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sacrifiée encore. La critique littéraire, bannie faute d'espace, a été remplacée par la réclame à tant la ligne, ou par les entre-filets complaisants de la camaraderie.

Cette situation d'une presse sans autorité et sans gloire, ne peut plus empirer, si nous en croyons le témoignage d'un vétéran, deM. ArnouldFrémy, qui la dévoile d'une main impitoyable dans un volume intitulé la Révolution du journalisme1. C'est le livre d'un homme décourage autant que de talent, et qui n'a pas les opinions prudentes et sages de Fontenelle.Lamainpleinedevérités, il se garde delafermBr; il l'ouvre toute grande et en laisse tomber les révélations les plus désagréables pour l'institution encore redoutée du journalisme et pour les hommes de tous les partis qui s'y rattachent. La question des annonces y est franchement traitée, et d'autres questions plus délicates encore. M. Arnould Frémy ne craint pas de porter le doigt sur ce qu'il appelle le despotisme de la presse; il montre comment les places sont prises, conservées et défendues. Le journal ne fait ni ne peut plus rien pour ou contre les idées, il est encore très-puissant pour ou contre les hommes. Aussi, on mendie ses faveurs, on craint ses ressentiments. Voltaire, de son temps, traitait de haut le gazetier, aujourd'hui il demanderait humblement la protection du journaliste.

Il y a dans la Révolution du journalisme, un titre de chapitre assez curieux : les Journaux sans journalistes. Peutêtre serait-il plus vrai de dire qu'il y a aujourd'hui des journalistes sans journaux; car un journal devrait être une personne morale, ayant ses opinions politiques, ses tendances philosophiques ou religieuses, sa couleur littéraire, un passé et un présent en harmonie l'un avec l'autre, un groupe de rédacteurs réunis par les mêmes convictions, et des lecteurs retenus par de communes sympathies. D n'existe plus rien de tout cela. Tous les liens du journal sont à peine des liens de coterie. Il n'y a plus qu'une société en commandite : la décomposition politique morale ou littéraire est consommée. La promulgation de la liberté de la presse ne changerait rien à une situation qui appelle avant tout une révolution morale.

1. Librairie centrale, in-8, 398 pages.

M. Arn. Frémy rappelle à la presse les destinées meilleures pour lesquelles elle était faite. On l'a considérée longtemps comme un pouvoir dans l'Etat, guide et modérateur des autres pouvoirs, comme une institution, comme un sacerdoce. Il ne croit pas que ces formules soient au-dessus de son rôle et il ne craint pas de dire que la presse « est appelée, d'après toutes les probabilités, à remplacer les religions, dont l'influence pratique et sociale décroît à mesure que les temps nouveaux s'accomplissent. » Puis il ajoute:

C'est là une responsabilité qu'elle n'évitera pas et à laquelle il est indispensable qu'elle se prépare dès maintenant.

L'idée de sacerdoce que l'on rattache quelquefois à l'expression la plus relevée du journalisme, ne s'est pas introduite en vain dans l'opinion courante, quoi que puissent dire et penser à ce sujet les railleurs et les sceptiques.

Il y a là à la fois une indication et un pressentiment.

Nous n'avons pas à spécifier ici le peu de lien réel qui existe entre ce qu'on appelle l'esprit du siècle et celui des divers cultes qui se trouvent pour la plupart engagés si profondément dans les mœurs et les doctrines du passé.

Sans songer à heurter aucune conscience ni à nier les services éminents que les religions ont pu être appelées à rendre aux époques de civilisations primitives, il faut bien avouer que ce n'est pas précisément l'homme du courant actuel qui cherche la manifestation de sa conscience et de sa foi dans les anciennes pratiques religieuses....

Le vrai centre de la morale moderne, si nécessaire aux sociétés démembrées et désorientées, qui manquent non pas tant de croyances que de centres de croyances, est à organiser tout entier.

Telles sont les considérations sérieuses, élevées, auxquelles M. Arnould Frémy rattache cette conclusion pratique : « A l'heure où nous sommes, le journalisme est le sermon des gens qui ne vont pas à la messe. » Aussi, quelle douleur profonde il ressent de voir la presse si amoindrie, et le journaliste si oublieux de sa sublime mission!

A l'austérité des vues correspond une extrême solennité de langage. Le premier mot de l'auteur est celui-ci:

« Il fallait que ce livre fût fait. »

Le ton, digne de co début, comme nos citations l'ont fait voir, est un peu trop celui d'un prédicateur ou d'un philosophe. Et qui se soucie aujourd'hui de philosophie ou de prédication, à moins que le philosophe ne soit amusant, ou le prédicateur à la mode? M. Arnould Frémy, qui, avec un fond sérieux, s'est montré souvent homme d'esprit et a été un des principaux rédacteurs du Charivari, aurait dû écrire ce livre d'une plume plus légère. Il fallait ici l'épigramme, la satire, le pamphlet. Il fallait tourner, contre le journalisme politique, toute la petite artillerie de méchancetés que M. A. de Pontmartin avait si bien dirigée contre la critique littéraire; il fallait refaire, dans un cercle plus large, la Jeudis de madame Charbonneau. Un coup de fouet réveille la paresse, un coup de pistolet trouble la séourité des satisfaits, mais la philosophie n'ameute personne et un sermon n'empêche pas de dormir.

