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ou amortit tous les enthousiasmes. Des mouvements un peu désordonnés qui peuvent agiter la jeunesse, je comprends mieux celui qui l'emporte vers l'avenir que celui qui la rejette dans le passé; et je pardonne plus volontiers la foi inconsidérée en un progrès chimérique que l'obstination aveugle dans les pensées rétrogrades.

Les Vagabonds, de M. Mario Proth 1, sont le livre d'un jeune homme qui s'est mis ardemment au service des idées nouvelles. L'auteur était un des plus assidus collaborateurs de la Revue internationale, recueil cosmopolite, fondé à Genève en 1859, par M. Carlos Derode, à qui le volume est dédié. Les « Vagabonds » sont les héros ou les victimes de toutes les agitations intellectuelles qui rie permettent pas au génie humain de s'arrêter dans les divers chemins de la science, de l'art, de la philosophie, de la religion. La véritable image de l'humanité pensante et agissante, est celle d'un Juif-Errant volontaire. Ahasver n'a point de patrie; il cherche partout un abri, mais ne se repose nulle part; ses étapes s'appellent des révolutions; toutes les hôtelleries qui lui offrent un asile s'écroulent d'elles-mêmes autour de lui ; il marche au milieu de ruines.

Mais il prend son parti des vicissitudes auxquelles le progrès le condamne; après avoir pleuré de tant de chutes, il trouve bien plus gai d'en rire. Il n'a plus d'illusions, il raille ses prétentions à l'immortalité. Il insulte aux majestés tombées qui font encore les vaines; il les nargue, même quand elles sont debout, certain que leur dernière heure n'est pas loin. M. Mario Proth voit un type de ce vagabond de l'intelligence dans Rabelais, le roi des moqueurs. Au bruit de son gros rire, le passé s'ébranle, et la raison entrevoit, à travers l'ivresse des jouissances matérielles, les futures conquêtes de la science affranchie. «N'aiepeur, petit, dit Panurge, et entre donc ; c'est ici qu'on fonde la foi profonde. »

1. Michel Lévy, in-18, xii-328 p.

M. Mario Proth applaudit a tous les révolutionnaires de la pensée, à tous ceux qui préparent la transformation de la société, en se moquant d'elle. Il écrit sur Voltaire, l'un de ses plus illustres Vagabonds, des pages où la personne du patriarche de Ferney est moins bien traitée que son œuvre. C'est que M. Proth va plus loin que Voltaire; il trouve que la tâche du dix-huitième siècle n'est pas achevée. Les philosophes n'ont pas démoli tout ce qui méritait de l'être, et bien des choses qu'ils ont justement jetées à terre, se sont relevées. Avec les négations violentes de la préface, servant de préludes aux railleries téméraires du livre, l'auteur des Vagabonds me fait l'effet de vouloir tirer à son tour, comme jadis Proudhon, ce fameux coup de* pistolet destiné à ameuter les passants. Que de gens le tirent aujourd'hui parmi les jeunes recrues de tous les partis I Mais ce n'est pas assez de faire du tapage avec la poudre, il ne suffit même pas de viser à la cible, il faudrait abattre la p»upée.

Parmi les volumes d'articles de genre composés par les chroniqueurs du petit journalisme: il en est un, les Réfractaircs, de M. Jules Vallès1, qui m'est signalé de façon à ne pouvoir m'échapper. Un spirituel critique, M. G. Merlet, présentant aux lecteurs de la France2 la troisième édition du Dictionnaire des contemporains, compare, à propos de cet ouvrage, la littérature contemporaine à une armée irrégulière, à laquelle nous ouvrirons des cadres toujours trop étroits, fussent-ils immenses. Il ne s'étonne pas que M. Vallès n'ait pas encore été compris dans les rôles du Dictionnaire, mais il le considère comme devant y figurer bientôt parmi les soldats dont l'avancement sera rapide. C'est à ses yeux » un zouave, un zéphir du journalisme militant, qui a fait campagne dans le pays de Bohême et nous en rapporte son livre, les Rcfractaires. »

1. Kaure, in-18, 328 p.

2. 23 janvier 1866.

On ne peut essayer d'analyser cette suite de peintures et de satires, qui ont déjà été traitées par d'autres écrivains et sous divers titres. Il s'agit encore une fois de ces déclassés de la génération présente, qui luttent contre la misère avec leur plume, et qui succombent le plus souvent par le désordre de Ja vie, l'impuissance de la volonté, ou l'insuffisance du talent. M. Jules Vallès parle de ces épreuves en homme qui les a traversées avec bonheur. C'est aujourd'hui, nous dit-on, « un enfant prodigue qui se range et veut réparer le temps perdu. » Il y a mieux encore : « C'est un naufragé de la Méduse, qui, sauvé par miracle, raconte aveu une sorte de frisson les épisodes de la traversée sinistre. Aujourd'hui qu'il a pris terre, il chante le De profundis de tous les trépassés qui ne méritent pas d'être aussi heureux que lui. »

