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les dissimule, non par pudeur, mais par crainte du fisc. Je veux croire que l'on calomnie les propriétaires et les rédacteurs en vogue des petits journaux littéraires, mais chacun s'en va répétant, que la prose la plus fantastique, en apparence, de leurs colonnes, est largement payée par ceux dont elle flatte l'amour-propre ou dont elle sert les intérêts. La malveillance va jusqu'à colporter le tarif de tel ou tel chroniqueur en renom. Ici, comme toujours, la malveillance doit exagérer sinon mentir; mais telle est la condition actuelle de la presse, condamnée au bon marché forcé, qu'on la croit prête à battre monnaie avec toutes choses, même avec son honneur. Bien différente de la femme de César, son état naturel est d'être soupçonnée.

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Les recueils de morceaux choisis de la littérature française, et le comité de la Société des gens de lettres.

La pensée de dresser un inventaire de nos richesses littéraires est une de celles qui se présentent le plus naturellement à quiconque s'occupe de l'enseignement de la littérature. Elle a été maintes fois exécutée dans des recueils a l'usage de la jeunesse. Les anciennes Leçons de littérature de Noèl et Laplace ont été un livre classique répandu à milliers dans les colléges et les séminaires ; elles étaient le fond de l'érudition littéraire des élèves et souvent de leurs maîtres et régents, dans la génération précédente. Ce recneil où Delille et Chateaubriand dominaient, a disparu depuis longtemps; il a été remplacé par d'autres mieux faits peutêtre, mais qui n'ont pas eu la même popularité.

Nous en avons signalé à l'occasion plusieurs nouveaux et très-estimables, spécialement les Poêles français de M. E. Crépet, dont la première partie atteste tant de savoir, et le Cours de littérature française du major Staaf, composé pour les Suéduis, mais qui mérite de s'accréditer chez tous les peuples1. En remontant un peu plus haut, nous trouverions parmi les recueils bien faits des modèles de notre littérature, celui de MM. Théry et Dézobry, si modestement intitulé Exercices de mémoire et de lecture1, et les deux volumes de M. Antonin Roche, les Poêles français et les Prosateurs français3. Le premier qui fait partie d'un Cours d'éducation des jeune: filles témoigne d'un soin consciencieux; les deux autres volumes, dont l'auteur est directeur de l'Educational Institute de Londres, nous ont déjà fait envier aux Anglais les ressources intelligentes mises à leur service par la connaissance de notre langue et de nos chefs-d'œuvre littéraires.

Mais voici un recueil qui s'annonce plus solennellement sous un beau titre et sous un haut patronage; c'est le Trésor littéraire de la France, recueil en prose et en vers dt morceaux cmpmntès aux écrivains les plus renommés d aux personnages les plus remarquables de notre pays depuis le treizième siècle jusqu'à nos jours 1. C'est la Société des gens de lettres qui l'a publié, par les soins de son comité, et le? huit ou dix derniers ministres de l'instruction publique l'ont pris sous leurs auspices.

Un point sur lequel tout le monde a été d'accord, c'est le soin, le luxe même de l'exécution typographique. On nes'eD étonne pas; l'on sait que, de nos jours, un certain nombre d'éditeurs particuliers se font un honneur de lutter avec l'Imprimerie Impériale pour la fabrication des beaux livre*. Comme composition littéraire, le recueil né de cette longue élaboration collective d'hommes qui représentent officiellement l'élite de l'intelligence, a donné lieu aux plus vifs, aui pins bruyants reproches, mais aussi à de sympathiques apologies.

1. Voy. tome IV de F Année littéraire, p. 288 elsuiv., et tome V. p. 203 et suiv.

2. Haclietle et C", pr. in-8, à 2 colonnes. :]. liorrani et Hetzcl, in-18.

4. Hiicliutte et C'*, lome 1" prose. Cr. in-8.

On se rappelle combien l'Académie française et l'Académie des beaux-arts avaient eu la main bien malheureuse, celle-ci avec son Dictionnaire des Arts, celle-là avec son Dictionnaire historique de la langue, lorsque après soixante ans environ de préparation, elles nous donnèrent chacune leur premier fascicule. Le comité de la Société des gens de lettres, a eu plus de courage et de persévérance; il est venu à bout de son œuvre. Il s'est renouvelé moins de fois, pendant le cours du travail, que les commissions académiques des deux fameux dictionnaires; il a cependant compté assez de membres différents pour rendre la tâche des ouvriers de la dernière heure très-malaisée. Les ministres qui patronnaient l'œuvre, se sont succédé, représentant les régimes politiques divers, la monarchie parlementaire, la République, l'Empire, et des tendances morales et intellectuelles plus divergentes encore. Sous des influences et des inspirations contraires, quelque incertitude devait régner dans le choix des auteurs et des ouvrages admis à l'honneur de figurer dans le Trésor littéraire, comme les plus dignes de représenter l'art et l'esprit français.

