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peut blâmer M. H. Rivière de l'avoir exploité une fois de plus; mais il fallait en tirer des effets plus saisissants, sous peine de prendre place dans cette classe nombreuse d'auteurs dont le deuxième et le troisième livre ne valent pas le premier.

Les volumes aux titres singuliers recueillent aussi bien les simples nouvelles que les romans. Les uns sont provoquants, scandaleux même; les autres simplement prétentieux, et s'imposent aux yeux par la disposition typographique de leur étiquette, par le soin qu'ils attachent à sa forme. Mystérieuses, en lettres rouges, encadrées d'une épaisse bordure noire, tel est le titre et le costume d'un volume de nouvelles publiées par M. Aimé Giron'. L'auteur s'est en effet beaucoup préoccupé de faire régner le mystère dans les quatre contes plus ou moins fantastiques qui le composent. Edgar Poē aurait simplement intitulé un pareil volume : Histoires extraordinaires, mais nos jeunes écrivains sont moins simples et moins habiles aussi. La plus longue et peut-être la plus intéressante de ces quatre nouvelles, le Caur en deux volumes, se recommande par quelques qualités de style et de composition qu'il est difficile de faire apprécier par une sèche analyse. J'aime mieux en citer le début :

« Où se passera cette histoire ? - Eh! qu'importe le lieu, pourvu que l'humanité y pleure et rie, y vive et meure? En quelle année du siècle présent ou des siècles écoulés nous transporterez-vous ? — Je n'en sais rien. Les années n'attei. gnent à une valeur réelle que par les événements qu'elles renferment. — Quel sera votre principal personnage ? – Un roi. - Son nom? — Que fait son nom ? J'étudie l'homme seul. »

Or, mon roi était philosophe : pour ses courtisans, un imbécile; savant : pour le vulgaire, un fou. — Je n'ai jamais vu ni son palais, ni son trône, ni son sceptre, ni ses gardes, ni ses ministres. Accessoire que tout cela. — Il avait tourné sa vie à l'envers. — Ce n'était point un roi philosophe; c'était un philos“lne roi. Sa grande machine politique, bien montée, fon zichnait d'habitude. Il la laissait marcher avec la force et la pré ision d'un mécanisme mathématique.

1. Librairie centrale, in-8, 317 p.

Ce dont il s'inquiétait, c'était de cette combinaison de la vie morilc, si vite, si souvent désorganisée, dans laquelle deux rouage: invisibles et silencieux, le cœur et l'esprit, jouent les deux les principaux. L'homme en est heureux ou malheureux, la société troublée, le monde bouleversé. - Certes, c'est une belle et sérieuse étude, celle qui suit pas à pas la création, l'interroge, la décompose pour en arriver à formuler la faiblesse de l'homme et la puissance de Dieu.

On voit que nous avons affaire à un disciple littéraire de la Revue fantaisiste, si tant est que la Revue fantaisiste ait fait école. C'est le même style précis, en apparence, travaillé et précieux; ce sont les mêmes idées vagues de philosophie et de morale ambitieuse. Quelques pages plus loin on rencontre dans le C@ur en deux volumes, ces descriptions amoureuses si chères à MM. Théodore de Banville et Catulle Mendès; puis ces lettres à la Don Juan mises autrefois à la mode par M. Théophile Gautier. Voici un fragment de pastiche qui nous indique clairement de qui procède M. Aimé Giron :

Madame, je vous aime. J'ai crevé deux chevaux sous moi, en fuyant bride abattue, possédé de votre image. Je vous aime, et j'ai, du meilleur vin du caveau de la Rose, récité un rosaire de flacons. Je vous aime, et sur le tapis ou le turf ja perdu la dot d'une reine. Je vous aime, et je me suis battu contre dix de mes meilleurs amis, parce qu'ils ne vous comparaient en beauté qu'à Vénus dans le ciel et à Cléopatre sur la terre, etc. Je suis plus riche qu'un juif, plus prodigue qu'un gentilhomme ruiné, joueur comme un lansquenet, spiritue comme un demi-mot, etc. .

Il est inutile, je crois, de suivre plus longtemps l'auteur des Mystérieuses dans ces énumérations prétentieusement

ridicules. Qu'un homme de grand talent ait réussi à faire accepter au milieu du mouvement et du bruit d'une révolntion littéraire, des procédés aussi faciles à imiter et à surfaire, c'est ce qui étonne un peu, à trente ans de distance. Mais comment nos jeunes écrivains se croient-ils le pouvoir de les rajeunir et d'en faire revenir la mode ? Comment, avec une certaine valeur d’écrivains et de romanciers, perdent-ils à cette stérile imitation des forces intellectuelles dont l'emploi serait bien autrement profitable, s'ils voulaient se souvenir que le bon sens, la clarté, le respect de la langue n'ont jamais été des obstacles à l'originalité ?

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Le roman étranger, Nathaniel Hawthorne.

