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êtes mal élevé. —Fanfan, va crocheter la caisse de ton père. — Par instants, on croit entendre Mme veuve Tussand démontrant les figures de cire de son cabinet. »

MTM« Clotilde ne se contente pas de présider à l'exhibition de ces ridicules; elle les flagelle; elle y trouve matière i prédication et à satire. C'est un moraliste en action. Elle nous rappelle à la simplicité des mœurs antiques; en présence de ces orgies de la soie et de la dentelle, elle fait des invocations à « la sainte mousseline; » et ses éloges du passé et ses tirades contre le présent sont également applaudis. C'est grâce à elle que quelques-uns ont vu dans la Famille Benoiton, un utile sermon contre le luxe, dont il était, pour d'autres, la dangereuse peinture.

Mme Clotilde a, en outre, un rôle plus actif, le seul rôle actif de la pièce. Elle s'est imposée la profession de marieuse, et elle se donne beaucoup de mal en faveur des filles Benoiton et de leur cousine. Peine inutile; Champrosé, qu'elle destine à l'une ou à l'autre de ses clientes, ne vent d'Adolphine à aucun prix : ce qui achève d'exaspérer le caractère déjà aigre de la vieille fille. Il passerait bien a Mlle Jeanne ses excentricités de costumes en faveur de s» grâce naturelle : il pourrait, l'amour aidant, la convertir w bon sens. Mais elle parle argot, et chaque mot d'argot qui sort de cette jolie bouche, fait sur ses sentiments l'effet d'une douche glacée. On ne peut être « pourrie de chic » et s'appeler Mme de Champrosé.

Un mari qui convient bien à une Benoiton est Formicbe! fils. Le mariage n'est pour lui qu'une question de chiffres. Il calcule la dot de Mlle Camille et ses espérances; il les met en regard de sa propre fortune et de ses droits sur celle de son père. Les additions posées, le total fait, les tables de mortalité discutées, la balance établie, il jup que l'affaire n'est pas mauvaise, et il se décide à épouser Mlle Camille, lorsque celle-ci couronne toutes ses folies par une escapade à moitié involontaire, un enlèvement, ou plutôt un simulacre d'enlèvement qui suffit à la compromettre.

Pendant ce temps, Mile Jeanne est prise, aux courses, pour ce qu'elle n'est pas, mais pour ce qu'elle paraît être; traitée comme une demoiselle de mauvaises mœurs par un gentleman ivre, elle renonce aux jupes ornées d'attributs équestres et à toutes les excentricités de costume et de langage. De son côté, ce polisson de Théodule, arrêté pour tapage nocturne, a passé la nuit au poste voisin. Le petit Fanfan lui-même, surpris par une baisse subite des timbresposte, pleure sur sadécpnfiture; on l'a, en outre, grisé de Champagne, et il n'est plus bon qu'à envoyer au lit.

Voilà toute la part de l'action comique dans la Famille Benoiton. Elle n'est pas considérable. A côté de la comédie, il y a le drame. Il domine les deux derniers actes et est le développement naturel mais incomplet des situations failes aux personnages. Didier, sur les conseilsdeClotilde, cherche à se rapprocher de sa femme dont la fièvre des affaires l'a éloigné; Marthe profite de ses avances pour demander un supplément au budget de sa toilette. Le débat qui s'élève à ce sujet entre les jeunes époux, achève de les séparer l'un de l'autre. Une robe de dentelle de plusieurs milliers de francs a été achetée par Marthe, malgré le refus de son mari, et celui-ci apprend qu'elle a été payée. Par qui? Une lettre anonyme, écrite par Adolphine, lui dénonce alors M. de Champrosé comme l'amant de sa femme. Plusieurs circonstances semblent confirmer la chose : le trouble de Marthe devant Champrosé, d'anciennes rencontres avec lui aux Tuileries à l'heure où elle y promenait sa fille.

Un affreux doute saisit Didier : il se demande à quelle époque remontent ces relations coupables et si l'enfant de Marthe est le sien. Il y a eu des lettres entre elle et Champrosé, mais au moment où Didier allait s'en saisir, Clotilde les a brûlées. Elle croyaitanéantir les traces d'une faute; elle a upprimé les preuves d'une innocence relative. Dans une ville d'eaux, Marthe avait perdu au jeu une somme considérable qu'elle ne pouvait payer. M. de Champrosé avait pris la perte pour lui, pour sauver la jeune femme d'un scandale. Les entrevues des Tuileries n'avaient d'autre objet qu'une restitution d'argent. Voilà ce dont les lettres de Champrosé faisaient foi. 11s ne s'étaient pas revus depuis longtemps, et c'était le gain d'un pari de courses qui avait payé les dentelles.

Didier se refuse à croire à ces ingénieuses explications. Il persiste dans ses sombres angoisses. Clotilde l'en fait sortir par un coup de foudre. Elle lui annonce, devant Champrosé, que la petite fille de Marthe est très-malade : Champrosé ne témoigne que la condoléance polie d'un homme du monde. Alors elle redouble, et déclare que l'enfant est morte. Le prétendu amant de Marthe n'en éprouve pas une plus grande émotion. Un père resterait-il aussi froid devant une pareille nouvelle? Les doutes de Didier s'évanouissent et la toile tombe sur la réconciliation.

