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n'a pas fait Virgile, mais il a tué Cicéron; c'est de toutes ses influences littéraires, la seule qu'il ne soit pas permis de contester. »

Passons sur le dix-huitième siècle, si propice aux anecdotes qu'on peut tourner en arguments, et signalons l'étude qui devrait venir, chronologiquement, la dernière, celle sur Napoléon Ier, à propos des seize premiers volumes de sa Correspondance. Nous y trouvons plusieurs des trails que nous mettrons nous-même en relief, dans un de nos prochains volumes, en nous occupant à notre tour de ce grand monument historique 1.

Je ne sais si M. Despois prouverait facilement que la démocratie est de nature à favoriser, indépendamment des circonstances historiques et sociales, le développement littéraire d'une nation ; mais il lui est trop facile de montrer que le gouvernement despotique l'entrave, le rapetisse ou le tue. Peu d'époques ont été plus stériles, littérairement, que le premier Empire, cette grande époque de discipline et de gloire militaire. On a plus d'une fois remarqué qu'elle ne compte que trois écrivains supérieurs, tous trois ennemisde l'ordre établi : J. de Maistre, Mme de Staél et Chateaubriand. Sous l'influence directe du maître on ne voit guère que « les dix polissons sans talent et sans génie, s comme il appelle lui-même les gens de lettres les plus empressés à le flatter et à le servir.

M. Despois, pour nous montrer le régime impérial s l'œuvre, dans ses rapports avec la littérature, reprend une foule d'historiettes officielles et très-caractéristiques, dont la Correspondance lui fournit les principales. Il nous fait voir dans « la république des lettres, » comme on disait encore, une dictature perpétuelle, une censure vigilante, et une réCementation de caserne. Il montre tonte œuvre littéraire, se faisant sur commande, et la critique également commandée; les flagorneries prodiguées au pouvoir tenant lieu de talent; les journaux et les livres devenus des instruments qu'on brise, quand ils ne rendent pas les services attendus, les uns supprimés, les autres mutilés; quelques-uns, après le contrôle de la censure et le permis d'imprimer, mis au pilon, la veille ou le jour même de la vente.

i. Comme étude pins complet* sur le même sujet, et inspirée du mrà' esprit, it faut citer te Napoléon peint par lui-même, de M. Randot, ancien représentant de l'Yonne (Dentu, in-18, M8 p.), publié en partie duns le f"*retponiant.

Au théâtre, même immixtion tracassière et stérilisante. Aucune œuvre ancienne ou nouvelle ne passe sans mot d'ordre; on expurge Corneille, on écarte Molière, on surveille Raynouard, on suspecte M. de Jouy. Les Templiers sont repoussé», en 1806, parce que Philippe le Bel n'y joue pas un assez beau rôle et qu'il ne faut pas montrer la politique conduisant à des catastrophes ou à des crimes. On engage l'auteur « à faire une tragédie du passage de la première à la seconde race : au lieu d'être un tyran, celui qui succéderait serait le sauveur de la nation. » Bélisaire ne peut être joué en 1809, parce que le public aurait pu y voir une allusion à Moreau, exilé déjà depuis cinq ans. Les États Je Dlois n'ont qu'une représentation, à cause de la parenté, lointaine, il faut le dire, du duc de Guise avec l'impératrice et la maison d'Autriche. On ne peut jouer à l'Opéra le Don Jua», de Mozart, avant que Fouché n'ait donné son opinion sur cette pièce, « au point de vue de l'esprit public. » On refuse net de laisser jouer la Vestale.

Et cependant, M. Despois reconnaît que « l'Empereur avait un sentiment élevé de la gloire littéraire. » Il s'apercevait que, malgré le zèle des défenseurs des saines doctrines, le siècle nouveau de Louis XIV tardait un peu à paraître; il s'en impatientait; il pressait le ministre de l'intérieur de lui « proposer quelque moyen pour donner une secousse à toutes les différentes branches de belles-lettres, qui ont de tout temps illustré la nation. » Curieuse image que M. Despois retourne contre relui qui s'en sert : » une secousse aux branches, dit-il, peut bien faire tomber les fruits, mais ce n'est point là ce qui les fera mûrir. »

L'auteur des Lettres et la Liberté ajoute, en guise de conclusion: « Au lieu d'abandonner le talent à lui-même, à son initiative, à son inspiration, Y encourager! le protéger! étendre à la pensée nationale le système protecteur qui pouivait réussir avec le sucre indigène! Napoléon, c'est son excuse, était ici dans la tradition invariable de la France. Gouverner tout, même l'esprit! Au lieu d'adopter, avec une légère variante, la devise des économistes: laissez faire, laissez penser. « J'ai peur que M. Despois n'ait trop raison: cette « tradition invariable de la France, » que Napoléon suivait par une pente naturelle au gouvernement absolu, la démocratie moderne n'est-elle pas trop disposée a la conserver, à la fortifier encore, sous l'influence des diverses doctrines sociales avec lesquelles nous l'avons vue, depuis trente ans, faire alliance?