Pourvoir ce que le journalisme politique est devenu sous le régime du commerce de publicité que les nécessités du bon marché démocratique lui ont imposé, la prédication en quatre cents pages de M. Arn. Frémy n'est pas nécessaire. Il suffit de jeter un'coup d'œil sur le premier numéro venu d'un journal prospère et de faire le total des lignes, des colonnes, des pages abandonnées moyennant tarif, à la réclame et aux annonces. Un de ces nouveaux journaux auxquels l'absence de timbre et de cautionnement permet d'éclore du jour au lendemain, l'Événement a relevé ce total et l'a publié dans les formes agressives et tapageuses qu'affecte volontiers le journalisme non politique, surtout sous la direction de M. Villemessant. Il a pris à partie le journal la Patrie; il aurait pu tout aussi bien s'attaquer au Siècle, a la Presse, au Temps, aux Débats, au Moniteur officiel lui-même; qui, dans les beaux jours de la réclame, à l'approche des étrennes, par exemple, se livrent à qui mieux mieux à un envahissement si lucratif. La Patrie n'a dû se plaindre que pour la forme d'être ainsi désignée à part dans cette petite guerre à l'annonce :la place que se fait la publicité dans un journal en mesure la prospérité.

Voici donc la petite méchanceté arithmétique de l'Événement.

LA PATRIE ET SES .ANNONCES

NUMÉRO D'AUJOURD'HUI Ik DÉCEMBRE 1865

& page de la Patrie, toute en annonces.

3e page de la Patrie, toute en annonces.

2« page de la Patrie:

Dernière colonne, \k réclames payées.

Avant-dernière colonne, 10 réclames payées.

Je le crois bien, payées, puisque la première réclame est justement celle de l'Èrénement, qui nous coûte une belle pièce do 5 francs par ligne.

Mais, au moins, il reste aux abonnés de la Patrie la première page:

Ah! bien oui, la première page;

Voyez aujourd'hui la première page de la Patrie!!!

«Je t'en avais comblé, je t'en veux accabler, » crie M. Delamarre à chacun de ses abonnés.

fopage, — lre colonne, — toute en annonces;

— 2e colonne,—toute en annonces;

— 3° colonne, — toute en annonces,

sauf lk lignes. Reste donc à lire pour l'abonné de la Patrie, Sur 24 Colonnes, 3 colonnes à la lr« page et k colonnes 1/4 à la 2e page.

Le journal de M. Villemessant ajoute, avec ce ton d'assurance provocante qui ne le quitte jamais:

VIII — 18

Ah! je comprends maintenant que M. Delamarre ait biffé <U n otre annonce ces mots terribles pour la ralrie:

L'ÉVÉNEMENT Ne Contient Ni Annonces, Ni Réclames. NI REMPLISSAGE D'aucune ESPÈCE. Tout est à lire depai» la première ligne jusqu'à la dernière.

Ah! monsieur le fondateur de l'Événement, vous serie: bien fâché que cette déclaration, à laquelle vous donnez 1e relief typographique de trois ou quatre caractères différents, fût vraie ou le restât longtemps. A mesure que le nombre de vos abonnés et de vos lecteurs s'accroîtra, vous aurez, vous aussi, des réclames et des annonces. Vous en avez déjà; car dans ce même numéro qui les déclare bannies de ses colonnes, on trouve plusieurs entre-filets, comme celui-ci:

Donner les chefs-d'œuvre littéraires de toutes les nations a un prix accessible à toutes les bourses, telle est l'idée réalisée par les éditeurs de la Bibliothèqne nationale, qui ont publié jusqu'ici 72 volumes, parmi lesquels se trouvent à côté des plus remarquables œuvres de l'antiquité les écrits les plus saillants de Voltaire, Rousseau, P. L. Courier, Lamennais, Montesquieu, Diderot, etc. Encouragés par le succès qui a suivi leurs effortf. les éditeurs ont commencé sous le titre d'École mutuelle uc cours complet d'instruction populaire en 24 volumes du même format et au même prix.

Suivent l'adresse de l'éditeur, le prix des livraisons, celui du port, et le reste. Des publications « accessibles à toutes les bourses, » un « succès qui encourage les éditeurs, » etc. Voilà, sans dissimulation, l'annonce et la réclame : annonce et réclame de librairie; ce sont les seule? que la loi permette aux journaux qui ne payent pas l'impôt du timbre. Les autres viendront plus tard, si elles ne sont déjà venues, à l'aide des subterfuges ordinaires.

Le petit journalisme, le journalisme purement littéraire, comme on dit, et qui n'est quelquefois ni littéraire ni pur, se permet toutes les sortes de réclames; seulement il

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