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Voilà, sauf quelques strophes plus risquées encore, un échantillon des spirituelles folies que, sous prétexte de « sagesse, » entasse M. Victor Hugo.

Un exemple plus gracieux de ce travestissement de la nature et d'association d'idées inassociables est la pièce intitulée : 1''Église. C'est le pendant de cette fantaisie, à l'usage des enfants, de la dame Tartine, dans son château de Beurrefrais, aux murailles de farine, de biscuits et de croquets. h'Église de M. Victor Hugo est un monument gothique en miniature, où tous les petits êtres des champs apportent une pierre ou un ornement.

Le porche était fait de deux branches,
D'une broussaille et d'un buisson;
La voussure tout en pervenches,
Était signée : Avril, maçon.

Une haute rose trémière,
Dressait sur le toit de chardons
Ses cloches pleines de lumière,
Où carillonnaient les bourdons.

Seul sous une pierre, un cloporte,
Songeait comme Jean à Pathmos;
Un lys s'ouvrait près àfi la porte,
Et tenait les fonts baptismaux.

Au centre où la mousse s'amasse,
L'autel, un caillou, rayonnait,
Lamé d'argent par la limace,
Et brodé d'or par le genêt.

Un escalier de fleurs ouvertes,
Tordu dans le style saxon.
Copiait ses spirales vertes
Sur le dos d'un colimaçon.

Toute la nef d'aube baignée,
Palpitait d'extase et d'émoi.
— Ami, me dit une araignée,
La grande rosace est de moi!

Voilà le temple en raccourci, et la description de ces infi> niment petits est d'un grand peintre qui s'amuse. Mais l'église s'anime. Les cérémonies qui s'y passent sont-elles l'amusement d'un philosophe ou seulement d'un habile manieur de la langue, qui a l'air de faire avec une mosaïque de mots une mosaïque d'idées? Nous aurons dans cette cathédrale de fleurs et d'insectes, la prière, les fêtes, toute la suite des sacrements.

Tout aimait, tout faisait la paire.
L'arbre à la fleur disait : Nini.
Le mouton disait : Notre père,
Que votre sainfoin soit béni!

Et l'on mariait dans l'Église,
Sous le myrte et le haricot,
Un œillet nommé Cydalise,
Avec un chou nommé Jacquot.

Au lutrin chantait, couple allègre,
Pour des auditeurs point ingrats,
Le cricri, ce poète maigre,
Et l'ortolan, ce chantre gras.

Un beau papillon dans sa chape,
Officiait superbement.
Une rose riait sous cape,
Avec un frélon son amaut.

Un bon crapaud faisait la lippe,
Près d'un champignon malfaisant,

La chaire était une tulipe
Qu'illuminait un ver luisant.

Il est temps de quitter cette pastorale à laquelle Florian n'aurait rien compris, et où Voltaire aurait mis plus de malice. Elle se prolonge en quatre suites où les associations d'idées les plus étranges se mêlent à des rapprochements ingénieux. M. Victor Hugo n'a jamais su se borner, pour faire mentir, sans doute, l'oracle du vieux Boileau, qui l'aurait condamné à ne savoir jamais écrire. Oraclé menteur, dans l'espèce; car on ne l'a peut-être pas assez remarqué: les derniers livres de M. Victor Hugo, ceux où il s'abandonne avec le moins de réserve à l'idée, à la passion qui le domine, sont écrits dans une langue chaque jour meilleure. A part quelques obscurités plus ou moins volontaires, son style est d'une rare précision; il trouve ou rencontre toujours cette propriété du mot qui est le caractère des grands écrivains.

