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de la pièce; c'est l'irréprochable Joad qui l'accapare. On a besoin, pour supporter cette civilisation religieuse de l'impartialité de l'archéologue; il était temps que le Christ vint souffler sa douceur dans cette atmosphère de dureté; sans lui, on se prendrait à préférer Baal au vrai Dieu.

Le plus grand forfait d'Athalie, c'est d'être femme philosophe. Jetée par le hasard toute vive dans le repaire de la foi, — la foi, qui devait devenir agneau, était tigre alors, — elle se sert de la raison à une époque où la première condition sociale est l'obéissance passive à la loi divine. Si Voltaire avait traité le sujet d'Athalie, il n'eût pas manqué de retourner la situation, et nous serions appris aujourd'hui à chérir Athalie et à maudire Joad.

Ce point de vue n'est pourtant pas aussi nouveau que paraît le croire M. Aubryet, et cette « impression étrange et non prévue par les cours de littérature, » était parfaitement rendue par Voltaire, quand il faisait dire à je ne sais plus quel Anglais tout en larmes au sortir d'une représentation d'Athalie : « Je pleure sur cette pauvre Athalie si méchamment mise à mort par ce traître de Joad. » Voltaire qui voyait mal le côté divin des choses, en voyait très-bien le côté humain. Il est d'une critique supérieure de ne perdre ni l'un ni l'autre de vue.

C'est une pensée pieuse qui a présidé à la composition du livre de M. Charles de Mouy, les Jeunes ombres, récils de la vie littéraire '. Ce sont des études plus affectueuses que critiques, consacrées à des écrivains qu'une mort prématurée a enlevés, sinon dans la première jeunesse de la vie, du 'moins dans la pleine jeunesse du talent. Les noms qui sont ici l'objet d'un hommage sympathique, sont ceux d'Alfred de Musset, Maurice et Eugénie de Guérin," Edgar Pot-, Rachel, Hégésippe Moreau, Currer Bell, Hippolyte Rigaud, Henri Murger et Paul de Molènes.

1. Hachette et C". in-18, vni-448

Le sentiment de douce pitié pour les victimes d'un sort rigoureux dispose M. Ch. de Mouy à beaucoup de complaisance pour leurs œuvres. Il ne voit guère que le talent, il ne se demande pas si, même dans une vie courte, il aurait pu être plus fécond. Il prend volontiers les promesses pour des résultats, les fleurs pour des fruits; il exagère les mérites, au besoin il les imagine. On conçoit qu'au bord d'une tombe encore ouverte, sur des cendres à peine refroidies, l'oraison funèbre ne laisse tomber que l'éloge; à quelques années de distance, la critique est rentrée dans le plein exercice de ses droits, et un livre d'études littéraires sur les morts pourrait être sans sacrilége, autre chose qu'un hommage funèbre.

Les derniers oracles de l'école romantique. M. Aug. Vacquerie.

Il n'y a plus aujourd'hui de classiques ni de romantiques: leurs querelles appartiennent à l'histoire ancienne. Un éclectisme inévitable a fini par rapprocher les éléments qui semblaient incompatibles. D'un côté, les règles conventionnelles ont été abandonnées; de l'autre, les règles fondées sur la nature ont été reconnues : la paix s'est faite entre les camps opposés, mais elle s'est faite de guerre lasse, et si la vieille école et la nouvelle ont cessé de s'attaquer réciproquement-dans leurs œuvres, c'est un peu parce qu'elles ont cessé d'en produire. L'impuissance de l'école classique est depuis longtemps démontrée : le romantisme ne peut plus guère dissimuler son épuisement.

En attendant qu'une tradition nouvelle s'établisse, les souvenirs de l'ancienne guerre sont volontiers réveillés par ceux qui en ont été les bruyants acteurs. M. Auguste Vacquerie n'est pas homme à les laisser dormir. Il a semé jadis dans les journaux une foule de petits manifestes contre lesclassiques et les a ensuite réunis, sous le titre de Profils et Grimaces1, en un volume qui a eu de nombreuses éditions. Quoique ce livre date déjà d'une dizaines d'années, il se fait autour de lui, chaque fois qu'il se réimprime, le bruit qui accueille un livre nouveau bien lancé : les réclames les plus habiles, les af6ch.es les mieux entendues, l'insertion complaisante de longues citations dans un grand nombre de journaux, font voir que le romantisme s'appelle encore < légion, » dans le monde littéraire. Ses chefs de iile ne* se plaindront pas que l'attention publique manque à leurs œuvres. Ne pourrait-on pas se plaindre que leurs œuvres manquent à l'attention publique?

