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CRITIQUE ET HISTOIRE LITTÉRAIRE, MÉLANGES.

Les origines de notre histoire littéraire. Le moyen âge.
M. L. Moland.

Il est devenu superflu de plaider en laveur des études historiques ou littéraires qui ont le moyen âge pour objet. Le dix-septième et le dix-huitième siècle considéraient cette longue et laborieuse transition du monde ancien an monde moderne comme une époque de barbarie pure où les lettres et les arts, les mœurs, la science, n'offraient rien d'intéressant aux esprits délicats d'une époque plus civilisée. L» Bruyère se fait l'écho de ses contemporains quand il s'exprime avec tant de dédain sur l'architecture gothiqueLa poésie du moyen âge paraissait encore plus gothique que son architecture, et l'on eut bien étonné les critiques depu Boileau jusqu'à Laharpe, en leur disant que les seules véritables épopées de notre littérature nationale étaient les chansons de gestes du douzième et du treizième siècle. Il > a une trentaine d'années encore, on eût traité de fou celui qui eût songé à opposer la mort de Roland à la Henriadc et à placer sous le rapport du génie épique le fabuleux abbé Théroud au-dessus de Voltaire.

Les choses ont bien changé. Les romantiques ont essayé de mettre le moyen âge en honneur, et ils ont plus réussi qu'ils ne voulaient. Ils l'ont réhabilité au point de .vue de l'art, ils l'ont fait revivre sous ses aspects pittoresques. Ils l'ont ressuscité comme Lazare. Mais avec les formes qu'ils ont évoquées, l'esprit qui les animait autrefois, est sorti pour un temps de sa tombe. Après l'art du moyen âge, on a exalté son état social, ses mœurs, sa philosophie, sa foi, on a galvanisé son fantôme, on en a fait une menace, presque un danger pour les idées et le progrès des sociétés modernes. La renaissance du pittoresque gothique a eu pour suite inattendue le rajeunissement du catholicisme scolastique; M. Victor Hugo a suscité, sans le vouloir, les Monlalembert et les Donoso-Cortès.

Mais restons dans le domaine littéraire. L'étude du moyen âge est indispensable pour se rendre compte de la formation et du développement de notre littérature et de notre langue, et l'on ne peut qu'applaudir aux livres destinés, comme les Origines lillèraires de la France, de M. Louis Moland1, à satisfaire une intelligente curiosité. L'auteur réunissant quelques essais d'érudition et de critique est guidé par une pensée dominante, celle de montrer la filiation entre l'antiquité et le moyen âge et entre le moyen âge ei la littérature moderne. Il a compris l'énorme lacune que présente notre histoire littéraire, si l'on néglige cette longue élaboration qui a fait sortir lentement et péniblement notre langue et ses œuvres classiques des combinaisons et des transformations des langues et des littératures antérieures.

Tous les genres littéraires ont leurs origines au moyen âge, l'épopée, l'histoire, le théâtre, l'éloquence, la poésie didactique, le roman, la chanson et la satire, et chacun d'eux subit, avec la langue et avec les mœurs, d'intéressantes vicissitudes. M. Louis Moland quiétaiten mesure de suivre les destinées de tous depuis leur origine, s'est borné à en considérer trois: le roman ou la légende en prose, le théâtre, la prédication. Il les prend à leur point de départ et les suit dans leur transition du latin à la langue vulgaire. 11 montre la séparation qui s'accomplit entre les formes parfaitement distinctes de l'art littéraire, réunies à leur origine par une communauté d'esprit et de but, sortant toutes trois également de l'Église et servant également à exprimer la pensée et le sentiment religieux. Ce'sont là, dit-il, « des caractères communs et des traits qu'on ne soupçonnerait pas, à voir leur opposition et même leur hostilité habituelle. »

1. Didier et C", in-18, nouvelle édition, iv-424 p.

Nous ne pouvons suivre M. Louis Moland dans le détail des analyses par lesquelles il fait connaître l'histoire de ces trois genres. Pour la légende et le roman, il prend tour à tour le livre du saint Graal et de la Table ronde, lalégende d'Adam, celle de Charlemagne, celle du pape saint Grégoire le Grand. Pour le théâtre il retrace l'organisation des mystères et donne des échantillons des plus curieux. Il croit nous faire connaître suffisamment la prédication française en étudiant les sermons d'un orateur peu connu, Maurire de Sully, et l'époque du grand schisme favorable au développement de l'éloquence religieuse. Quelques essais de littérature comparée servent à éclairer les rapports du moyen âge avec l'antiquité et avec la littérature moderne. Ainsi le livre des Origines littéraires de la France aura parcouru un cercle assez vaste, sans en éclairer également tous les points. Il révèle chez l'auteur plus de connaissances, qu'il n'en étale, et inspire au lecteur le désir d'aller plus loin.

