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Les poètes d'hier et les poètes d'autrefois. Sommeil trompeur et faux réveil. M. V. de Laprade et Aug. Barbier.

La poésie se fait volontairement discrète avec un homme dont les vers ont fait quelquefois grand bruit. M. de Laprade qui, après tant de symphonies douces et pacifiques, avait attiré sur ses « Muses d'État » toutes les colères officielles, affecte de baisser la voix, pour glisser à l'oreille les seuls murmures poétiques que notre siècle consent à entendre. Il intitule son dernier recueil de poèmes : les Voix du silence ', titre gracieux et modeste que la première pièce explique et développe avec un poétique bonheur.

Verbe endormi dans la nature,
Esprits muets au fond des bois,
Armes qui n'avez qu'un murmure,
Prenez dans mes vers une voix.
Esprits du chêne, esprits des roses,
Prés en fleurs, sables désolés,
Lacs souriants, rochers moroses,
Petits bluets sous les grands blés,
Parlez I

Échos des invisibles mondes
Qu'on découvre sur les hauteurs,
Sourd travail des âmes profondes,
Hymnes sacrés sans auditeurs,
Pensers dont les mots sont à naître,
Noms perdus ou renouvelés,
Voix de l'enfant et de l'ancêtre,
Temps futurs et temps écoulés,
Parlez!

1. Deatu, 18.

Sentiments qu'à peine on s'avoue,
Qu'on chérit sans les définir,
Que trahit le feu de la joue
Si le cœur les veut retenir,
Visions douces et fatales,
Beaux rêves trop tôt envolés,
Soif des voluptés idéales,
Espoirs trop longtemps refoulés,
Parlez!

Vérités que la foule insulte,
Indignations des grands cœurs,
Décrets de la justice occulte,
Dressez-voua contre les vainqueurs;
Rayons de la nouvelle aurore,
Levez-vous sur nos temps troublés;
Douleurs des martyrs qu'on ignore,
Voix des vaincus des exilés,
Parlez \

Esprits cachés, esprits sans nombre,
Arbres émus, cœurs palpitants,
Qui murmurez, tout bas, dans l'ombre,
Des accords discrets que j'entends;
Terre qui vit, âme qui pensa,
Soupirs de partout rassemblés,
Voix fécondes, voix du silence
Dont les lieux déserts sont peuplés,
Parlez I

On a dit quelquefois que le silence avait son éloquence; je le crois sans peine, si l'on peut entendre dans le silence tant de choses que la muse redit tout haut. M. Victor de Laprade a ramené ici presque tous les sujets de ses symphonies et de ses idylles, même les héroïques. Il retrouve en même temps ce sentiment intime, et cette harmonie naturelle qui caractérisent sa poésie, soit qu'il chante la Petite peur sur la fenêtre, le Mois des morts, le Retour aux Alpes, ou les Martyrs, le Psaume de combat, ou quelque autre des vingt petits poèmes que comprennent les Voix du silence.

M. Auguste Barbier, l'auteur des ïambes, était sorti, l'année dernière, d'un silence beaucoup plus long, en donnant le volume des Silves, dont les poésies contrastaient par une extrême douceur avec l'énergie brutale de ses premiers pamphlets rimés. Il a éprouvé le besoin, de « rentrer encore une fois dans la lice poétique, non plus avec des idylles et des élégies, mais avec des satires. » Satires, ' tel est en effet le titre du dernier recueil, où nous ne trouvons rien qui rappelle le Juvénal de 1830. M. Auguste Barbier a pris l'allure facile et presque prosaïque de l'apologue et du conte; ses meilleurs boutades pourraient s'attribuer à M. "Viennet. Le titre du livre n'est qu'un leurre, à moitié chemin la satire s'arrête et l'auteur dit dans un épilogue:

Je m'arrête et je laisse aux lèvres d'un plus fort
Et le masque et les choses.

Ce masque, l'auteur des ïambes aurait aussi bien fait de ne pas le prendre pour si peu.

