malgré leur caractère inoffensif et leur pauvreté, ces vieilles gens ont dans leur propre parenté des ennemis redoutables; on les accuse d'avoir découvert et de tenir cachés les trésors du colonel Pyncheon. Hélas ! il n'en est rien, car, oubliant leur fierté héréditaire, ils sont obligés pour vivre d'ouvrir, dans la maison même origine de tant de splendeurs, une boutique à deux sous, que vient tenir une jeune campagnarde, Phœbe Pyncheon, dernier rejeton d'une branche obscure et oubliée, mais sortie elle aussi de la maison aux sept pignons.

Phœbe devient le bon ange et comme le rédempteur de cette race maudite; tout prospère entre ses mains, grâce à sa douceur et à son activité, grâce aussi à l'intervention mystérieuse d'un jeune photographe fourriériste, logé dans les combles de l'hôtel. Aussi, lorsque l'implacable ennemi de sa vieille cousine, le juge Pyncheon, meurt dans des circonstances dramatiques, « étouffé par le sang des Maule, » Phœbe, héritière de ses grands biens, s'empresse-t-elle de donner sa main à son jeune ami et de réconcilier par ce mariage deux races ennemies depuis deux siècles. Car l'artiste n'est autre que le dernier descendant de Matthew Maule.

On voit que les points de ressemblance entre le roman américain et le roman anglais sont assez nombreux. Mais c'est surtout dans les détails qu'on les aperçoit; la source du vieux Maule est le pendant de cette fontaine au bord de laquelle Lucie venait s'asseoir; la vieille Hepzibah, si soigneuse de la renommée de sa maison, si fière de sa gloire, si empressée d'en cather les misères, rappelle quelque chose du vieux Caleb.

Mais ce que M. Hawthorne n'a pas emprunté à son illustre devancier, c'est la réalité saisissante du côté fantastique de son œuvre. C'est là une qualité tout américaine qui a eu dans Edgar Poè sa suprême expression, et que l'auteur de la Maison aux Sept Pignons possède à un degré extraordinaire.

Les faits les plus naturels, les détails les plus vulgaires, sont présentés avec une telle exactitude de forme que l'esprit ne se doute pas de l'altération que le romancier leur fait subir au fond; et peu à peu, sans qu'on s'en aperçoive, on voyage dans un monde imaginaire ou extra-naturel; les souvenirs deviennent des fantômes; les échos, des voix mystérieuses; d'anciens visages se réfléchissent, reparaissent dans les traits des modernes-habitants de Pyncheon's Home; l'ombre du colonel est partout, tandis quo l'image de la charmante Phœbe, nous ramenant aux existences gracieuses et douces, nous fait revivre parmi les vivants et nous fait aimer le réel.

Ce qui aide beaucoup à faire illusion et à soutenir cette

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antithèse, c'est le côté poétique du talent de M. Hawthorne. L'auteur de la Maison aux Sept Pignons change de ton avec cette facilité, ce naturel, cette souplesse exquise, particuliers aux écrivains de grand talent. La gradation est insensible, tant elle est savante. On était, il y a une page à peine, occupé de détails techniques, d'explications précises et minutieuses, et, sans en avoir conscience, on a traversé des théories humanitaires, des doctrines socialistes, une thèse sur l'avenir du genre humain, une dissertation sur le magnétisme, une invocation à la nature, une déclaration d'amour; nous voilà au troisième ciel I Ses personnages sont d'ailleurs toujours si conséquents avec eux-mêmes, qu'il n'est jamais embarrassé de leurs actes ou de leurs paroles. Tout en eux se suit et s'enchaîne par une déduction aussi simple qu'elle est inattendue. C'est l'imprévu à côté du réel. On est sans cesse à se dire : Que vont-ils faire? et l'action passée, on aurait été étonné qu-'ils eussent agi autrement. Bien peu de livres français produisent une telle impression.

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