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habiller chastement le vice et marcher dans la corruption saps y enfoncer. D'ailleurs, une comédie qui fait parler à ses ingénues le patois de « ces demoiselles o n'a pas le droit d'être prude. En reculant devant la conséquence extrême et fatale du luxe des femmes, M. Sardou a éludé son sujet. Arrivé au bord du gouffre, il a pris un chemin de traverse, qui, du pathétique, tourne subitement au banal. Sa comédie, lancée dans la réalité, déraille à moitié chemin, et verse dans l'ornière de la convention. »

J'ai exposé, trop souvent, pour mon compte, les mêmes idées pour ne pas être heureux de les retrouver exprimées avec tant d'autorité et de talent. J'emprunte au même critique l'appréciation générale de l'æuvre de M. Sardou. Ce n'est ni la plus favorable ni la plus sévère qui se soit produite, mais c'est à coup sûr la plus impartiale. .

« En résumé, du mouvement et du fouillis, de la verve et du tapage; des mots du meilleur aloi roulant parmi des plaisanteries ressassées; de la poudre jetée aux yeux et des étincelles jelées à l'esprit; des portraits animés et viss, fai- • sant vis-à-vis à des caricatures grimées et brutales; autant d'audace dans les détails que de timidité dans l'idée; des tours de passe-passe habiles masquant les situations qui avortent; un drame parasite collé sur une comédie avec des pains à cacheter, et qui n'y tient pas : telle est, dans son ensemble plein de mélanges et de disparates, la Famille Benoiton, de M. Sardou. Elle n'ajoutera qu’un succès de plus à sa réputation de grand amuseur. »

Je n'ai qu'un mot à ajouter : Le succès de la famille Benoiton a été immense et marqué par des circonstances curieuses. Ceux qui s'imaginent qu'un sermon, une satire, un réquisitoire contre le luxe peut en arrêter les folies, ne connaissent guère le cæur humain ni l'histoire. A-t-on oublié ce prédicateur qui parla un jour contre l'usage que certaines femmes osaient faire des mouches pour attirer les regards sur des régions déjà trop visibles de leur personne?

VIII – 13

Au bal suivant, presque toutes les dames avaient adopté le même système de provocation, et elles donnaient à ces audacieuses mouches le nom même du prédicateur!

La comédie ne réussit pas mieux que la chaire. Il y a une douzaine d'années, à l'aurore des toilettes tapageuses, une petite dame de théâtre étalait sottement sur un canapé une robe dont la jupe avait absorbé, disait-on, vingt-quatre mètres d'étoffe : le public riait, mais le lendemain, des dames du monde faisaient demander à l'actrice l'adresse de sa couturière. La Famille Benoilon a eu en grand cet effet : pendant plusieurs mois, il n'était question, dans la toilette des femmes, que d'ornements à la Benoiton : chaînes à la Benoiton, coiffures à la Benoiton; que sais-je? J'ai rencontré dans la rue les robes de Camille ; j'ai vu se développer sur certaines jupes bouffantes, tout une brillante galerie de fers à cheval. ·La comédie de M. Sardou et le réquisitoire de M. Dupin contre le luxe effréné des femmes auront eu pour effet commun d'inspirer quelques folies de plus.

Théatres de drames. La féérie et le drame historique. - Porte

Saint-Martin, Gaîté, Ambigu-Comique, Beaumarchais.

De tous les théâtres de drame, celui de la Porte-SaintMartin a été le plus infidèle à ses traditions. Dans toute l'année, pas un événement historique, pas un crime, pas un malheur domestique mis à la scène. Le drame ne figure que par une reprise, les Bohémiens de Paris, de MM. d'Ennery et Grangé (5 février); encore n'est-ce pas pour longtemps : il se hâte de faire place à la féerie. Dans ce dernier genre la Porte-Saint-Martin enregistre une de ces grandes victoires dramatiques où la littérature n'a pas grand'chuse à voir : il s'agit de la reprise somptueuse de la Biche au Bois ancien vaudeville-féerie, refait par MM. Cogniard frères (23 mars). C'était, disait-on, le triomphe de la féerie. Un journal spécial annonçait que l'art du machiniste et du décorateur avait atteint, cette fois, « ses colonnes d'Hercule. » Des dépenses fabuleuses ont été faites pour étonner ’imagination et éblouir les yeux par une mise en scène magique, sans laisser à l'esprit le loisir de sentir le vide et l'insignifiance de la pièce. La puissance et la précision des trucs, la profusion des danses et enluminures, les jeux bizarres ou gracieux du feu, de l'eau, de tous les éléments, domptés par le physicien, ont accaparé tout le génie d'invention que réclame le genre.

