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de voir la dernière de ses comédies, Malheur aux vaincus, interdite par la censure au moment où elle allait être représentée. Il était juste que le succès d'une œuvre qui n'est plus la peinture de notre temps, le dédommageât du sacrifice d'une pièce qui en devait être la satire. Est-ce un dédommagement pour le public? Au lieu de ces souvenirs stériles d'une jeunesse évanouie, n'aurait-il pas mieux aimé de vigoureux tableaux des mœurs actuelles? La Viede Bohême appartient au passé, et le présent réclame le pendant ou la suite des Parisiens de la décadence.

Gymnase dramatique : les Vieux Garçons; les Victimes de l'argent) les Filles mal gardées, Fabienne, la Marieuse, le Passé de X.Jouanne,les Révoltées, etc., etc. Reprises : le Bourgeois de Paris, Montjoie, le Lion empaillé, Renaudin de Caen, eto.

Le Gymnase compte, en 1865, un assez grapd nombre de nouveautés, mais peu d'œuvres importantes. La première en date et la plus considérable est une nouvelle comédie eu cinq actes de M. Victorien Sardou, les Vieux garçons (21 janvier1 ). Le succès a été vif et durable. L'auteur qui n'a connu que deux échecs, la Papillonne et les Diables noirs, sur près de trente batailles, a autant de bonheur que d'habileté; il sait ce qui convient au public et le sert suivant son goût. Les Vieux Garçons prouvent une fois de plus comment il peut se permettre toutes les hardiesses, grâce à l'intelligence des ménagements qui les font réussir.

Le sujet n'est pas nouveau ; mais cela importe peu, s'il est suffisamment rajeuni par la manière de le traiter. M. Sardou a voulu en faire sortir à la fois deux choses : l'émotion dramatique et une leçon de morale. J'aime mieux chez lui le drame que la leçon. Les thèses sur le mariage et le célibat, ces combats des paradoxes et des vérités ne prouvent rien, au théâtre, sinon le talent de l'écrivain ou de l'acteur qui les débite; le meilleur enseignement sort de la vérité des caractères et des situations. Des caractères que M. Sardou met en œuvre, des situations qu'il combine, il excelle à tirer des effets de scène, dramatiques, saisissants, violents quelquefois; mais il se préoccupe peu de justiBer les conclusions morales qu'il annonce. Pourquoi les annonce-t-il? Sans doute pour avoir les bénéfices du moraliste, sans en avoir les charges. L'honnêteté de ses tirades lui gagnera les austères; leur bon style, les lettrés; parles hardiesses de la passion, il enlèvera la foule; il aura tout le monde pour lui.

1. Acteurs principaux ; MM. Lafynt, de Uorlemer; Lesueur, de Vaucourlois; Landrol, Clatières; Berton, de Na'itya; Nertann, de C\uxtenay: — Mmes Délai orte, Antoinette ; Montaland, Rebecca; Chaumon, Nina; Pierson, Clémence.

Deux groupes d'adversaires sont en présence, et avec des forces égales : trois contre trois, les Curiaces du célibat contre les Horaces du mariage. Malheureusement, à la différence des six héros d'Albe et de Rome, les six défenseurs des deux causes en présence ne sont pas les plus dignes de représenter l'un ou l'autre, de sorte que celle qui sera vaincue pourra dire que c'est la faute de ses champions. Si M. Sardou avait tenu à prouver quelque chose par Kissue de la lutte, il aurait dû mieux choisir les combattants C'est la cause du mariage, de la famille, qui doit triompher, à la grande satisfaction de la conscience; mais, en vérité, l'honneur n'est pas grand : les ennemis du devoir conjugal, tels que les fait M.' Sardou, ne sont pas assez redoutables. H faudrait qu'une femme fût bien abandonnée de Dieu et det hommes pour se laisser séduire par d'aussi pauvres personnifications de l'esprit du mal. Il faudrait que des mari* n'eussent pas une étincelle dans l'esprit, pas une goutte de jeunesse dans les veines, pour ne pas être préférés, même par leurs propres femmes, à ces célibataires écloppés, édentés, qui vont chercher dans le ménage d'autrui, non pas le plaisir du fruit défendu et les orages de la passion, mais un abri et le coin du feu pour leur engourdissement périodique de l'hiver, et presque des petits soins pour leurs rhumatismes. Ce sont les invalides du célibat, bons tout au plus à lutter contre les invalides du mariage.

Qu'on en juge, en les passant en revue, sous toutes leurs armes.

Leur chef de file, M. de Mortemer, est un don Juan sur le retour. Il a la cinquantaine, et quelques-unes de ses campagnes ont dû compter double, tant les fatigues de sa vie d'aventures ont laissé de traces sur son visage marqué de rides et sur son crâne dénudé. Il porte pourtant encore assez haut les souvenirs et les restes de son ancienne audace. Il compte six duels et force intrigues amoureuses, et il se croit toujours de force à se débarrasser d'un rival par un coup d'épée, comme à fasciner une femme par l'ardeur de son regard ou le charme de son esprit. Il a foi dans sa profession de séducteur, de Lovelace, d'ancien beau, comme si le temps n'avait rien modifié en lui et hors de lui; il ne sent pas que le vice change de forme, comme toute chose, que ses séductions ont une date, et que tout anachronisme, dans nos sociétés mobiles, ressemble beaucoup à un ridicule.