L'auteur des Chansons des rues et des bois me fait l'effet d'un virtuose admirablement maître de son instrument et sûr de tous les effets qu'il en peMt tirer. U lui demande à volonté un chant large et simple, ou les variations les plus folles. Il le fait pleurer et grincer. Il passe sans transition des sons les plus graves aux plus aigus, il mêle à plaisir toutes les mesures, tous les tons, tous les genres. Il attaque la note par des moyens extravagants; il mêle aux tours de force du musicien, les tours de force de l'équilibriste. On parle de certains pianistes qui font de leur clavier un tremplin, et qui en feraient parler les louches, avec les coudes, avec les pieds, avec la tête; ce sont les Auriols de la musique. On dit que l'illustre Paganini, au milieu d'un morceau qui exigeait toutes les ressources du violon, s'amusait à casser une corde, puis deux, puis trois, et jouait sur une corde unique avec le dos de l'archet, avec le revers de la main, des fantaisies qu'on trouvait charmantes. On reconnaissait toujours le maître, le virtuose, à la qualité

du son, aux calculs dans les mouvements désordonnés, à la justesse, à la précision daDS l'extravagance. Les Chansons des rues et des bois peuvent faire dire de M. Victor Hugo qu'il est le Paganini de la poésie.

La fable, genre éminemment français, —M. Viennet et son rôle dans la littérature moderne.

De M. Victor Hugo à M. Viennet il ne faut pas chercher de transition; il n'y a entre eux que des contrastes. Leur vie les montre en lutte, leurs livres sont une perpétuelle antithèse. Ils n'ont de commun que leur imperturbable attachement aux choses de l'esprit. Dans le domaine intellectuel, M. Viennet s'est efforcé d'accaparer le genre le plus modeste, celui de la fable.

Ce genre a de tout temps appartenu à la philosophie et à la littérature. Il est dans toutes les langues, il est chez tous les peuples, il a pris, suivant les circonstances et les lieux, les proportions les plus diverses. Réduite dans Esope à une maxime morale appuyée d'un exemple, la fable s'est développée peu à peu en un récit, un tableau, un petit poème. Sans la cultiver particulièrement, quelques auteurs en ont produit de charmantes ; celle d'Horace sur les deux rats, ce bijou de la langue latine, est un modèle qui n'a jamais été surpassé par les fabulistes de profession. Parmi ces derniers, Phèdre a repris l'héritage d'Ésope pour l'enrichir d'ornements que l'antique sagesse ne connaissait pas. Chez nous, la fable a atteint de bonne heure un développement remarquable. Dès le xne siècle, la langue était à peine formée, que les fabliaux et les bestiaires prenaient place en regard des romans d'aventures et de la chanson de geste. La plupart des sujets de La Fontaine apparaissent çà et là, traités sous plusieurs formes, dans une langue naïve, tantôt en vers, tantôt en une prose très-ornée. Mais La Fontaine met cet humble genre hors de page; il le dote d'un immortel chef-d'œuvre qui a contribué et contribuera à maintenir notre langue plus que tous les grands ouvrapes des plus illustres génies de son temps. Il a fait de la fable un petit drame, image fidèle des drames de la vie, et de l'ensemble de son livre, un monde en raccourci, où le monde réel revit dans toutes ses relations et sous des proportions exactes. 11 l'a appelé lui-même avec raison:

Une ample comédie aux cent actes divers.

Dans le genre le plus banal, il a déployé des facultés créatrices sans égales; il se l'est approprié, il l'a rendu à jamais inséparable de son nom. Que d'efforts cependant, que d'esprit on a dépensé depuis pour se faire une petite place à ses côtés et dans son ombre! Un homme seul a réussi, par des qualités différentes, à se faire lire après lui : c'est Florian, dont la grâce, la sensibilité, l'habileté de facture ne sauraient remplacer la manière magistrale de La Fontaine, mais ont encore assez de charme pour n'en pas trop laisser sentir l'absence. Hors de là, on peut rencontrer une ou deux fables heureuses; mais un recueil de fables lisibles ne se trouve nulle part.

Les livres de fables ne manquent pas cependant, et de gros. Le hasard m'en a fait rencontrer, en un an, deux ou trois qui ne sont pas à dédaigner'. Il en est un qui doit être traité avec des égards, à cause du soin persévérant avec lequel il a été successivement formé par un homme qui a consacré pieusement aux muses une vie presque séculaire. C'est le

1. L'espace me manque pour parler des Miettes d'Etape, de M. Aug. Roussel, très-élégant recueil, précieusement imprimé par J. Claye a qui il est dédié, et illustré de belles gravures de Gavarni (Furne et Cie, in-8, 284 p.).

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