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dans l'art, dès qu'elle est matériellement possible dans la vie. Peut-on faire sortir de celle de MM. de Goncourt une de ces fortes leçons de morale rendues à jamais ineffaçables par la terreur? Dira-t-on que la mort de la fille est le châtiment effrayant de l'adultère de la mère? Non, parce qu'elle n'en est pas la suite naturelle. « Je comprendrais, dit M. X. Aubryet, que la faute d'une mère rejaillisse tout d'un coup sur sa fille, empoisonne sa vie, détruise son bonheur presque fait, une union près d'être accomplie. Mais une confusion de personnes est un accident physique et n'est pas une loi morale; les cas de force majeure ne font réfléchir personne, et, si une mère qui a une fille bonne à marier devait demain transgresser ses devoirs, le Supplice d'Henriette ne l'arrêterait pas. i

Devant les protestations soulevées par le dénoûment, aux trois premières représentations, on essaya de l'adoucir; on supprima le coup de pistolet. Concession inutile: on ne désarma point les hostilités éveillées, on ôta au drame son unique conclusion, sa seule ombre de moralité. Il n'excitait ni sympathie, ni pitié; vous lui ôtez la terreur: que lui reste-t-il? Il n'est pas aussi facile qu'on le croit de manier les ressorts dramatiques. Un acte de violence ne passe pas de la réalité dans l'art sérieux sans beaucoup d'habileté. Voyez l'effet différent des coups de pistolet au théâtre ; celui d'Henriette Maréchal se trouve révoltant; celui des Deux Sœurs est] grotesque; celui du Mariage d'Olympe1 était presque sublime.

A côté de ces œuvres nouvelles dont une seule, le Supplice d'une Femme, a longtemps occupé 1. scène, il y a eu place, comme à l'ordinaire, pour les intéressantes études rétrospectives dont la Comédie-Française conserve la tradition. Dans le répertoire classique on a spécialement remar

1. Voyez t. IV de l'Annie littéraire, p 232 ot sulv.

qué celles du Bourgeois gentilhomme et de Tartuffe. La première était une véritable solennité, elle faisait partie de la représentation extraordinaire donnée au bénéfice et pour la retraite d'un éminent arliste, M. Geffroy. On a annoncé que pour cette soirée magnifique la location seule avait produit plus de 20 000 francs de recette. Le Bourgeois gentilhomme a été donné avec tous ses divertissements, tous ses agréments, comme on disait autrefois. Jamais, de nos jours, l'interprétation de ce chef-d'œuvre comique n'a été plus fidèle.' •

Je n'en dirai pas autantde Tartuffe. M. Geffroy, et après lui M. Régnier, interprètes du Bourgeois gentilhomme, se contentent de se tenir dans la tradition sans prétendre à la renouveler. M. Bressant, chargé du rôle de Tartuffe, a cherché à en modifier la physionomie. On a loué l'artiste d'avoir conservé jusque dans ce personnage quelque chose de la distinction qu'il fait si bien goûter dans tous ses rôles. Est-ce renouveler la tradition classique ou la trahir? Tartuffe n'a rien de commun avec un don Juan de grande race; Molière lui donne, au■ physique, « l'oreille rouge et le teint bien fleuri. » Au moral, il a tour à tour la platitude et l'insolence du valet. C'est le dénaturer que de lui prêter des façons de gentilhomme. Un auteur moderne a le droit de reprendre les types du passé, pour les accommoder à Dos mœurs, et de nous faire des hypocrites fashionables et des usuriers en gante jaunes; mais un acteur n'a qu'un devoir, conserver dans leur physionomie originelle le Tartuffe et l'Harpagon de Molière.

Du répertoire de second ordre la Comédie-Française nons a rendu la Métromanie (2 septembre), de Piron, cette pièce, qui a passé depuis son origine par tant de vicissitudes: tour à tour djédaignée par les acteurs et accueillie avec transport par le public, traitée d'œuvre classique dans toutes les histoires littéraires, et abandonnée pendant de longues années par la Comédie-Française, elle méritait d'être remise au répertoire, et toute la critique a su gré à M. Édouard Thierry de s'en être souvenu. Quoique la peinture d'un travers littéraire n'offre pas un intérêt dramatique bien puissant, l'auteur de la Mètromanie a su nous attacher par la sympathie pour le principal personnage. Damis, parfaitement représenté par M. Delaunay, n'est pas seulement un monomane inoffensif dont on peut rire, c'est une âme sincèrement éprise de l'amour de l'art, et il se montre jusque dans ses mécomptes bien supérieur à ceux qui représentent autour de lui le prosaïque bon sens. L'oncle Baliveau le sermonne avec autant de raison que de morgue; Dorante lui vole ses vers et s'en fait honneur auprès de Lucile; il cabale contre la comédie du poète, en qui il croit avoir reconnu un rival, tandis que celui-ci sert généreusement les intérêts de son plagiaire: Dorante a la sagesse pratique; s'il ne fait pas de vers, il sait faire un bon mariage. Damis, vaincu par la déloyauté, pardonne et se prépare à de nouvelles luttes, à de nouvelles déceptions. Sa manie n'a fait de mal qu'à lui-même, la dignité du poète n'est pas atteinte dans sa personne.

