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votre œuvre est trop faite, et elle doit passer telle quelle ou ne point passer du tout. Devant ces fins de non recevoir de l'indifférence ou devant ces calculs de l'intérêt, le découragement vous prend, à moins qu’un hasard inespéré, un caprice, un tour de faveur, un acte de justice peut-être n'ouvrent à votre mérite ou à votre bonne fortune ces portes obstruées par le flot des solliciteurs.

C'est une odyssée de cette sorte que raconte M. Charles de la Varenne, en guise de préface de son drame en cing actes, la Comtesse de Chateaubriand', que de guerre lasse, il se résigna à faire imprimer, ne pouvant lui trouver un théâtre. Toutes les mésaventures que je viens de rappeler, toutes ces sollicitations inutiles, ont leur place dans son récit, et y prennent un intérêt plus vif et plus piquant, grâce aux noms propres dont il est semé. Et pourtant, M. Ch. de la Varenne n'était pas le premier venu, Un honorable passé recommandait son nom; ses nombreuses publications sur l'histoire contemporaine de l'Italie ont eu du retentissement, et son titre de collaborateur de plusieurs journaux lui aplanissait les voies littéraires.

Je recommande sa relation aux jeunes aspirants de la carrière dramatique, non pour les décourager, mais pour les convaincre qu'ils n'arriveront pas à se produire sans une vocation robuste.

1. Dentu, in-8, 76 pages.

2. Les principales, d'après la nouvelle édition du Dictionnaire des Contemporains, sont:

Le Gouvernement provisoire et l'Hôtel-de-Ville (1850); les Rouges peints par eux-mêmes (même année); la Comtesse de Marciac (1853. in-8), roman historique; les Autrichiens et l'Italie (1857, in-18. 4° édit.) ; Lettres italiennes (1858, in-18); Campagne d'Italie en 1859. (in-8); l'Italie centrale (1860, in-18, 3e édit.); le Pape et les Romagnes (in-8); la Révolution Sicilienne (même année, in-18, 3e édit.); VictorEmmanuel, roi d'Italie (1861, in-18); la Vie et la mort du roi CharlesAlbert (1862, in-8); le roi Victor-Emmanuel (1820-1864), étude historique et biographique très-complète (1864, in-8); la Vérité sur les prénements de Turin en septembre 1864 (1865, in-18.)

Comme drame, la Comtesse de Chateaubriand se lit avec intérêt, et elle aurait sans doute aussi bien supporté la représentation que tant d'autres combinaisons dramatiques. C'est un chapitre de la longue histoire galante de François Ier. Il s'agit de ses amours pour sa belle cousine Françoise de Foix, comtesse de Chateaubriand, longuement racontées dans l'histoire de Gaillard, avec leur tragique issue. M. Ch. de la Varenne s'est assez identifié avec cette époque, cette cour, ces êtres disparus pour les ranimer dans la plénitude de leur vie et de leur passion et répandre sur le tout la couleur historique et locale. Ce qui lui a manqué, c'est une scène et le collaborateur en renom. Singulier concert de récriminations: les directeurs de théâtres se plaignent de manquer de pièces et les auteurs de manquer de théâtres.

CRITIQUE ET HISTOIRE LITTÉRAIRE,

MÉLANGES.

Les origines de notre histoire littéraire. Le moyen âge.

M. L. Moland.

Il est devenu superflu de plaider en faveur des études historiques ou littéraires qui ont le moyen âge pour objet. Le dix-septième et le dix-huitième siècle considéraient cette longue et laborieuse transition du monde ancien au monde moderne comme une époque de barbarie pure où les lettres et les arts, les mœurs, la science, n'offraient rien d'intéressant aux esprits délicats d'une époque plus civilisée. La Bruyère se fait l'écho de ses contemporains quand il s'exprime avec tant de dédain sur l'architecture gothique. La poésie du moyen âge paraissait encore plus gothique que son architecture, et l'on eut bien étonné les critiques depuis Boileau jusqu'à Laharpe, en leur disant que les seules vé. ritables épopées de notre littérature nationale étaient les chansons de gestes du douzième et du treizième siècle. Ily a une trentaine d'années encore, on eût traité de fou celui qui eût songé à opposer la mort de Roland à la Henriade et à placer sous le rapport du génie épique le fabuleux abbé Théroud au-dessus de Voltaire.

