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THÉÂTRE.
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Aperçu général du mouvement dramatique en 1865.

Le théâtre va prendre cette année moins de place dans notre livre que les années précédentes : c'est qu'il en a moins tenu dans le mouvement général de notre histoire littéraire. Les pièces nouvelles sur les grandes scènes, auxquelles nous nous arrêtons de préférence, ne marquent ni par le nombre ni par l'importance. Il y a ici et là quelques bonnes fortunes; il n'y a point d'œuvres capitales: Aux Français, une victoire anonyme, compensée par un échec éclatant; entre le Supplice d'ivne Femme et Henriette Maréchal, deux bluettes et d'intéressantes reprises. A l'Odéon, aucune œuvre nouvelle vraiment notable; pas de débuts littéraires retentissants; deux drames d'ancienne facture; quelques estimables comédies; des reprises et des retours vers le passé. Au Gymnase,.un grand succès avec M. Sardou, qui a trop l'habitude de réussir dans un genre connu pour vouloir le modifier; le reste de l'année rempli par des nouveautés sans consistance ou des pièces de l'ancien répertoire. Au Vaudeville, une terrible série de tentatives et d'échecs, aboutissant enfin à un succès formidable provoqué par le nom et les procédés ordinaires de M. Victorien Sardou.

Sur les théâtres secondaires ou inférieurs, les productions éphémères pullulent; c'est leur condition naturelle. Quelques pièces se distinguent dans le nombre par la faveur sans cesse renaissante dont elles sont l'dbjet. Une parodie burlesque , aux Variétés, la Belle Hélène, a soutenu cette heureuse chance d'une année à l'autre, à la grande indignation des gens sévères. La charge, lafarce, legrotesque assaisounés de chansons ébouriffantes, ont eu le privilége de triompher sur toute la ligne des petits théâtres parisiens. Les revues de fin d'année, ce genre qu'on déclarait bien mort il y a quelque temps, ont ressuscité de tous côtés, sous des titres follement bizarres : Rien n'est sacré.... pour une Revue; Que c'est comme un bouquet de fleurs; Du!... qui s'avance; Vlan, ça y est! Jamais on ne s'est tant battu les flancs pour rire, ce qui pourrait bien ne pas prouver en faveur de la gaieté d'aujourd'hui. Jamais on ne s'est donné tant de mal pour ne pas avoir le sens commun.

On a vu dans ce dévergondage des petits théâtres un signe malheureux du temps. Il s'est glissé dans plusieurs grands journaux, des entrefilets solennels qui ont accusé à ce propos la décadence de l'art et de l'esprit français. Que peut-on attendre, disait-on, d'un peuple qui encourage cinq ou six revues absurdes en même temps et qui applaudit deux ou trois cent fois la Belle Hélène?

Ni ces revues burlesques, où je n'ai pas le loisir d'aller, ni la Belle Hélène, où je confesse avoir ri comme presque tout le monde, ne mérilent toute cette colère. Il y a toujours eu et il y aura toujours un théâtre bouffe, une musique et une littérature bouffonnes. Il n'y a là ni signes de décadence, ni profanation de l'art : grands mots qu on aurait pu jeter aussi bien à la face de nos grands siècles. Je ne reproche pas à notre époque de produire la Belle Hélène, je lui reprocherais de ne produire que cela. Heureusement nous avons assez d'œuvres sérieuses, en littérature comme en musique, pour pardonner à M. Ludovic Halévy comme à M OQenbach quelques parodies. MM. Alexandre Dumas fils, Emile Augier, Ponsard ont presque fait relâche, cette année, et laissé le champ libre à M. Sardoul Faut-il crier misère? Nous ne sommes pas eucore si loin de l'Honneur tt l'Argent, de Diane de Lys, du Fils naturel, du Fils de Giboyer ou de Maître Guirin, qui ont aussi compté les représentations par centaines, et voici venir le Lion amoureux et la Contagion1. Pourquoi tant en vouloir au public de son indulgence pour la comédie grotesque, quand les grandes œuvres ne le trouvent pas moins empressé à applaudir?

Comédie-Française : l'Œillet blanc, le Supplice d'une femme, Une Amie, Henriette Maréchal. Reprises : le Bourgeois Gentilhomme, Tartuffe, la Hétromanie, Au Printemps, etc.

Pour la Comédie-Française, l'année dramatique n'a pas été sans luttes et sans périls, ni sans honneurs et sans profits; elle a compté tout juste assez de pièces nouvelles pour n'être pas accusée de stérilité, et deux grandes tentatives dont l'issue a été bien différente ont prouvé au moins qu'elle ne s'endort pas dans les traditions pusillanimes. Elle a accueilli la prose gracieuse dans un petit acte, l'Œillet blanc, la poésie dans un autre petit acte, Une Amie, mais elle a ouvert les portes toutes grandes aux hardiesses qui méritent de réussir et aux témérités qui échouent justement: le succès du Supplice d'une Femme et surtout la chute A'HenritlU Maréchal vivront dans les souvenirs du Théâtre-Français.