Il y a plus de quatorze ans qu'a paru la Maison aux sept pignons de Nathaniel Hawthorne', et sa traduction en français date d'une année à peine. Tandis que les æuvres de nos romanciers célèbres, à peine éditées, font le tour du monde, reproduites en toutes les langues, les romanciers étrangers ont peine à s'acclimater chez nous. Ce n'est pourtant pas le talent qui manque à celui qui nous occupe ; et c'est un talent mûr, souple et sûr de lui-même qui n'en est pas à son coup d'essai. On se souvient de ces admirables romans de Walter Scott qui ont nom Waverley ou la Fiancée de Lamermoor : la finesse de l'observation y est presque partout unie au mouvement et à l'humour. C'est long sans doute, plein de détours et de circonlocutions; on s'arrête sur les détails ; on explique avec minutie les choses qui nous semblent le moins dignes d'explications ; mais cette touche un peu lourde, cette manière pesante de préparer le fond

1. Hachette et Cie, in-18, traduction de E. Forgues, 372 p.

du tableau, amène des effets surprenants. Rien n'est perdu de ce qui peut mettre en lumière un incident, dénouer une situation, colorer une scène, ou dessiner un personnage. C'est de la peinture flamande à la façon des Teniers, mais on y rencontre parfois des pages sobres à la manière de Rembrandt. M. Nathaniel Hawthorne procède évidemment de l'auteur des Puritains, et quand j'ai nommé tout à l'heure Lucie de Lamermoor, c'est à dessein que j'établissais une parenté étroite, non-seulement entre la manière de Walter Scott et celle de M. Hawthorne, mais encore entre le sujet du roman dont je m'occupe et celui dont le maître de Ravenswood est le héros. C'est, dans l'un et l'autre livre, l'histoire d'une puissante et noble famille rivale d'une famille de prolétaires; des deux parts il y a des prophéties menaçantes et des légendes faisant allusion à des crimes anciens, à des haines héréditaires; enfin l'amour des deux derniers rejetons de ces maisons rivales sert de conclusion à leur histoire. Dans Walter Scott, le drame est plus sombre que chez M. Hawthorne. La passion du maître de Ravenswood n'aboutit qu'à une catastrophe, tandis que celle de Phæbe Pyncheon finit en idylle.

En quelques mots voici le canevas de la Maison aux sept pignons. Un noble et farouche puritain établi en Amérique au moment de la fondation de la Nouvelle-Angleterre, le colonel Pyncheon, a dépossédé par des moyens violents ou frauduleux un pauvre colon, Matthew Maule, du morceau de terre qu'il possédait sur la lisière des territoires indiens. Il fit mieux encore, il revendiqua la possession d'une grande étendue de terrain située à l'entour et conclut avec les sachems un traité qui lui cédait en toute propriété, à lui et à ses descendants, un territoire grand comme un royaume. C'est sur l'emplacement de la cabane de Matthew Maule que fut bâtie la maison aux sept pignons; mais, pour déposséder le vieux colon, il avait fallu l'accuser de crimes imaginaires et le faire pendre comme sorcier. Depuis ce mo

ment, les deux familles ont continué à vivre l'une à côté de l'autre, celle de Maule obscure et méprisée, celle du colonel riche, influente, toute-puissante dans la colonie. Cependant une sorte de fatalité s'attache aux Pyncheon : ils meurent presque tous de mort subite et violente : le sang de Maule les étouffe : ce qui signifie dans le langage légendaire qu'ils sont sujets aux attaques d'apoplexie. Ils ont d'ailleurs gardé quelque chose de l'énergie farouche de leur ancêtre : il sont avares, austères, implacables.

Mais la fortune princière rêvée par le colonel pour ses descendants n'est pas passée aux mains de sa famille. Le traité qu'il avait conclu avec les sachems, caché à dessein par la main mystérieuse d'un descendant de Maule, n'a po être produit en justice au moment où il fallait prendre possession des territoires contestés. A partir de ce jour la prospérité de la maison aux sept pignons semble décroître, et l'intelligence de ses habitants s'atrophier à mesure que leurs richesses disparaissent. Il ne reste bientôt plus dans le vieil hôtel féodal, qu’une pauvre fille sexagénaire et son frère à moitié idiot, sur l'imagination duquel les légendes de la famille ont fait une trop vive impression. Malgré leur caractère inoffensif et leur pauvreté, ces vieilles gens ont dans leur propre parenté des ennemis redoutables; on les accuse d'avoir découvert et de tenir cachés les trésors du colonel Pyncheon. Hélas ! il n'en est rien, car, oubliant leur fierté héréditaire, ils sont obligés pour vivre d'ouvrir, dans la maison même origine de tant de splendeurs, une boutique à deux sous, que vient tenir une jeune campagnarde, Phæbe Pyncheon, dernier rojeton d'une branche obscure et oubliée, mais sortie elle aussi de la maison aus sept pignons.

Phæbe devient le bon ange et comme le rédempteur de cette race maudite; tout prospère entre ses mains, grâce à sa douceur et à son activité, grâce aussi à l'intervention mystérieuse d'un jeune photographe fourriériste, logé dans

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