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auteur lui a fait perdre et il juge à son tour sévèrement un juge sévère. Tel est l'objet de son livre intitulé: Saint-Simon considéré comme historien de Louis XIV1.

Ce n'est pas la première fois que l'on tente d'affaiblir le témoignage de Saint-Simon. Les historiens modernes qui se sont le plus servis de son ouvrage, l'ont fait evec réserve et se sont naturellement défiés de ses inévitables exagérations. Mais faut-il traiter, comme quelques écrivains monarchiques, ces récits de romanesques, n'y voir que des contes absurdes, un répertoire complaisant de scandales et de calomnies, et chercher, comme l'historien de Mme de Maintenon, M. Théophile Lavallée, dans des mémoires apologétiques intéressés, un contre-poison moral et historique? Faut-il accepter comme définitif, le jugement non moins sévère de Lemontey, qui nous montre Saint-Simon composant ses mémoires dans sa vieillesse, longtemps après les événements dont il a oublié les dates, confondant les faits, se méprenant sur les personnes, aussi incapable par la tremp'e de son esprit, de comprendre les grandes affaires que d'y prendre part ; sans cesse égaré par sa crédulité, par ses passions, son fanatisme ducal, ses haines et ses jalousies? On a été plus loin, on a attaqué la probité même de Saint-Simon, on a mis en avant les profits excessifs que lui aurait rapportés, suivant les Mémoires du duc de Luynes, son ambassade d'Espagne, pour en conclure que le noble chroniqueur n'était pas à l'abri de la plus grossière des corruptions : la vénalité. Ce qui ne l'empêcha pas de mourir insolvable.

M. Chéruel croit à l'honnêteté de Saint-Simon, mais il accuse hautement ses exagérations et ses violences de langage; il croit que ses jugements ne doivent être admis qu'après un contrôle sévère, et la plus grande partie de son livre est consacrée à en reviser et casser les plus importants.

I. Hachette et 0", in-8, x-660 pages..

VIII — 15

J'ai peur que l'éditeur de Saint-Simon n'ait été entraîné lui-même trop loin par sa sympathie pour un. règne que l'ancienne école historique et littéraire représentait sous des couleurs idéales, comme le point culminant de la gloire française. C'est une réhabilitation du règne de Louis XIV qu'il entreprend aux dépens de l'historien, de ses faiblesses et de ses fautes,

Le grand procès instruit contre le plus illustre représentant de la monarchie absolue en France, n'est pas encore vidé : les grands procès historiques le sont-ils jamais? Ou ne renaissent-ils pas toujours? Mais il était bon qu'il fût institué. Il était bon de rechercher ce que le grand roi avait fait de l'État qu'il absorbait en lui, ce que les splendeurs de la cour recouvraient de honte, et par quelle misère effroyable la nation payait le luxe de ses maîtres. Le mérite de Saint-Simon comme historien est d'avoir fait tomber le premier les voiles brillants jetés sur la vérité par l'adulation, et d'avoir fait évanouir, au grand jour de la réahté, une histoire toute de fantaisie.

Saint-Simon se fût-il mille fois trompé dans les détails, eût-il suppléé par l'imagination à l'insuffisance des documents, amoindri ou grossi les faits sous l'influence de ses préjugés ou de ses rancunes, l'impression de l'ensemble et la suite de ses témoignages gardent leur importance, et il sort plus de vérités d'un seul chapitre de ses Mémoires que de tout le tableau de convention qui s'appelle le Sièck Je Louis XIV par Yoltaire. D'ailleurs la vérité accusatrice qui éclate à toutes les pages des Mémoires de Saint-Simon, s'est fait jour encore chez un assez grand nombre d'autres témoins, pour détruire l'hypothèse de calomnies systématiques, que l'àpreté de son langage et la violence de ses attaques avaient pu suggérer. On sait les révélations involontaires qui échappent à des écrivains contemporains habitués auiangagedu panégyrique : La Bruyère, Vauban, Bois-GuiJbert, Racine, Fénelon, laissent entrevoir la vérité dans un

temps même où une prompte disgrâce atteignait quiconque ne se servait pas de la plume ou de la parole pour flatter. Tous les témoignages recueillis sur la misère, la corruption, le brigandage, l'odieux despostime qui signalèrent le grand règne, sont à la décharge de Saint-Simon; ils permettent de s'abandonner librement à l'impression générale produite par la lecture de ses Mémoires, malgré les réserves que peuvent faire sur tel ou tel point particulier les historiens de profession.

Au milieu même de ces restrictions sévères, M. Chéruel fait des concessions qui me suffisent.