La Comédie-Française remplit quelques vides avec des pièces plus modernes; elle enlève àl'Odéon, avec l'actrice qui l'interprétait, Mlle Ramelli, la charmante idylle de M.Laluyé :Au Printemps (août). Elle reprend chez elle l'une des meilleures pièces de M. Camille Doucet, le Fruit fendu (janvier), et les plus agréables fantaisies du répertoire de Scribe. Elle nous donne, par exemple, dans Feu Lionnel (septembre), un échantillon très-curieux de ce genre, qui fut pendant trente ans, aux yeux de toute l'Europe, la personnification même de l'esprit français.

Odéon : l'Oncle Sommeriille, Liseï Baltac, le Second Moutemtnt, Mme Aubert, les Parasites, Pierrot héritier, Carmosine, la Tante Honorine. Reprise : la Vie de Bohème.

L'OdéoD qui a fait, l'année précédente, deux saisons avec le Marquis de Villemer, a compris qu'il ne fallait pas abuser du respect dû à sa glorieuse vieillesse, et le grand drame intime de Mme Sand a été remplacé, du 20 au 24 janvier, par deux comédies pimpantes, deux levers de rideau en un acte et en prose, et par une nouvelle comédie en trois actes et en vers de M. Ed. Pailleron, le Second Mouvement.

Les deux petites pièces s'appellent : l'Oncle SommervilU et Lisez Balzac. Elles ont pour auteurs, la première, M. Ernest de Galonné; la seconde, MM. Eugène Nus et Raoul Bravard. Toutes deux roulent sur une intrigue à peu près identique, et aboutissent, par le dénoûment, à cette conclusion consolante que, malgré certaines apparences de la vie, malgré les théories des romanciers sur les infortunes conjugales, il y a encore, dans le monde, des femmes honnêtes et fidèles.

L'Oncle Sommerville nous représente un ménage où l'on s'adore, momentanément troublé par la restitution de lettres compromettantes que doit faire le mari à l'objet d'une ancienne passion. La femme à laquelle ces lettres avaient été adressées est sur le point d'épouser l'oncle du jeune homme. La correspondance coupable, après quelques péripéties désagréables pour le jeune mari, tombe entre les mains de l'oncle lui-même. Celui-ci ne se soucie pas du tout, suivant le joli et dernier mot de la pièce, de prendre la succession de son neveu, et aime mieux lui laisser son héritage. Il restera garçon, et les jeunes époux restent amoureux et heureux.

Lisez Balzac est la même histoire, plus lestement contée. Un mari très-amoureux, pas jaloux du tout, était le plus heureux des hommes. Il reçoit la visite d'un ancien camarade, veuf depuis un an à peine, après avoir eu toutes sortes de malheurs en ménage. Généralisant son cas particulier, l'infortuné s'est fait une théorie très-peu rassurante sur la félicité conjugale. Balzac, le grand physiologiste du mariage, est à ses yeux un prophète, et chacune de ses observations satiriques est un article de foi. Le mari heureux doit mesurer à son bonheur même l'étendue de son infortune; on le choie, on le caresse, on le dorlote, donc on le trompe: « lisez Balzac, lisez Balzac. » Il y a un neveu dans la maison du mari optimiste; dans celle de l'ami pessimiste, il y avait un cousin. L'un vaut l'autre; la tante est nécessairement coupable. Entre elle et le neveu, il y a des secrets sur lesquels l'ami charitable force le mari d'ouvrir- les yeux. Une lettre est remise et surprise. La sagacité du disciple de Balzac tourne les moindres faits en indices, les moindres indices en preuves. Le pauvre mari s'est emparé, lui aussi, du livre de Balzac; il s'y plonge, il y trouve à chaque ligne la certitude de son malheur. A la fin, tout s'éclaircit, le neveu aime la filleule de sa tante; il a compromis la jeune fille, et c'est pour obtenir sa main qu'il s'entendait avec l'indulgente marraine. Le livre de Balzac n'est plus bon qu'à jeter au feu, et ce qu'il faut pour le bonheur dans le ménage, ce n'est pas la science, c'est la foi. C'est là le dernier mot de la pièce qui n'est vraiment qu'une situation, mais très-habilement développée et égayée par une foule de bons mots.

C'est aussi par les détails que vaut la nouvelle pièce de résistance de l'Odéon, le Second Mouvement de M. E. Pailleron. Le titre a besoin d'une explication, et, malheureuse

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