Tout le monde subit ou accepte la mode de former des livres avec des articles de journaux. M. J. J. Weiss, l'un des rédacteurs ordinaires du Journal des Débals, pour la politique et la littérature , a étudié l'histoire d'une manière assez approfondie pour entreprendre sur une époque quelconque un travail de longue haleine. Le temps lui manque peut-être pour cela, ou bien il sent que la faveur publique ne se porte pas de ce côté; il fait comme ses amis, MM. Prévost-Paradol, Bersot, Taine, ou comme son patron, M. Silvestre de Sacy, un choix entre ses articles et études d'occasion, et il en forme son premier volume. Car, outre ses deux thèses pour le doctorat, M. J. J. Weiss n'avait encore rien publié. Ce livre s'appelle : Essais sur l'histoire de la littérature française, et est dédié à un de nos premiers essqysts, M. Saint-Marc Girardin.

En sa qualité d'historien, M. J. J. Weiss considère avec raison la littérature comme un des modes importants de l'histoire d'un siècle ou* d'une nation. Il dit, en termes excellents : « La littérature seule d'un siècle nous révèle les altérations que subissent les idées, les sentiments et la phy'sionomie de ce siècle. La littérature seule d'un pays nous apprend à bien juger ses institutions. A l'historien qui pâlit sur eux, les recueils d'ordonnance, les codes et les constitutions ne livrent que des lois inertes. C'est au théâtre, c'est dans le roman, c'est dans les œuvres des poètes, c'est dans les jugements que les contemporains portent sur les choses de la politique et de la morale, qu'on découvre de quelle façon les lois ont nuancé l'éternel fond humain. Voulezvous savoir ce qu'était, sous l'ancien régime, le droit d'aînesse? Ne vous faites point apporter les gros livres des économistes ; voyez dans Molière et dans Regnard comment le frère parle à la sœur. Voulez-vous apprendre quels sont les vices propres à une société où les grands seigneurs forment une caste privilégiée et ne forment pas une aristocratie politique. Lisez Don Juan plutôt que le Siècle de Louis XIV?»

J'approuve sans doute cette manière large d'envisager l'histoire dans la littérature ou la littérature dans l'histoire. J'ai pourtant à faire des réserves. Il ne faut pas perdre entièrement de vue, au milieu de ces études d'histoire générale, la critique individuelle, celle qui fait ressortir les mérites ou les défauts propres d'une œuvre, le talent personnel d'un auteur. A ne voir dans un homme et dans un ouvrage que le temps ou le peuple dont ils sont le reflet, on finirait par perdre le sens du mérite littéraire : la composition la plus terne peut aussi bien représenter qu'un chefd'œuvre les mœuis et les idées d'un siècle. Les productions anonymes ou collectives dépourvues de toute physionomie propre, rendent aussi bien ce service que les œuvres revêtues de l'empreinte du génie. En outre, suivant le sentiment qu'on éprouve pour l'époque représentée, les œuvres et les auteurs bénéficieront ou souffriront de nos sympathies ou de nos répulsions. Devant l'histoire, comme devant la philosophie, la politique ou la religion, la critique doit conserver toute son indépendance.

Moralistes anciens et peintres modernes. Portraits et originaux. M. Prévost-Paradol et Ch. Yriarte.

M. Prévost-Paradol, récemment élu membre de l'Académie française, semble avoir à cœur de justifier la préférence dont il a été l'objet. Il refait ses anciens livres, il en fait de nouveaux. Nous verrons plus loin ce que sa Revue d'histoire universelle est devenue par un complet remaniement. Une suite d'études sur toute une famille d'écrivains français, peintres par excellence de notre morale, a permis au jeune académicien de montrer tout ce qu'il possède luimême de délicatesse dans l'art d'écrire et de peindre. Je veux parler du volume d'Études sur les moralistes français1.

Il est presque inutile de dire quels sont les moralistes objets de ces études : tout le monde a nommé Montaigne, avec son ombre fidèle, la Boètie, puis Pascal, La Rochefoucauld, La Bruyère et Vauvenargues. Des réflexions personnelles sur la Chaire, l'Ambition, la Tristesse, la Maladie et la Mort complètent le volume que les portraits de nos portraitistes n'auraient pas suffisamment rempli.

Il était difficile de dire des choses bien nouvelles sur ces peintres des éternels travers de la nature humaine. La Bruyère se plaignait déjà que tout était dit, que l'on venait trop tard, depuis plus de sept mille ans qu'il y a des hommes et qui pensent. D'autres sont venus après lui et ont

I. Hacliette et C1', in-IK, Vh-304 pages.

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