En est-il vraiment ainsi, et faut-il accepter les Rcfractaires comme l'adieu, comme le dernier salut d'un homme de talent à un genre littéraire sans grande valeur? Le sentiment personnel qui se reflète dans le style, en est le seul mérite; le décousu des idées, un négligé qui n'est pas sans prétention, prennent facilement un faux air d'originalité; mais tous ces souvenirs de la cour des miracles de la littérature, ne sont bons qu'à rappeler les sinistres conclusions que Mûrger faisait succéder à des peintures compiaisantes: « La bohéme n'est pas un chemin, c'est un cul-de-sac, » ou bien encore: « C'est une maladie dont on meurt. » M. Vallès témoigne d'ailleurs, dans ses Réfraclaires, d'un certain don d'observation, et de quelque vigueur de critique : on ne peut que lui souhaiter d'appliquer ces qualités à des objets plus dignes d'intérêt.

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Le petit journalisme et les-volumes les plus légers. Le grotesque, le scabreux et l'édifiant. MM. P. Véron et Aur. Scholl.

On m'a quelquefois reproché de ne pas faire assez de place, à côté de la littérature sérieuse, à la littérature légère. Je n'ai pas plus de dédain pour celle-ci que de fétichisme pour celle-là, et j'avoue que les articles du petit journalisme littéraire, quand ils sont spirituels, me font plus de plaisir que les études emphatiques des graves revues, quand elles sont aussi vides que pompeuses. Un peu de bon sens, de sel gaulois et de style, font mieux, littérairement, mon affaire, que le savoir pédant et l'éloquence gourmée.

Les rédacteurs des petits journaux ont aujourd'hui cela de commun avec ceux des grands qu'ils ne veulent laisser rien perdre de leur prose; ce qu'une feuille volante disperse à tous les vents du jour, ils le recueillent pieusement dans le livre. De là une famille de plus de volumes de mélanges. Nous avions les pièces de résistance des grands journaux, sous les titres inévitables d'Études ou d'Essais de littérature, de morale, de politique. Nous aurons les moindres miettes des petits, sous des titres de fantaisie plus ou moins excentriques.

M. Pierre Véron a été depuis quelques années l'un des collaborateurs les plus actifs du journalisme exclusivement littéraire. Il est peu de feuilles légères, satiriques, humoristes, illustrées ou non, qui n'aient reçu de lui ce qu'on appelle des articles de genre, particulièrement consacrés a la peinture ou à la charge des mœurs contemporaines. Le Monde illustré, l'Illustration, le Charivari, le Petit Journal, le Journal amusant, le Figaro, le Nain Jaune, se sont émaillés de ces fantaisies, que le grand journal politique n'a quelquefois pas dédaigné. M. Véron a pensé qu'on relirait avec plaisir tous ces caprices de la plume, qui d'ordinaire ne vivent qu'un jour, et, avec les colonnes des journaux que nous venons de rappeler, il a déjà formé une quinzaine de volumes, où se suivent mille petits riens littéraires et philosophiques. Voilà les titres de quelques-uns : Paris s'amuse, les Marionnettes de Paris, deux suites de l'Année comique, les Gens de théâtre, les Marchands de santé, Avez-vous besoin d'argent? la Famille Hasard, la Foire aux Grotesques1.

« Les Grotesques I » Il y a là tout un genre. Les rédacteurs des petits journaux n'ont peur ni du mot, ni de la chose..La littérature amusante passe volontiers du portrait à la charge, du croquis à la caricature; elle choisit les types excentriques, elle en force les traits; au besoin, elle crée de plaisantes monstruosités. Le mot grotesque résume bien ces inventions. Les peintures de ce genre sont quelquefois vraies sans être vraisemblables : d'autres fois elles sont vraisemblables sans être vraies. Tantôt elles sont personnelles; comme les satires de l'ancienne comédie grecque, elles attachent un nom propre au pilori du ridicule, elles ramènent à satiété un personnage connu, avec son tie ou son travers, avec l'incident comique où il a été mêlé un jour, avec la couleur fidèle de son habit, avec tel signe particulier de son visage, avec sa verrue ou sa mèche de cheveux rebelle. Tantôt les esquisses du caricaturiste sont plus générales; elles s'attachent aux types et non à l'homme, elles prennent sur le fait la nalure quelquefois, et plus souvent l'usage, la mode, les mœurs et les manies du jour.

C'est dans ce dernier genre que M. Véron excelle. Ses « Grotesques » sont partout et ne sont nulle part, il ne nomme personne mais désigne tout le monde; il y a une de ses fantaisies intitulée :" « Vous l'avez connu. » C'est

I. Volumes in-18 <t'ciivijwi 300 pages, la plupart chez Deutu, i|uelques-UDS à la Librairie centrale.

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