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habile et si forte de M. Théodore Barrière'. C'est aux Variétés que la Vie de Bohême fit son apparition et eut son plus grand succès. Le rôle de Mimi avait alors été créé par Mlle Thuillier qui le reprend aujourd'hui à l'Odéon, avec l'ensemble d'acteurs le plus satisfaisant que le second Théâtre-Français puisse présenter. Depuis, la Vie de Bohême avait reparu à l'Ambigu-Comique. La mise à la scène à l'Odéon devait être très-remarquée. En passant les ponts et prenant domicile au quartier Latin, cette poésie de la jeunesse semblait se retrouver chez elle : épopée douloureuse ou folle orgie, elle réveillait bien des échos;elle mettait un passé encore récenten regard de la génération présente el faisait mesurer toute la distance morale qui sépare deux époques si voisines.

Chose étrange : la plupart de ces types populaires, hier encore si vivants, si vrais, ont vieilli d'un siècle. Toute cette peinture de la réalité d'il y a quinze ans est devenue de la fantaisie. Ces joyeux enfants de la misère, chevaliers du hasard, héros du caprice, font l'effet de prodiges d'excentricité et d'invraisemblance. Nous ne reconnaissons plus ni leurs traits ni leurs costumes; nous ne comprenons plus leurs sentiments ni leur langage. Schaunard, Rodolphe, Marcel, Baptiste, ces poëtes, artistes ou philosophes, tous insouciants des choses de la vie ; leurs légères et gracieuses compagnes, Mimi, Musette, Phémie, toutes ces jeunes figures ne se retrouvent plus qu'en rêves, prêtes à s'évanouir au contact de notre vie positive. Les trouées pratiquées par les démolitions effrénées ont fait disparaître toutes les mansardes du vieux Paris, mais la vie de bohême s'y était déjà éteinte. Les oiseaux s'étaient envolés avant la destruction de leurs cages.

1. Acteurs principaux : MM. Saint-Léon, Durandin; Thiron, Baptiste; Romanville, Schaunard; Laroche, Rodolphe ; — Mmes Thuiller, Mimi; Delahaye, Musette, etc.

Il n'était pas sans intérêt de se donner le spectacle rétrospectif de ces souvenirs en action, et la représentation de la Vie de Bohême était un événement, par son contraste même avec cette existence de confortable, de luxe, avec ce besoin de jouir et de paraître, avec cette nécessité d'arriver vite, qui caractérisent partout la société contemporaine. L'Odéon a fait de cette reprise un hommage à la mémoire de Murger, que des réactions élèveront et rabaisseront encore plus d'une fois. Aujourd'hui que le vent lui est favorable, l'élégant prologue de Banville, A la jeunesse, devait trouver de l'écho :

Murger, esprit ailé, poëte ivre d'aurore,
Pour Muse eut cette sæur divine du Printemps,
La jeunesse, pour qui les roses vont éclore,
Et pour devise il eut ces mots sacrés : Vingt ans !
.........................;.
Le poëte pensif qui vous donne La Vie
De Bohème, adora dans ses rêves d'azur
La gloire, cette amante ardemment poursuivie,
Et toujours se garda pour elle honnête et pur.
Ses héros sont parfois mal avec la fortune :
Vous les voyez soupant, au milieu des hivers,
D'un sonnet romantique ou bien d'un clair de lune,
Mais fidèles, mais vrais, mais indomptés, mais fiers !
Leurs châteaux éclatants, faits d'un rêve féerique,
N'ont encore été vus par nul historien,
Et sont bâtis dans une Espagne chimérique,
Mais enferment l'honneur, sans lequel tout n'est rien.

Vous recevrez chez vous ces hôtes en liesse,
Comme des voyageurs qui parlent d'un ami.
Oui, vous applaudirez et l'esprit de la pièce
Et votre doux Mürger, maintenant endormi!

La reprise de la Vie de Bohême était aussi une réparation envers le collaborateur de Mürger. M. Th. Barrière venait de voir la dernière de ses comédies, Malheur aux vaincus, interdite par la censure au moment où elle allait être représentée. Il était juste que le succès d'une cuvre qui n'est plus la peinture de notre temps, le dédommageât du sacrifice d'une pièce qui en devait être la satire. Est-ce un dédommagement pour le public? Au lieu de ces souvenirs stériles d'une jeunesse évanouie, n'aurait-il pas mieux aime de vigoureux tableaux des mæurs actuelles? La Vie de Bohême appartient au passé, et le présent réclame le pendant ou la suite des Parisiens de la décadence.

Gymnase dramatique : les Vieux Garcons ; les victimes de l'argent ;

les Filles mal gardées, Fabienne, la Marieuse, le Passé de 1. Jouanne, les Récoltées, etc., etc. Reprises : le Bourgeois de Paris, Montjoie, le Lion empaillé, Renaudin de Caen, etc.