Les auteurs des paroles n'en avaient pas besoin. N'avonsnous pas vu les Pilules du Diable rajeunies par les décors, dépasser huit cents représentations, sans être tenues de devenir plus spirituelles ? A-t-on demandé de l'invention, de l'intérêt, de l'esprit à Rothomago, à Peau d'Ane, aux Sept Châteaux du Diable, au fameux Pied de Mouton? On n'en demandera pas davantage à la Biche au Bois. Où est le temps où la féerie, associant la mécanique à l'art, sans l’y substituer, excitait le génie par une sorte d’éinulation à lutter par les merveilles de l'esprit avec les splendeurs de la matière ? où Goethe laissait tomber de sa plume le poëme fantastique et philosophique de Faust? où Weber semait d'immortelles mélodies sur les librettos merveilleux et absurdes du Freyschutz et d'Oberon?

C'est une chose entendue : aujourd'hui les machines suffisent, les théâtres assez riches pour se passer du talent, demandent leurs pièces à l'industrie et à la science appliquée : ils se font succursales des Arts-et-Métiers, de la Sorbonne, et exhibent en grand les trucs, les engins, les expériences de physique. Le gaz, l'électricité, le magnésium leur fournissent à flots une lumière qui leur suffit; ils nous en inondent. Et que les critiques ne se plaignent pas de cet éblouissement des sens qui peut finir. par hébéter l'esprit ; on leur répondra comme aux noirs habitants des déserts insultant le soleil ; le vaudeville-féerie, disons-mieux, le Dieu,

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Il l'a poursuivie toute une année sans perdre un seul de ses rayons.

Les théâtres de la Gaité et de l'Ambigu-Comique ne sont pas sortis du drame, et ils ont préféré, soit dans leurs pouveautés, soit dans leurs reprises, le drame historique à celui de mæurs intimes. Celui-ci est plus difficile à traiter: il a ce désavantage que l'invraisemblance des situations ou la fausseté du langage accusées par une confrontation incessante avec la vie réelle, ne sont sauvées par aucun prestige. Il n'en est pas de même du drame historique : on peut y faire mentir l'histoire, on peut en noyer les témoignages insuffisants dans un océan d'inventions imaginaires. On peut altérer à plaisir les faits, prêter aux personnages des idées et un langage qui ne sont pas de leur temps; tout cela disparaît dans l'éloignement. On accueille, avec une complaisante illusion, cette résurrection des hommes des anciens jours ; on les trouve d'autant plus vrais qu'ils sont moins vraisemblables, d'autant plus historiques qu'ils ont moins de nos allures contemporaines. Quand on a la prétention de prendre ses modèles dans la société actuelle, on est tenu de les faire très-ressemblants, car chacun se croit en mesure de les juger d'après les originaux; mais quand on met en scène certains épisodes peu connus des époques lointaines, on s'adresse d'ordinaire à un public qui vous sait gré de lui donner, sous une forme vive, une leçon d'histoire. Un peu plus ou un peu moins de vérité, peu importe, vous lui ap prenez toujours ce qu'il ignore.

Voici, sans commentaires, le contingent dramatique de la Gaîté : les Mousquetaires du roi, drame en cinq actes et huit tableaux, de MM. A. Bourgeois et Paul Féval (3 février) ; les Enfants de la Louve, drame en cinq actes et sept tableaux, de MM. Victor Séjour et Théod. Barrière (15 avril); le Clos Pommier, drame en cinq actes, de MM. Achard et Ch. Deslys (1er juin); l'Homme qux figures de cire, drame en cinq actes et neuf tableaux, de MM. de Montépin et J.Dornay (10 octobre); le Hussard de Bercheny, drame en cinq actes, de M. A. Maquet (30 décembre); puis comme reprises : le Paradis perdu, en cinq actes et douze tableaux, de M. d'Ennery et F. Dugué (12 juillet); l' Escamoteur, drame en cinq actes, de MM. d'Ennery et Brésil (31 octobre); et la Maison du baigneur, drame en cinq actes et douze tableaux, de M. A. Maquet (17 novembre). Faut-il ajouter deux vaudevilles en un acte, le Bigame sans le savoir, de M. Labourieu (11 mai), et les Parents de province, de MM. E. Abraham et J. Rével (17 juin)?

A l'Ambigu-Comique, la première nouveauté de l'année fait comprendre une fois de plus la nature du drame historique et ses conditions de succès : ce sont les Deux Diane, en cinq actes et huit tableaux, de M. Paul Meurice (8 mars). Après avoir assisté à ces cinq actes et à ces huit tableaux, on a des idées assez inexactes sur le règne de Henri II, sur les événements qui le remplissent, sur leurs causes et leurs secrets ressorts; on voit apparaitre sur le premier plan des personnages que l'histoire officielle nomme à peine; on voit se dérouler des luttes cachées, de sourdes intrigues, des rivalités intestines d'intérêts et de passions dont les événements publics semblent résulter. Mais que voulez-vous ? Ce Martin-Guerre, représenté par M. Mélingue, est si vivant, si animé, si à l'aise dans ce premier rang où il a plu à l'auteur de le faire monter ! Et tous ces personnages historiques qui gravitent autour d'un acteur populaire, représentés par des acteurs aimés de leur public, vivent, se meuvent et con

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