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c'est la peinture elle-même. Personne plus que moi n'admire la lumière éblouissante et agile de Voltaire. Mais tout n'est pas dit quand on a démontré que le soleil brille dans un azur sans tache, il faut encore savoir ce qu'il éclaire. Ne préféreriez-vous pas le Dauphiné même embrumé à la Brie même radieuse ? Voltaire écrit en blanc d'une teinte divine; Diderot, plus terrestre, donne aux mots leur teinte réelle. — Voltaire n'a guère eu que la sensibilité des nerfs ; on n'a jamais tant parlé de son ceur que depuis qu'il est une relique; Diderot est ému, rit, pleure ou persile, comme le veut la vérité. — Chez lui, l'équilibre des facultés est admirable; chez Voltaire, il y a rupture en faveur de l'esprit, - cette expression secondaire de la nature morale.

Diderot écrit avec son âme; Voltaire écrit avec son cerveau, Quelle différence pour la plénitude de l'æuvre! Ce qui fascine dans Voltaire, c'est la grâce, c'est une Sévigné mâle. comme Mme de Sévigné était un Voltaire femelle. — Il faut lire Voltaire quand on est fatigué de penser; il délasse, il délie, outre qu'il stimule la digestion de l'intelligence; c'est le café métaphysique. Il faut lire Diderot quand on veut nourrir son cour, retrouver ces larmes qui soulagent après les grandes sécheresses et surprendre le secret de soi-même.

On sent que Diderot a été père dans la plus délicate acception du mot, et que Voltaire n'a connu la famille que par Mme Denis, moins une nièce qu'une intendante.

N'y a-t-il pas bien des traits arbitraires dans ces deux portraits, et plus d'effets de style que de justes contrastes? Diderot a-t-il eu tant de cæur, et Voltaire en a-t-il eu si peu ? Ce que nous appelons aujourd'hui sensibilité, ou mieux encore, sensiblerie, a manqué, heureusement, à l'un et à l'autre; mais, à défaut de cette mollesse féminine qui nous attendrit devant les choses et les hommes qui ne méritent pas autant de pitié, Voltaire n'a-t-il pas eu une générosité de sentiments dont sa correspondance fait foi, et dont sa vie entière rend témoignage ? On ne voit pas bien quel intérêt la littérature et la philosophie catholiques peuvent avoir à relever Diderot : on comprend celui qu'elles prennent à rabaisser Voltaire.

Si l'on faisait dans le volume des Idées justes et les idées fausses, le triage des unes et des autres, il faudrait mettre du bon côté les jugements de M. X. Aubryet sur Athalie, qu'il appelle « la transfiguration du génie de Racine. » Le critique a bien compris que le caractère religieux de l'æuvre la domine tout entière, et que, considéré du point de vue humain ou du point de vue divin, le drame offre un intérêt tout à fait différent. Ce sont les desseins de Dieu qui s'accomplissent et la joie d'assister au triomphe de sa volonté étouffe les sentiments ordinaires dans l'âme soumise à ses lois. Écartez cette pensée, et voyez comme l'intérêt se déplace.

Quand on redescend des hauteurs divines d'Athalie au mopticule humain de la chronique juive, et qu'on perd la perspective générale des idées en se replaçant à l'étroit point de vue des faits, on ressent une impression étrange et non prévue par les cours de littérature. Athalie, ce monstre que nous apprenions dans les colléges à exécrer dès la huitième, inspire plus de sympathie que d'horreur; cette femme sanguinaire entre dans les plus satisfaisantes explications sur le sang qu'elle a versé.

On a massacré dans sa famille quatre-vingts fils de rois; comptons ses meurtres, c'est tout au plus le cinquantième de la peine du talion. La faux de ses adversaires ne discute pas avec l'iyraie. Athalie traite l'iyraie en bon grain. Son dieu est Baal ; elle laisse pourtant aux adorateurs d'un autre dieu la liberté de leur culte : il ne tient qu'à elle de se débarrasser d'ennemis acharnés; c'est toujours la clémence qui parle en dernier dans son cour; sa prétendue tyrannie est un Quos ego quotidien. On lui amène Eliacin, elle l'interroge avec une once tion et une maternité qui touchent presque, tandis que la roideur de l'enfant finit par choquer. Qui représente donc dans cette terrible tragédie l'intolérance, l'implacabilité, l'esprit de vengeance ? c'est le grand prêtre Joad, le ministre du vrai Dieu : ce personnage, c'est le paroxysme hiératique fait homme. Ah I ce bourreau sacerdotal n'éprouve pas à se servir du couteau de l'assassinat les hésitations d'Athalie ; Athalie est de chair, elle a des entrailles : lui n'est qu'une pétrification. C'est sur la reine sacrilége qu'on pensait voir retomber tout l'odieus de la pièce; c'est l'irréprochable Joad qui l'accapare. On a besoin, pour supporter cette civilisation religieuse de l'impartialité de l'archéologue; il était temps que le Christ vint souffer sa douceur dans cette atmosphère de dureté; sans lui, on se prendrait à préférer Baal au vrai Dieu.

Le plus grand forfait d'Athalie, c'est d'être femme philosophe. Jetée par le hasard toute vive dans le repaire de la foi, – la foi, qui devait devenir agneau, était tigre alors, - elle se sert de la raison à une époque où la première condition sociale est l'obéissance passive à la loi divine. Si Voltaire avait traité le sujet d'Athalie, il n'eut pas manqué de retourner la situation, et nous serions appris aujourd'hui à chérir Athalie et à maudire Joad.