1. Le Lion amoureux est une grande comédie historique de M. Ponsard, ayant pour sujet un épisode du temps du Directoire. La poésie et la politique y parlent le langage le plus élevé. Mise à la scène le 18 janvier 1866, cette pièce ne devra être analysée que dans notre prochain volume, mais nous devons dire df^s aujourd'hui que le succès de cette œuvre sérieuse a été le plus vif possihle et promet de se prolonger sans mesure. — La-Conlagion est une œuvre nouvelle de M. Em. Augier à laquelle le succès du Lion amoureux n'a pas permis de se produire cet hiver au Théâtre-Français et que l'auteur a dû por-. ter à l'Odéun.

L'Œillet blanc, aimable comédie en un acte et en prose de MM. Alph. Daudet et Ernest Manuel (8 avril)' est une ancienne et nouvelle légende, qui a reçu bien des variantes. Deux d'entre elles ont fourni à Brantôme les pins honnêtes récits de ses Dames galantes, et l'un de ces derniers est devenu, sous la plume de Schiller, une poétique ballade. C'est l'histoire de cette dame, reine d'amour et de beauté qui, pour éprouver la toute-puissance de ses charmes, envoie un de ses adorateurs à une mort à peu près certaine. Suivant Brantôme, la maîtresse plus orgueilleuse que sensible d'un gentilhomme, jette son gant au milieu des lions dont François I" donnait les combats en spectacle à sa cour, et elle lui ordonnait d'aller le ramasser entre leurs griffes. Une autre belle dame, traversant la Seine avec son amant qui ne savait pas nager, laissait tomber exprès son mouchoir dans les flots et enjoignait au malheureux de s'y précipiter, quelque sûr qu'il fût de n'en pas revenir.

Suivant le récit mis en scène par les auteurs de l'CEilltl blanc, une duchesse, émigrée en Angleterre pendant la Terreur, s'était plu à soutenir cette thèse, que les hommes de son temps ne savaient plus aimer comme autrefois et se sacrifier galamment par amour. Elle avait laissé en France, dans son château de Saint-Waast, tout un parterre d'œillets blancs auxquels elle songe avec mélancolie, et elle gagerait volontiers qu'aucun chevalier ne serait assez dévoué aux daineB pour aller lui chercher quelques-unes de ces fleurs chéries et regrettées, au milieu des farouches républicains et sous la menace de la guillotine. Un jeune homme, presque un enfant, relève ce défi; il bravera la mort pour .catisfaire un caprice de la noble dame; une barque de pêcheurs le conduit sur le rivage inhospitalier de la France révolutionnaire.

1. Acteurs principaux: MM. Maubnul, Vidal; Coquelin, Cadet Tintent: — Mmes Vicloria-Lafontaine, Le marquis; Ponsin, Virginie.

Le voici dans le château de la duchesse. Il s'y est introduit furtivement, comme un voleur, voué à une mort prompte, s'il est découvert. La maison seigneuriale est habitée par l'austère et farouche conventionnel Vidal, qui a pour les ci-devant aristocrates la sainte haine des patriotes, doublée de trop légitimes ressentiments personnels: sa femme a été. autrefois séduite par un de ces seigneurs dont il enveloppe toute la caste dans ses pensées de vengeance. Il a une fille non moins ardente républicaine que son père et fiancée à un défenseur de la patrie actuellement en campagne contre les insurgés vendéens. Le jeune émigré est donc venu se jeter de gaieté de cœur dans un véritable antre de lions.

Sa présence est signalée dans le pays; la population est en armes et à sa poursuite. Réfugié dans un pavillon du château, il est découvert parla fille du terroriste, la citoyenne Virginie, qui, austère comme la loi, le livrerait volontiers au bourreau, par civisme. Mais la jeunesse, la grâce, l'étourderie de l'héroïque chérubin la touchent; elle le sauvera. Son père même, malgré sa haine contre les nobles, cède à ses prières en faveur de l'enfant et l'aide à se dérober aux paysans armés qui le cherchent.

Mais le jeune émigré ne partira pas sans emporter un de ces beaux œillets blancs qu'il est venu conquérir au prix de tant de périls. Or, ces fleurs ont été arrachées du parterre, consacré désormais aux plantes utiles, à la parmentière. Il n'en reste qu'un, élevé avec amour par la citoyenne,en huu . venir de son fiancé, et ce serait un crime de le détachfci de sa tige pour le donner a un ennemi de la patrie. Voyant le proscrit décidé à la mort plutôt que de retourner en Angleterre sans son trophée, Virginie fait le sacrifice de son œillet blanc, et le jeune homme, malgré les coups de feu

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