« Courtisan de Louis XIV et conseiller du Régent, SaintSimon, dit-il, s'est créé parmi les ministres et les dames de la conr, dans la magistrature et le clergé, et jusque dans les antichambres du roi et des princes, des relations intimes, qui lui ont permis de pénétrer bien des mystères. Observateur curieux et sagace, lié avec les divers partis, s'efforçant de compléter les témoignages l'un par l'autre, et de les contrôler par des documents écrits, il s'est livré à un travail consciencieux pour arriver à la vérité. Sa vie entière l'atteste.... Élaborant dans sa vieillesse les souvenirs accumulés avec une mémoire et une imagination dont les contemporains s'accordent à vanter la puissance, il a donné à ses ressentiments et à ses admirations un accent de vérité et de passion qui subjugue le lecteur. » Que demande-t-on davantage? Ne suffit-il pas que Saint-Simon ait eu assez de moyens d'informations pour ne pas se tromper gravement et assez d'honnêteté pour ne pas mentir?

L'histoire littéraire et le libéralisme contemporain; la critique et l'école historique. — MM. Eug. Despois et J.-J. Wei<.

Le volume intitulé les Lettres et la Liberté, par M. Eugène Despois 1, n'est qu'un recueil d'articles, mais sérieux et étendus. Athènes, Rome, et la France à diverses époques arrêtent tour a tour l'auteur. Chacune des études particulières réunies ici, est sans transition avec les autres : toutes ont un lien logique et surtout moral; elles émanent bien d'une même plume; elles sont inspirées d'un même sentiment; elles ont une commune physionomie. On voudrait seulement un ordre un peu plus rigoureux dans leur rangement. On comprend mal que des articles sur l'histoire romaine à Rome d'après le livre de M. Ampère, ou sur la démocratie des empereurs romains d'après les livres de MM. Naudet et Zeller. viennent à la suite de ceux consacrés aux écrivains calvinistes, à Louis XIV, à Frédéric II, ou qu'une étude sur l'ancien régime en France, d'après le journal de Barbier, prenne la dernière place dans un livre où l'on trouve, cent pages plus haut, une étude sur Napoléon. Il y a même deux articles sur Louis XIV et sa cour, qui sont séparés par plus de deux cents pages consacrées aux époqueslesplus diverses. Il y a là un désordre apparent, peu grave, mais qu'il eût été facile d'éviter.

L'unité règne du moins dans cette suite de fragments. M. Eugène Despois rapprocha dans tout le livre les lettres cl la liberté comme il les a rapprochées par le titre. Fermement convaincu do l'influence féconde des institutions libérales sur l'art, il en cherche la preuve à tous les horizons, de la civilisation ancienne et moderne. Son étude sur les

I. Charpentier, in-18, 426-428 pages.

poètes à Athènes au temps de Périclès, a une épigraphe qui pourrait être celle de tout le livre: « On dirait, en vérité, qu'il faut admettre cette opinion si répandue que la démocratie est une source féconde de grandes choses; qu'avec elle seule on voit fleurir et tomber la grande éloquence; que c'est elle qui nourrit dans les âmes les pensées élevées, qui entretient l'espérance et éveille une noble émulation....Pour nous, soumis à la servitude comme à une domination légitime et ne trempant jamais nos lèvres à la source de la liberté, nous ne pouvons devenir que de magnifiques flatteurs.... Jamais esclave ne fut orateur. » M. Despois a dû être bien heureux de pouvoir mettre, par cette citation, sous le patronage du classique Longin, une théorie d'apparence un peu révolutionnaire. A ceux qui seraient tentés de s'en effrayer, comme d'une nouveauté dangereuse, il répondra qu'elle est renouvelée des Grecs.

Il la soutient par des discussions qui ne sont peut-être pas sans réplique, et, ce qui vaut mieux, par un choix heureux d'exemples habilement présentés. Le siècle de Périclès et le siècle d'Auguste lui en fournissent qui sont classiques. Au seizième siècle, l'éloquence de la Boètie, la mâle poésie de d'Aubigné ne lui paraissent pas des exceptions, mais des fruits naturels de la liberté renaissante. Le règne de Louis XIV, aux yeux de l'école démocratique, a plus enlevé de grandeur réelle à la littérature française qu'il ne lui a donné d'apparence pompeuse. L'influence du grand Roi, surfaite par ses panégyristes, est aujourd'hui mise à néant par de nombreux détracteurs.

M. Despois termine son étude sur Louis XIV par ces rudes paroles : « Nous ne pensons pas qu'il y ait lieu de regretter le temps passé; nous ne croyons guère à l'heureux effet des hautes influences en littérature; impuissantes pour le bien, elles ne l'ont pas toujours été pour le mal. On ne donne pas des ailes au génie, mais on peut les lui couper. On peut faire pis encore : quoi qu'en dise Boileau, Auguste

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