Ce point de vue n'est pourtant pas aussi nouveau que paraît le croire M. Aubryet, et cette « impression étrange et non prévue par les cours de littérature, » était parfaitement rendue par Voltaire, quand il faisait dire à je ne sais plus quel Anglais tout en larmes au sortir d'une représentation dAthalie : « Je pleure sur cette pauvre Athalie si méchamment mise à mort par ce traître de Joad. » Voltaire qui voyait mal le côté divin des choses, en voyait très-bien le côté humain. Il est d'une critique supérieure de ne perdre ni l'un ni l'autre de vue.

C'est une pensée pieuse qui a présidé à la composition du livre de M. Charles de Mouy, les Jeunes ombres, récits de la vie littéraire". Ce sont des études plus affectueuses que critiques, consacrées à des écrivains qu'une mort prématurée a enlevés, sinon dans la première jeunesse de la vie, du moins dans la pleine jeunesse du talent. Les noms qui sont ici l'objet d'un hommage sympathique, sont ceux d'Alfred de Musset, Maurice et Eugénie de Guérin, Edgar Poë, Rachel, Hégésippe Moreau, Currer Bell, Hippolyte Rigaud, Henri Murger et Paul de Molènes.

1. Hachette et Co, in-18, V111-448

Le sentiment de douce pitié pour les victimes d'un sort rigoureux dispose M. Ch. de Mouy à beaucoup de complaisance pour leurs æuvres. Il ne voit guère que le talent, il ne se demande pas si, même dans une vie courte, il aurait pu être plus fécond. Il prend volontiers les promesses pour des résultats, les fleurs pour des fruits; il exagère les mérites, au besoin il les imagine. On conçoit qu'au bord d'une tombe encore ouverte, sur des cendres à peine refroidies, l'oraison funèbre ne laisse tomber que l'éloge; à quelques années de distance, la critique est rentrée dans le plein exercice de ses droits, et un livre d'études littéraires sur les morts pourrait être sans sacrilége, autre chose qu’un hommage funèbre.

Les derniers oracles de l'école romantique. M. Aug. Vacquerie.

Il n'y a plus aujourd'hui de classiques ni de romantiques : leurs querelles appartiennent à l'histoire ancienne. Un éclectisme inévitable a fini par rapprocher les éléments qui semblaient incompatibles. D'un côté, les règles conventionnelles ont été abandonnées; de l'autre, les règles fondées sur la nature ont été reconnues : la paix s'est faite entre les camps opposés, mais elle s'est faite de guerre lasse, et si la vieille école et la nouvelle ont cessé de s'attaquer réciproquement dans leurs œuvres, c'est un peu parce qu'elles ont cessé d'en produire. L'impuissance de l'école classique est depuis longtemps démontrée : le romantisme ne peut plus guère dissimuler son épuisement.

En attendant qu'une tradition nouvelle s'établisse, les souvenirs de l'ancienne guerre sont volontiers réveillés par ceux qui en ont été les bruyants acteurs. M. Auguste Vacquerie n'est pas homme à les laisser dormir. Il a semé jadis dans les journaux une foule de petits manifestes contre les classiques et les a ensuite réunis, sous le titre de Profils et Grimaces, en un volume qui a eu de nombreuses éditions. Quoique ce livre date déjà d'une dizaines d'années, il se fait autour de lui, chaque fois qu'il se réimprime, le bruit qui accueille un livre nouveau bien lancé : les réclames les plus habiles, les affiches les mieux entendues, l'insertion complaisante de longues citations dans un grand nombre de journaux, font voir que le romantisme s'appelle encore « légion, » dans le monde littéraire. Ses chefs de file ne se plaindront pas que l'attention publique manque à leurs @uvres. Ne pourrait-on pas se plaindre que leurs æuyres manquent à l'attention publique ?

Selon M. Aug. Vacquerie, ce qui caractérise surtout l'art romantique, c'est le mélange, la confusion des éléments que le principe de la division des genres proscrivait jadis si sévèrement. Le tragique et le comique, le sublime et le trivial, le sérieux et le grotesque doivent être rapprochés dans l'ouvre littéraire, comme ils le sont dans la vie, « Distinguer des genres nobles est du pédantisme, croire qu'il y a des sujets de tragédie et des sujets de comédie est une bêtise, » La tragédie, la comédie sont partout, et l'une dans l'autre; elles se fondent dans le drame. Il y a là, comme dans beaucoup de thèses littéraires, une vérité très-voisine des exagérations. Les classiques, effrayés surtout de ces dernières, se ferment les yeux pour ne point voir la vérité; les romantiques, excités par la lutte, ont l'air de tenir moins à la vérité elle-même qu'aux exagérations dont ils se font une originalité. Celte disposition est particulièrement celle de M. Aug. Vacquerie. On en jugera par le passage suivant sur la Tragédie qui fera connaître en outre les procédés favoris de son style:

Il y a, sur terre, une mort et une naissance par chaque seconde. Chaque seconde est deuil ici et fête là, linceul et layette. dragée de baptême et clou du cercueil.

1. Première édition, 1836; 6° édit., Pagnerre, in-18, 456 p.

VIII.–17:

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