Le Gymnase compte, en 1865, un assez grand nombre de nouveautés, mais peu d'œuvres importantes. La première en date et la plus considérable est une nouvelle comédie en cinq actes de M. Victorien Sardou, les Vieux garçons (21 janvier' ). Le succès a été vif et durable. L'auteur qui n'a connu que deux échecs, la Papillonne et les Diables noirs, sur près de trente batailles, a autant de bonheur que d'habileté ; il sait ce qui convient au public et le sert suivant son goût. Les Vieux Garçons prouvent une fois de plus comment il peut se permettre toutes les hardiesses, grâce à l'intelli, gence des ménagements qui les font réussir.

Le sujet n'est pas nouveau; mais cela importe peu, s'il est suffisamment rajeudi par la manière de le traiter. M. Sardou

1. Acteurs principaux ; MM. Lafont, de Mortemer ; Lesueur, de Vaucourtois; Landrol, Clavières; Berton, de Nantya; Nertann, de Charenay; — Mmes Delaj orte, Antoinelle ; Montaland, Rebecca; Chaumon, Nina ; Pierson, Clémence.

a voulu en faire sortir à la fois deux choses : l'émotion dramatique et une leçon de morale. J'aime mieux chez lui le drame que la leçon. Les thèses sur le mariage et le célibat, ces combats des paradoxes et des vérités ne prouvent rien, au théâtre, sinon le talent de l'écrivain ou de l'acteur qui les débite; le meilleur enseignement sort de la vérité des caractères et des situations. Des caractères que M. Sardou met en æuvre, des situations qu'il combine, il excelle à tirer des effets de scène, dramatiques, saisissants, violents quelquefois; mais il se préoccupe peu de justifier les conclusions morales qu'il annonce. Pourquoi les annonce-t-il? Sans doute pour avoir les bénéfices du moraliste, sans en avoir les charges. L'honnêteté de ses tirades lui gagnera les austères; leur bon style, les lettrés; par les hardiesses de la passion, il enlèvera la foule; il aura tout le monde pour lui.

Deux groupes d'adversaires sont en présence, et avec des forces égales : trois contre trois, les Curiaces du célibat contre les Horaces du mariage. Malheureusement, à la différence des six héros d’Albe et de Rome, les six défenseurs des deux causes en présence ne sont pas les plus dignes de représenter l'un ou l'autre, de sorte que celle qui sera vaincue pourra dire que c'est la faute de ses champions. Si M. Sardou avait tenu à prouver quelque chose par l'issue de la lutte, il aurait dû mieux choisir les combattants. C'est la cause du mariage, de la famille, qui doit triompher, à la grande satisfaction de la conscience; mais, en vérité, l'honneur n'est pas grand : les ennemis du devoir conjugal, tels que les fait M: Sardou, ne sont pas assez redoutables. Il faudrait qu'une femme fût bien abandonnée de Dieu et des hommes pour se laisser séduire par d'aussi pauvres personnifications de l'esprit du mal. Il faudrait que des maris n'eussent pas une étincelle dans l'esprit, pas une goulte de jeunesse dans les veines, pour ne pas être préférés, même par leurs propres femmes, à ces célibataires écloppés, édentés, qui vont chercher dans le ménage d'autrui, non pas le plaisir du fruit défendu et les orages de la passion, mais un abri et le coin du feu pour leur engourdissement périodique de l'hiver, et presque des petits soins pour leurs rhumatismes. Ce sont les invalides du célibat, bons tout au plus à lutter contre les invalides du mariage.

Qu'on en juge, en les passant en revue, sous toutes leurs armes.

Leur chef de file, M. de Mortemer, est un don Juan sur le retour. Il a la cinquantaine, et quelques-unes de ses campagnes ont dû compter double, tant les fatigues de sa vie d'aventures ont laissé de traces sur son visage marqué de rides et sur son crâne dénudé. Il porte pourtant encore assez haut les souvenirs et les restes de son ancienne audace. Il compte six duels et force intrigues amoureuses, et il se croit toujours de force à se débarrasser d'un rival par un coup d'épée, comme à fasciner une femme par l'ardeur de son regard ou le charme de son esprit. Il a foi dans sa profession de séducteur, de Lovelace, d'ancien beau, comme si le temps n'avait rien modifié en lui et hors de lui; il ne sent pas que le vice change de forme, comme toute chose, que ses séductions ont une date, et que tout anachronisme, dans nos sociétés mobiles, ressemble beaucoup à un ridicule.

L'anachronisme va jusqu'au grotesque dans le second de nos séducteurs. Le vieux Vaucourtois est une figure trèsoriginale, mais une vivante caricature. Usé et épuisé, il met en relief les outrages des ans sur sa personne par son soin à les cacher ou à les réparer. Il s'enferme dans des vêtements à la mode et emprisonne ses pieds dans des chaussures étroites, mais un mouvement un peu vif arrache au pauvre goutteux un cri de douleur. Sa calvitie se déguise mal sous une perruque chancelante, et les grimaces qu'il prend pour des sourires mettent à nu ses fausses dents. Voilà un Céladon propre à égayer les ménages mais non à

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