Les choses ont bien changé. Les romantiques ont essayé de mettre le moyen âge en honneur, et ils ont plus réussi qu'ils ne voulaient. Ils l'ont réhabilité au point de vue de l’art, ils l'ont fait revivre sous ses aspects pittoresques. Ils l'ont ressuscité comme Lazare. Mais avec les formes qu'ils ont évoquées, l'esprit qui les animait autrefois, est sorti pour un temps de sa tombe. Après l'art du moyen âge, on a exalté son état social, ses mæurs, sa philosophie, sa foi, on a galvanisé son fantôme, on en a fait une menace, presque un danger pour les idées et le progrès des sociétés modernes. La renaissance du pittoresque gothique a eu pour suite inattendue le rajeunissement du catholicisme scolastique; M. Victor Hugo a suscité, sans le vouloir, les Montalembert et les Donoso-Cortès.

Mais restons dans le domaine littéraire. L'étude du moyen âge est indispensable pour se rendre compte de la formation et du développement de notre littérature et de notre langue, et l'on ne peut qu'applaudir aux livres destinés, comme les Origines littéraires de la France, de M. Louis Moland', à satisfaire une intelligente curiosité. L'auteur réunissant quelques essais d'érudition et de critique est guidé par une pensée dominante, celle de montrer la filiation entre l'antiquité et le moyen âge et entre le moyen åge e la littérature moderne. Il a compris l'énorme lacune que présente notre histoire littéraire, si l'on néglige cette longue élaboration qui a fait sortir lentement et péniblement notre langue et ses euvres classiques des combinaisons et des transformations des langues et des littératures antérieures.

Tous les genres littéraires ont leurs origines au moyen âge, l'épopée, l'histoire, le théâtre, l'éloquence, la poésie didactique, le roman, la chanson et la satire, et chacun d'eux subit, avec la langue et avec les mæurs, d'intéressantes vicissitudes. M. Louis Moland qui était en mesure de suivre les destinées de tous depuis leur origine, s'est borné à en

1. Didier et C“, in-18, nouvelle édition, IV-424 p.

considérer trois : le roman ou la légende en prose, le théâtre, la prédication. Il les prend à leur point de départ et les suit dans leur transition du latin à la langue vulgaire. Il montre la séparation qui s'accomplit entre les formes parfaitement distinctes de l'art littéraire, réunies à leur origine par une communauté d'esprit et de but, sortant toutes trois également de l'Eglise et servant également à exprimer la pensée et le sentiment religieux. Ce sont là, dit-il, « des caractères communs et des traits qu'on ne soupçonnerait pas, à voir leur opposition et même leur hostilité habituelle. »

Nous ne pouvons suiyre M. Louis Moland dans le détail des analyses par lesquelles il fait connaître l'histoire de ces trois genres. Pour la légende et le roman, il prend tour à tour le livre du saint Graal et de la Table ronde, lalégende d'Adam, celle de Charlemagne, celle du pape saint Grégoire le Grand. Pour le théâtre il retrace l'organisation des mystères et donne des échantillons des plus curieur. Il croit nous faire connaître suffisamment la prédication française en étudiant les sermons d'un orateur peu connu, Maurice de Sully, et l'époque du grand schisme favorable au développement de l'éloquence religieuse. Quelques essais de littérature comparée servent à éclairer les rapports du moyen âge avec l'antiquité et avec la littérature moderne. Ainsi le livre des Origines littéraires de la France aura parcouru un cercle assez yaste, sans en éclairer également tous les points. Il révèle chez l'auteur plus de connaissances, qu'il n'en étale, et inspire au lecteur le désir d'aller plus loin.

Ces sortes d'ouvrages, dans la pensée de M. L. Moland, ne s'adressent pas seulement aux érudits. Ils ont de l'attrait pour les simples curieux, ils s'émaillent naturellement de citations en vers ou en prose qui ne laissent pas que d'être piquantes, comme la suivante de Pierre Gringore, l'adver• saire caustique du mariage et des femmes ;

Femme si est larcin de vie,

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