Après ce « léger hommage à Thalie, » comme dit M. Barbier, dans le style de M. Joseph Prudhomme, le poète remplitle volume avec un drame historique, César Borgia, écrit en vers sans rime : ce qu'il appelle une tentative audacieuse, en exprimant majestueusement ce vœu: « Puisse ce nouvel exemple du vers non rimé, ne pas être un argument trop contraire à sou admission dans nos habitudes intellectuelles. »

Voilà pour les idées, le mouvement et le style, où en est aujourd'hui l'auteur des ïambes.

1. Dentu, in-18, 276 Pages.

Les fidèles, les intrépides de la poésie. M. L. Goujon,
Arm. Renaud.

Ceux qui sont piqués de la tarentule poétique ont beau se dire que le temps des vers est passé, qu'un siècle positif n'en veut plus, ils n'en persistent pas moins à chanter et à publier leurs chants, comme au beau lemps des Odes et Ballades, des Orientales et des Méditations. Les volumes de vers pullulent; le même auteur en laisse échapper de sa main des demi-douzaines a la fois.

Voici, par exemple, M. Louis Goujon, qui ne se contente pas de nous donner à la fois les Gerbes déliées1, et un recueil de Sonnets, inspirations de voyage1; il annonce comme devant paraître successivement six autres volumes : des Fables et Paraboles, de Nouvelles Gerbes déliées, des Légendes et Ballades, des Semences et Glanes morales, des Myrtes et Roses et des Échos de l'Étranger. C'est beaucoup, monsieur le poète; c'est trop pour notre époque, sinon pour votre veine féconde. Un choix sévère de quelques pièces achevées de forme, relevées par une idée neuve ou un sentiment vrai, ferait plus pour votre gloire et pour celle de la poésie que toute une avalanche de volumes où quelques éléments de grâce ou de force se perdent nécessairement dans les inégalités et les faiblesses.

Avec une grande liberté de rhythmes et de formes, M. Louis Goujon nous offre, dans ses Gerbes déliées, des idées et des sentiments qui ont leurs racines dans le passé. La langue ne manque pas d'éclat, de souplesse ; mais, au milieu même du mouvement rhythmique, le vrai souffle poétique est rare ou n'est pas soutenu. Dans toutes les pièces du recueil, il y a de bonnes parties; je n'en vois pas que je puisse entièrement reproduire. Puisque c'est par des citations qu'il convient de faire connaître surtout nos poètes, j'extrairai de l'Ode antique de M. Louis Goujon les strophes suivantes:

1. Didier et C", in-18, 312 p.

2. Même librairie, in-18,278 pages.

O sage de Téos, viens m'apprendre à sourire!
Au fils de Sémélé je consacre ma lyre:
C'est la coupe à la main qu'il faut passer les jours.
Que du sang de la grappe elle soit toujours pleine,
Et qu'un pampre léger à la rose s'enchaîne,
Pour couronner mon front encor cher aux amours.
L'heure fait parfumer nos barbes ondoyantes;
Enfants, chantez aux sons des cithères bruyantes,
Apportez-nous le vin, ce breuvage sacré:
Le Souci reste au fond des coupes arrondies,
Les Plaisirs aimeront nos têtes alourdies
Par le jus du raisin pourpré.

Ménadeau thyrse vert, qu'égare un saint délire,
Danse et suis, comme nous, les rhythmesde la lyre!
Fais couler de ta bouche un chant digne des dieux I
Mais pour mieux m'enivrer des cadences connues,
Buvons à la jeunesse, aux Grâces demi-nues,
La beauté seule enlace et la terre et les cieux.

Emplissez jusqu'aux bords la coupe déjà vide,
Les heures, quand je bois, ont un vol plus rapide:
Buvons ! car nul ne sait si nous vivrons demain,
La vie, 6 mes amis, n'est qu'une ombre éphémère;
C'est le sillon du char laissé sur la poussière,
Le ruisseau qui tarit comme une urne de vin.

Des fleurs, enfants, des fleurs, pour couronner nos tètes;
La rose meurt bientôt quand elle orne nos fêtes....

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