Ajoutons que le livre était destiné à la jeunesse autant qu'aux gens du monde; qu'il devait entrer dans les écoles de l'État et dans les maisons religieuses, et que, dans les unes comme dans les autres, des scrupules de moralité, sinon de pruderie, devaient frapper d'interdit plus d'une admirable page de notre littérature nationale. Une autre difficulté' était de donner place aux contemporains dans cetle galerie de nos gloires littéraires. La mesure d'appréciation est si différente pour les vivants et les morts! Tel écrivain a joui, au siècle passé, d'une réputation immense, dont il ne reste plus qu'un nom, un souvenir; une page de lui dans un recueil de modèles semblerait une exhumation d'érudit. Un écrivain de nos jours, au contraire, destiné à un oubli plus rapide et plus profond, manque-t-il au Trésor littéraire, on accusera la galerie de notre gloire d'être fermée par l'envie ou l'esprit de parti à nos plus beaux noms.

Voilà les écueils. Les auteurs et les patrons du Trésor littéraire ne pouvaient échapper à tous; mais était-il juste de les accuser de n'en avoir évité aucun? Fallait-il ébranler la Société des gens de lettres, compromettre son existence pour les imperfections inévitables d'un ouvrage exécuté en son nom ? Car la dissolution de la société elle-même a été sur le point d'être le résultat d'une publication qui avait pour principal objet de procurer des ressources à sa bienfaisance fraternelle.

Les défenseurs de l'ouvrage pensent que de légers remaniements suffiront pour le ramener à toute la perfection dont un recueil de cette nature est susceptible; ils ont obtenu qu'une commission consultative fût nommée par la Société, poursuivre le nouveau travail du comité, et l'on nons prornet de donner, à peu de frais", satisfaction aux réclamations dans la mesure ou elles étaient légitimes. Serait-ce encore une fois le cas de dire avec Shakespeare : « Beaucoup de bruit pour rien? »

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Les volumes de mélanges à l'étranger. La critique
et l'humour mythologique de lord Macaulay.

L'Angleterre ne connaît pas moins que la France ces volumes composés de fragments qui prennent tant de place dans les publications de la librairie moderne. Les auteurs des œuvres les plus considérables ont semé, comme les autres, au jour le jour, des articles détachés dans les journaux et les revues pour les recueillir ensuite. Il n'y a pas seulement des reviewers de profession chez nos voisins, il y a aussi des reviewer.i de passage, et les plus grands nom!

figurent parmi ces derniers. Au premier rang se place l'illustre historien Macaulay que ses beaux travaux sur l'histoire d'Angleterre ont rendu si populaire et fait élever à la dignité de pair et au titre de baron. Ses études éparses dans les revues et magazines révèlent la nature de son talent et toutes les directions de sa pensée. Elles nous prouvent, que si les Annales de son pays furent l'objet de ses principales recherches, il ne restait cependant étranger à aucune partie du vaste domaine des lettres. L'antiquité grecque et romaine, la mythologie indoue, cette autre antiquité des érudits modernes, les beaux temps de la poésie italienne, les périodes diverses de !a littérature anglaise, et les relations littéraires de son pays avec les nations étrangères, tout lui était également familier, et sa critique portait partout un caractère remarquable d'autorité.

On en peut facilement juger par les traductions que nous a données M. Guillaume Guizot, de ses divers volumes de mélanges. On n'en compte pas moins de six, qui comprennent des Essais historiques et biographiques, des Essais politiques et philosophiques; des Essais sur l'histoire d'Angleterre, enfin des Essais littéraires 1. Le volume publié cette aunée sous ce dernier titre, nous montre le talent de Macaulay dans toute sa variété, et sa critique aux prises tour à tour avec les diverses époques littéraires qui peuvent se compter entre l'ancienne Grèce et l'Angleterre contemporaine. Cette critique est indépendante et élevée; elle rattache les œuvres et les auteurs aux principes qui la dominent, et s'attaque résolument aux idées par-dessus les hommes. Ainsi, à l'occasion d'une histoire de la Grèce empreinte d'une partialité évidente pour Lacédémone et d'une aversion marquée pour Athènes, lord Macaulay prend la défense de £ette dernière ville et condamne avec éclat le principe oligarchique dont Lacédémone lui paraît fournir

1. Michel Lévy frères, in-8, 416 pages.

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