Ces sortes d'ouvrages, dans la pensée de M. L. Moland, ne s'adressent pas seulement aux érudits. Ils ont de l'attrait pour les simples curieux, ils s'émaillent naturellement de citations en vers ou en prose qui ne laissent pas que d'être piquantes, comme la suivante de Pierre Gringore, l'adversaire caustique du mariage et des femmes;

Femme si est larcin de vie,

Femme est de l'homme doulce mort,
Femme est venin, cresme d'envie,
Femme est d'iniquité le port,
Femme est l'enfer des gens maudits,
Femme est l'ennemy de l'ami,
Femme est sépulchre des humains,
Femme est l'erreur vitupérable
Pour qui souvent tordons nos mains.

Les analyses sont plus intéressantes encore que les citations; elles tiennent presque lieu des œuvres qu'elles résument. Elles justifient plus ou moins les idées de l'auteur et, ce qui vaut mieux, mettent le lecteur en mesure de se livrer à ses réflexions personnelles.

On souhaite que M. Louis Moland élargisse le cercle de ces publications semi-savantes et semi-littéraires. Il reste encore la chanson de geste, le roman allégorique et le roman d'aventure en vers, les bestiaires, les chansons, les fabliaux et les satires; ces genres expriment aussi de diverses manières le génie national et ses transformations depuis ces époques reculées jusqu'à nos jours. Cette seconde histoire des Origines littéraires de la France donnerait lieu à des citations et à des analyses non moins curieuses et à d'aussi importantes conclusions.

L'autorité des mémoires historiques. Saint-Simon et son éditeur. H. Chéruel.

Quels que soient les travaux personnels de M. Chéruel, auteur de remarquables études sur l'administration de l'ancienne monarchie et du très-utile Dictionnaire historique des institutions, mœurs et coutumes de la France 1, ce savant

1. Libr. Hachette et C" (1855), 2 vol. in-8 à 2 colonnes, petit texte; 2' édition 1865, même format.

professeur aura surtout attaché son nom à l'édition authentique des Mémoires du duc de Saint-Simon, sur U siècle de Louis XIV et la régence1. On sait quelle révolution cet ouvrage était destiné à produire Jans les jugements de la génération actuelle sur le règne de Louis XIV. On était habitué à ne voir ce grand règne qu'à travers le rayonnement de l'apothéose. Jamais le pouvoir monarchique ne s'étai: incarné dans une plus complète et plus belle personnification. Louis XIV était pour la postérité comme pour ses courtisans, le Roi Soleil; tout parlait de sa gloire, et c'est i peine si les malheurs des dernières années faisaient pâlir tant d'éclat. Les révélations de Saint-Simon étaient de nature à changer cette impression. Le règne de Louis XIV n'avait eu que des historiographes complaisants, il ent tont d'un coup contre lui un témoin sévère, un accusateur, un juge. La personne du monarque, ses ministres, ses courtisans, l'administration, les finances, la politique, tout avait été soumis à un examen implacable, à une impitoyable critique. Les fausses grandeurs étaient abaissées, les intrigues éventées, les hypocrisies démasquées, les hontes flétries. Une longue protestation sortait de la poussière des manuscrits, comme un cri de la conscience réveillée tont à ceup après plus d'un siècle de sommeil. On a découvert bien des pièces de conviction, contre la vie et la politique de Louis XIV, depuis que l'on s'est déshabitué du fétichisme à l'égard de sa personne et de son règne, mais les diverses trouvailles des historiens modernes les plus hostiles a Louis XIV, n'ont pas toutes ensemble l'importance du témoignage accusateur de Saint-Simon, et ne pèsent pas autant sur sa mémoire.

M. Chéruel paraît s'être effrayé du résultat des révélations qu'il a lui-même rétablies dans toute leur accablantt authenticité. Il veut rendre à Louis XIV le prestige que son

I. Voy. tome I de l'Aimée littéraire, p. 314-319.

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