Selon M. Aug. Vacquerie, ce qui caractérise surtout l'art romantique, c'est le mélange, la confusion des éléments que le principe de la division des genres proscrivait jadis si sévèrement. Le tragique et le comique, le sublime et le trivial, le sérieux et le grotesque doivent être rapprochés dans l'œuvre littéraire, comme ils le sont dans la vie. « Distinguer des genres nobles est du pédantisme, croire qu'il y a des sujets de tragédie et des sujets de comédie est une bêtise, » La tragédie, la comédie sont partout, et l'une dans l'aulre; elles se fondent dans le drame. Il y a là, comme dans beaucoup de thèses littéraires, une vérité très-voisine des exagérations. Les classiques, effrayés surtout de ces dernières, se ferment les yeux pour ne point voir la vérité; les romantiques, excités par la lutte, ont l'air de tenir moins à la vérité elle-même qu'aux exagérations dont ils se font une originalité. Cette disposition est particulièrement celle de M. Aug. Vacquerie. On en jugera par le passage suivant sur la Tragédie qui fera connaître en outre les procédés favoris de son style:

Il y a, sur terre, une mort et une naissance par chaque seconde. Chaque seconde est deuil ici et fête là, linceul et layette, dragée de baptême et clou du cercueil. #

t. Première éilition. 18.',G; 6" étlit.. Pagnerre, in-18, 4.',6 p.

VIII.— |?

La vie, c'est la perpétuelle rencontre du triste et du gai, du sérieux et du ridicule, du beau et du hideux, du grand et du médiocre, de l'épique et du trivial, de l'infini et du matériel. C'est tous les contraires se croisant, se touchant, se pénétrant, se mêlant. Ce qui te fait rire me fait pleurer. L'ennui du maître est la vengeance du domestique. Pendant que son petit enfant se tordait, brûlé, dans son berceau blanc et rose, la mère était au bal et dansait et raillait amèrement la robe d'une amie trop belle.

A tout instant, le grotesque jaillit du douloureux, et le douloureux du grotesque. Cet agonisant dit dans son délire des choses d'une bouffonnerie irrésistible. Vatel se tue parce que le poisson est en retard.

Dans tout instant, il y a de la vie; dans tout homme il j s l'homme.

On ne peut pas plus abstraire un homme de l'humanité, une heure de la vie, une passion de l'âme, qu'on ne peut puiser dans l'Océan un verre d'eau de Seine.

La tragédie sépare la vie en deux lots: — Dans l'un, les héroïsmes, les catastrophes, les crimes ; dans l'autre, les vices, les ridicules, les infirmités, les appétits; — elle s'adjuge le premier lot, et jette le second à la comédie.

Pour la tragédie, tous les hommes sont graves et solennels, il n'existe pas au monde un seul imbécile; personne n'a jamais été avare, poltron, gourmand; personne n'a jamais eu d'indigestion; le corps n'est pas vrai, le ventre est une calomnie.

La principale majesté de Louis XIV, c'était sa pernique.il le savait; aussi, tous les soirs, il laissait ses valets lui déshabiller le corps, non la tète. Quand c'en était là, il entrait derrière les rideaux, qu'on fermait soigneusement, ôtait lui-même, de sa main royale, sa perruque, et la passait, entre les rideaui écartés avec précaution, à un valet qui la recevait en détournant pudiquement les'yeux. Le matin, avant de rouvrir les rideaai, le gentilhomme de la perruque la repassait de la même façon au roi qui la remettait de sa propre main. Louis XIV n'a jamais été vu sans perruque.

Ni la tragédie non plus.

Exagérations puériles et qui commencent à n'être plus très-aeuves; méchancetés inoffensives. Les procédés du style sont curieux mais d'un facile emploi. C'est le rapprochement h outrance des choses que leur nature ne rapproche pas. L'imagination se fait vite à ces relations de mots qui ne répondent pas à des relations d'idées. En voyant venir Vatel avec ou plutôt sans sa marée, on se dit involontairement:

On ne s'attendait guère

A voir Vatel en cette affaire.

Ailleurs, à propos des règles, naturelles ou arbitraires, relatives à la division des genres, M. Aug. Vacquerie dit d'une manière plus inattendue encore : « Nous sommes admirables avec nos fruits défendus l Dien n'en a défendu qu'un, et Adam l'a mangé 1 »

L'inattendu, dans les mots, c'est l'idéal du style pour les romantiques, comme l'inattendu dans les idées est celui de leur philosophie, et l'inattendu dans les incidents, celui de leur drame.

Les livres de la jeunesse. La bohème dans le passé et dans
le présent. MM. Proth et J. Vallès.

Les jeunes générations s'annoncent avec plus ou moins de bruit dans les journaux et dans les livres qui ont la prétention de les représenter. Elles affichent des tendances dont la diversité même est un curieux spectacle; elles se disputent le présent sans bien savoir ce qu'elles en veulent faire, ni quel avenir elles en peuvent tirer. Il y a aujourd'hui la jeunesse bien pensante, c'est-à-dire qui ne pense pas ou qui ne veut pas penser. Il y a la jeunesse qui pense librement ou, du moins, qui déploie les couleurs voyantes du drapeau libre-penseur. L'une revient de Castelfidardo où elle a laissé battre le pouvoir temporel du pape; l'autre va en pèlerinage à Jersey, auprès du grand maître du progrès révolutionnaire. L'une et l'autre se calment avec l'âge, qui éteint

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