L'anachronisme va jusqu'au grotesque dans le second de nos séducteurs. Le vieux Vaucourtois est une figure trèsoriginale, mais une vivante caricature. Usé et épuisé, il met en relief les outrages des ans sur sa personne par son soin à les cacher ou à les réparer. Il s'enferme dans des vêtéments à la mode et emprisonne ses pieds dans des chaussures étroites, mais un mouvement un peu vif arrache au pauvre goutteux un cri de douleur. Sa calvitie se déguise mal sous une perruque chancelante, et les grimaces qu'il prend pour des sourires mettent à nu ses fausses dents. Voilà un Céladon propre à égayer les ménages mais non à les troubler, et il n'est pas de femme auprès de qui les hommages d'un tel homme ne doivent avoir un succès de fou rire.

- Le troisième célibataire, M. de Clavières, est plus jeune, mais c'est un célibataire malgré lui. Il a déjà manqné un mariage, pour cause de retard; mais an premier jour il arrivera à temps et sortira du bataillon des ravageurs de ménages, où il fait la figure d'une recrue inutile. En attendant il trouble le cœur et l'esprit d'une pauvre femme, mais pour bien peu de chose, pour des rendez-vous dam Um église, dans un cimetière, où on le laisse se morfondre et gagner des rhumes de cerveau.

Voilà les trois loups contre lesquels il s'agit de défendre trois bergeries conjugales. Les trois maris coalisés pour la sûreté de leur honneur ont aussi, comme leurs ennemis, leur chef de file, M. de Chavenay, qui n'est pas un modèle d'esprit ni de grâce, mais qui n'a pas de peine à tenir en échec les séducteurs impotents que nous savons. De ses deux confrères en inquiétudes matrimoniales, l'un M. du Bourg, est un homme assez terne, mais l'autre, le petit de Troène, est remarquablement abruti. C'est un de ces fruit* secs du gandinisme, transportés assez malheureusement du monde interlope dans le mariage. Tout son esprit consiste à trouver que les femmes honnêtes ne sont pas « drôles *, et la moindre occasion le rejette dans la société des drôlesses, d'où il revient, confus et repentant, au foyer conjugal. Si celui-là était maltraité dans son bonheur de mari, auquel 1tient si peu, avouons qu'il ne l'aurait pas volé, mais ses mésaventures ne prouveraient rien contre la sécurité des ménages.

Entre ces trois lions sans griffes ni dents et leurs défenseurs légaux, vivent trois jeunes femmes qui s'ennuient on peu, qui rêvent, dans leur oisiveté, du fruit défendu, et croi esquisseraient peut-être assez volontiers un petit romaD, si l'occasion, le diable et quelque jeune et hardi complice se présentaient. M. de Mortemer est là pour encourager leurs imprudences et en profiter. Il a encore de l'appétit et il cherche qui croquer : quxrens quam devoret. Mme de Chavenay ferait son affaire, il commence à lui parler d'amour, et l'on ne sait trop ce qu'il adviendrait de ses poursuites, quand il en est tout à coup détourné par la rencontre d'une autre proie plus jeune et plus appétissante.

M. de Chavenay a une sœur, Mlle Antoinette, une merveille de grâce, de vivacité, d'ignorance naïve, de pureté inconsciente, d'innocence hardie. Elle ignore le mal, et ne songe à rien voiler de son âme; elle pense, elle sent tout baut. Elle est fiancée à un fier et beau jouvenceau, M. de Nantya, qui écrase, à ses yeux, de sa perfection idéale, toute la tribu des célibataires. Ou plutôt Antoinette ne compare pas; elle aime son fiancé, et elle ne conçoit pas qu'un autre être au monde songe à l'aimer ou à se faire aimer d'elle.

C'est pourtant l'idée qui monte au cerveau de l'ex-beau, de Mortemer. Il a vu tous ces trésors de candeur se révéler à lui, et il a rêvé de cueiliir de sa main cette fleur à peine éclose, d'initier cette âme qui ignore tout et qui s'ignore, à la vie, au sentiment, à la pensée. Il ne veut plus partager tin cœur banal, il veut posséder seul et le premier ces charmes immaculés comme une neige que rien n'a encore ternie. Au lieu de disputer Mme de Chavenay à son mari, il arrachera Antoinette à son fiancé Aussi bien la rudesse puritaine de ce petit jeune homme, la hauteur de sesallures l'ont froissé, et il a senti, d'instinct, en lui, une nature antipathique, un ennemi.

Un prétexte se présente d'attirer Antoinétte dans son appartement. Il a conçu aussitôt un plan infernal : il veut séduire cette merveilleuse innocence. Il sonde de son regard odieusement curieux les replis de cette âme si pure. L'enfant s'ouvre à lui, souriante et confiante. Il déclare à mots à peine couverts sa passion, sa convoitise; la jeune fille ne

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