Tel est le drame : drame avorté, à côté d'une comédie insuffisante. Tel est « le quiproquo de vaudeville qui termine, dit M. Paul de Saint-Victor, une pièce commencée en satire sociale. » Il n'y avait, ajoute-t-il, qu'un dénouement logique , qu'une moralité sérieuse à la Famille Benoilon: c'était celle des Lionnes pauvres. C'était la femme sollicitée par le luxe, pressée par la dette, allant demander à l'amant ce que le mari lui refuse. C'était la courtisane mariée qui vend l'adultère, qui introduit l'amant dans les secrets du foyer et qui fait de lui le caissier de cette compagnie anonyme qui s'appelle le mariage à trois. La toilette fait, sur les femmes de l'espèce à laquelle Marthe appartient, les ravages de la robe de Déjanire. Elle empoisonne leur cœur et elle le dessèche ; elle les vide et elle les corrompt. Il fallait oser étaler et fouiller la plaie que recouvrent les parures du luxe à tout prix. La hardiesse était grande, sans doute, mais M. Augier a prouvé, en pareil cas, qu'on peut déshabiller chastement le vice et marcher dans la corruption saos y enfoncer. D'ailleurs, une comédie qui fait parler à ses ingénues le patois de « ces demoiselles » n'a pas le droit d'être prude. En reculant devant la conséquence extrême et fatale du luxe des femmes, M. Sardou a éludé son sujet. Arrivé au bord du gouffre, il a pris un chemin de traverse, qui, du pathétique, tourne subitement au banal. Sa comédie, lancée dans la réalité, déraille à moitié chemin, et verse dans l'ornière de la convention. »

J'ai exposé, trop souvent, pour mon compte, les mêmes idées pour ne pas être heureux de les retrouver exprimées avec tant d'autorité et de talent. J'emprunte au même critique l'appréciation générale de l'œuvre de M. Sardou. Ce n'est ni la plus favorable ni la plus sévère qui se soit produite, mais c'est à coup sûr la plus impartiale.

• En résumé, du mouvement et du fouillis, de la verve et du tapage; des mots du meilleur aloi roulant parmi des plaisanteries ressassées; de la poudre jetée aux yeux et des étincelles jetées à l'esprit; des portraits animés et vifs, faisant vis-à-vis à des caricatures grimées et brutales; autant d'audace dans les détails que de timidité dans l'idée; des tours de passe-passe habiles masquant les situations qui avortent; un drame parasite collé sur une comédie avec des pains à cacheter, et qui n'y tient pas : telle est, dans son ensemble plein de mélanges et de disparates, la Famille BenoiKyn, de M. Sardou. Elle n'ajoutera qu'un succès de plus à sa réputation de grand amuseur. »

Je n'ai qu'un mot à ajouter : Le succès de la Famille Betwiton a été immense et marqué par des circonstances curieuses. Ceux qui s'imaginent qu'un sermon, une satire, un réquisitoire contre le luxe peut en arrêter les folies, ne connaissent guère le cœur humain ni l'histoire. A-t-on oublié ce prédicateur qui parla un jour contre l'usage que certaines femmes osaient faire des mouches pour attirer les regards sur des régions déjà trop visibles de leur personne?

VIII — 13

Au bal suivant, presque toutes les dames avaient adopté le même système de provocation, et elles donnaient à ces audacieuses mouches le nom même du prédicateur!

La comédie ne réussit pas mieux que la chaire. Il y aune douzaine d'années, à l'aurore des toilettes tapageuses, une petite dame de théâtre étalait sottement sur un canapé une robe dont la jupe avait absorbé, disait-on, vingt-quatre mètres d'étoffe : le public riait, mais le lendemain, des dames du monde faisaient demander à l'actrice l'adresse de sa couturière. La Famille Benoiton a eu en grand cet effet: pendant plusieurs mois, il n'était question, dans la toilette des femmes, que d'ornements à la Benoiton: chaînes à la Benoiton, coiffures à la Benoiton; que sais-je? J'ai rencontré dans la rue les robes de Camille; j'ai vu se développer sur certaines jupes bouffantes, tout une brillante galerie de fers à cheval. -La comédie de M. Sardou et le réquisitoire de M. Dupin contre le luxe effréné des femmes auront eu pour effet commun d'inspirer quelques folies de plus.

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Théâtres de drames. La féerie et le drame historique.— PorteSaint-Martin, Gaité, Ambigu-Comique, Beaumarchais.

De tous les théâtres de drame, celui de la Porte-SaintMartin a été le plus infidèle à ses traditions. Dans toute l'année, pas un événement historique, pas un crime, pas un malheur domestique mis à la scène. Le drame ne figure que par une reprise, les Bohémiens de Paris, de MM. d'Ennery et Grangé (5 février); encore n'est-ce pas pour longtemps : il se hâte de faire place à la féerie. Dans ce dernier genre la Porte-Saint-Martin enregistre une de ces grandes victoires dramatiques où la littérature n'a pas grand'chuse à voir : il s'agit de la reprise somptueuse de la Biche ait Bois

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