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un banquier bavarois inconnu, à la condition qu'il épouse la gouvernante du docteur pour légitimer son fils. Il est plus ou moins près de consentir à ce mariage, suivant qu'il a plus ou moins besoin des fonds. L'auteur 'a tiré de là des effets d'un comique douteux et certainement étrangers à l'action.

Le rôle de l'amateur, parasite de l'art n'y tient guère davantage : il n'apparaît que pour égayer la scène par ses saillies et ses anecdotes. L'excellent comique, M. Thiron, se battait les flancs pour donner à ce rôle plus de gaieté qu'il d'en n'a.

La conception la plus originale est celle de cette vieille demoiselle bretonne qui n'aime pas la jeune femme de son neveu, qui la soupçonne, la surveille, puis reconnaît son innocence, la venge et la justifie. Une scène remarquable et remarquablement jouée par Mme Picard est celle où la vieille fille, sortant de son sommeil, se dresse tout à coup devant le sculpteur pour défendre sa nièce contre une audacieuse agression. Le dénoûment par un coup de feu est sauvé de la banalité par l'intervention de cette hautaine demoiselle qui représente dignement la Providence et la justice.

Le drame des Parasites, que l'enrôlement d'une artiste comme Mme Doche aurait dû faire vivre plus longtemps, offrait le mélange plutôt que l'harmonie de bien des éléments divers, les anciennes ficelles de l'art romanesque et les moyens expéditifs du réalisme moderne; mais les vieilles machines n'étaient pas mises en mouvement avec assez de foi ni de puissance, et les ingrédients nouveaux étaient servis d'une main timide. Ce n'était ni brassé pour le peuple ni traité pour les délicats.

Le lever de rideau, Pierrot héritier, en un acte et en vers, est l'æuvre d’un débutant M.Paul Aréne (2 octobre)', [ 1. Voy. tome VII, de l'Année littéraire, p. 184.

c'est un badinage facilement versifié, une variation agréable du vieux thème de la comédie italienne. Le joyeux Pierrot s'est fait aimer de Colombine, mais il est pauvre et Cassandre le repousse. Il hérite et Cassandre lui fait bon accueil. Mais l'argent a fait fuir sa folle gaieté, et Colombine l'aimait mieux avec sa guitare, son rire et ses chansons qu'avec sa bourse pleine et les sotles prétentions qu'elle lui inspire. Elle imagine de lui voler son sac d’écus, et Pierrot, redevenu gueux, a retrouvé sa joie, et il reprend ses belles amours. Ces bluettes légères, légèrement traitées, plaisent toujours, et le souvenir du Pierrot posthume de M. Théophile Gautier n'a pas empêché le Pierrot héritier de M. P. Arêne. de réussir..

La fin de l'année, à l'Odéon, est signalée par la solennelle mise en scène d'une pièce d'Alfred de Musset, qui n'avait pas été jouée du vivant de l'auteur, Carmosine, comédie en trois actes et en prose (7 novembre)". Tous ceux qui s'intéressent en France aux choses littéraires ont su gré à M. de la Rounat d'avoir réparé l'injuste oubli dont cette gracieuse fantaisie avait été jusqu'ici l'objet. Par une erreur que nous nous empressons de rectifier, les premières éditions du Dictionnaire des Contemporains rangent Carmosine parmi les pièces écrites pour le Théâtre-Français. Un ouvrage plus spécial, la Littérature française contemporaine la passe entièrement sous silence et le Dictionnaire de la conversation ne la mentionne pas davantage. Cette pièce avait été écrite pour la Presse. On le sait : c'est dans les journaux et dans les revues, particulièrement dans la Revue des Deux

. 1. Acteurs : MM. Michel, Pierrot; Clerh, Cassandre; Mme Delahaye, Colombine.

2. Acteurs principaux : MM. Thiron, Minuccio; Romanville, Vesposiano; Laule, Maitre Bernard; Laroche, Perillo; Bondois, Pierre d'Aragon; - Mmes Thuillier, Carmosine; Masson, dame Paque ; Othon, la Reine.

Mondes que parurent beaucoup de comédies d’Alfred de
Musset, plutôt écrites pour la lecture que pour la scène.

Carmosine n'est pas une comédie, c'est une idylle, c'est un conte des fées, une légende des Mille et une Nuits. Il faudrait l'analyser ainsi : Il y avait une fois un roi et une reine.... — Le royaume importe peu : c'est un petit coin de la Sicile, de l'Italie ou de l'Espagne, d'un pays où le soleil est chaud, la nature riante, les caurs tendres et la voix harmonieuse. Le roi était beau et vaillant; la reine était boppe et belle. Une jeune fille, une petite bourgeoise, bien belle aussi et bien douce, a un fiancé jeune et beau, lorsqu'elle s'amourache subitement de la beauté et de la gloire du roi. Cet amour l'a frappée comme la foudre et la consume depuis deux ans comme un feu caché. Son fiancé lui revient.. d'une lointaine université plus beau, plus amoureux que jamais; elle le repousse doucement; elle va mourir. Mais elle veut faire savoir au roi la passion sans espoir dont elle meurt. Le roi en instruit la reine, et tous deux viennent consoler par leur bonté la pauvre mourante; ils font mieux, ils la guérissent et la rendent à son fiancé.

Il ya days cette pastorale de la sensibilité, de la grâce, de la délicatesse, un parfum continuel de poésie, On connait la rayissante romance ;

Va dire, amour, ce qui cause ma peine
A mon seigneur; que je m'en vais mourir,
Et, par pitié, venant me secourir,
Qu'il m'eat rendu la mort moins inhumaine.

Le vers d'Alfred de Musset est peut-être moins poétique que sa prose. Dans chacune de ses lignes, déborde le sentiment et se joue l'imagination. On lui pardonne volontiers un peu de recherche et ce marivaudage de l'esprit et du ceur, défaut séduisant de la plupart de ses proverbes. Mais quand on voit, à propos de Carmosine, vanter le génie dramatique de Musset, quand on l'entend appeler le Shakspeare fran

çais, on se sent moins touché des qualités qu'il a réellement, qu'irrité de lui voir attribuer toutes celles qu'il n'a pas. Il est bon d'honorer les morts; mais pourquoi les surfaire sans mesure ? C'est préparer contre eux des réactions injustes. Carmosine méritait bien l'accueil favorable qui lui a été fait, sans valoir néanmoins On ne badine pas avec l'amour où l'on trouve, avec plus de grâce encore, une plus grande puissance dramatique.

On a pensé que cette pièce aurait eu un très-grand succès à la Comédie-Française, où l'on aurait trouvé des interprètes excellents pour ses divers personnages. A l'Odéon, quelques rôles étaient convenablement tenus. Mlle Thuillier sait être attendrissante ; M. Thiron est toujours naturel; M. Romanville ne manque pas de verve bouffonne ni M. Laroche de chaleur. L'ensemble de l'interprétation laissait cependant à désirer et affaiblissait le charme intime de l'ouvre.

Les comédies d’Alfred de Musset ne sont pas gaies : pour se mettre en joie, l'Odéon a demandé une seconde pièce aux infatigables fournisseurs des petits théâtres comiques qui lui avaient déjà apporté les Mères terribles. MM. Alfred Duru et Henri Chivot lui ont donné les trois actes de la Tante Honorine (25 novembre)". Cette pièce qui devait s'appeler primitivement les Espérances, est le pendant de ces comédies à succession où des collatéraux avides attendent ou se disputent la fortune d’un vieux parent. D'après les données ordinaires, ce sont les héritiers qui sont odieux ou ridicules; leur cupidité, leurs calculs égoïstes, leurs intrigues, leurs mécomptes sont donnés en spectacle et montrent la nature humaine sous un jour assez peu favorable. Dans la Tante Honorine c'est le parent à succession qui prête au

1. Acteurs principaux : MM. Saint-Léon, Duplan; Rey. Baranton; Bondois, Dherblay: - Mmes Picard, Honorine; Delahaye, Henriette.

rire et à la satire ; la sympathie est pour les héritiers. Il est vrai que ceux-ci, loin de sacrifier tout à l'héritage, abandonnent résolûment l'héritage pour des biens plus grands : la jeunesse, l'amour et l'indépendance. .

La tante Honorine, riche et vieille, s'est entourée de parents devenus indispensables à son existence monotone, et elle les retient par la jouissance et par l'espérance de sa fortune. Elle a deux vieux cousins qui ne demandent pas à la quitter et deux jeunes pièces faites pour respirer un air plus libre et plus joyeux. Elle marie l'une d'elles à un jeune homme sans fortune, qui, lui devant tout et attendant tout d'elle, sera rivé auprès d'elle jusqu'à la fin, Rien de plus triste que le nouveau ménage à l'ombre de ce patron exigeant et hargneux. La tante accapare toute la vie de la jeune femme et tourne son esprit et son cæur contre son mari. Celui-ci finit par enlever sa compagne à ce milieu malfaisant, l'emmène à Paris, se met en mesure de rembourser à la tante Honorine tous ses prétendus biensaits et se laisse gaiement déshériler, persuadé que les espérances qui leur tedaient lieu de dot ne valent pas le bonheur présent qu'ils peuvent se donner l'un à l'autre.

MM. Chiyot et Duru ont égayé, comme il convient, par des scènes comiques et quelques traits spirituels le fond toujours assez triste des tableaux de ce genre. Les testaments, les successions ne sont pas par eux-mêmes choses très-réjouissantes, et il est nécessaire d'en relever la mise en æuvre par le ridicule, le grotesque même des incidents ou des personnages.

L'Odéon clôt l'année par un retour de plus vers le passé. Le 30 décembre, il reprend avec tout l'éclat d'une importante nouveauté l’æuvre capitale d'Henri Murger, la Vie de Bohême, qui, de roman populaire qu'elle était, est devenue drame plus populaire encore, grâce à la collaboration si

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