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fecte volontiers le journalisme non politique, surtout sous la direction de M. Villemessant. Il a pris à partie le journal la Patrie; il aurait pu tout aussi bien s'attaquer au Siècle, à la Presse, au Temps, aux Débats, au Moniteur officiel lui-même, qui, dans les beaux jours de la réclame, à l'approche des étrennes, par exemple, se livrent à qui mieux mieux à un envahissement si lucratif. · La Patrie n'a dû se plaindre que pour la forme d'être ainsi désignée à part dans cette petite guerre à l'annonce : la place que se fait la publicité dans un journal en mesure la prospérité.

Voici donc la petite méchanceté arithmétique de l'Événement.

LA PATRIE ET SES · ANNONCES

NUMÉRO D'AUJOURD'HUI 14 DÉCEMBRE 1865

4€ page de la Patrie, toute en annonces.
3e page de la Patrie, toute en annonces.
2e page de la Patrie:
Dernière colonne, 14 réclames payées.
Avant-dernière colonne, 10 réclames payées.

Je le crois bien, payées, puisque la première réclame est justement celle de l'Evénement, qui nous coûte une belle pièce de 5 francs par ligne.

Mais, au moins, il reste aux abonnés de la Patrie la première page :

Ah! bien oui, la première page;
Voyez aujourd'hui la première page de la Patrie!!!

a Je t'en avais comblé, je t'en veux accabler, » crie M. Delamarre à chacun de ses abonnés. Tre page, -- Ire colonne, - toute en annonces ;

2e colonne, - toute en annonces;
3e colonne, - toute en annonces,

sauf 14 ligoes. Reste donc à lire pour l'abonné de la Patrie, SUR 24 COLONNES, 3 colonnes à la 1re page et 4 colonnes 1/4 à la 2e page.

Le journal de M. Villemessant ajoute, avec ce ton d'assurance provocante qui ne le quitte jamais :

VIII – 18

Ah! je comprends maintenant que M. Delamarre ait biffé de notre annonce ces mots terribles pour la l'atrie :

L'EVENEMENT NE CONTIENT NI ANNONCES, NI RÉCLAMES NI REMPLISSAGE D'AUCUNE ESPÈCE. Tout est à lire depuis la première ligne jusqu'à la dernière.

Ah! monsieur le fondateur de l'événement, vous seriez bien fâché que cette déclaration, à laquelle vous donnez le relief typographique de trois ou quatre caractères différents, fût vraie ou le restât longtemps. A mesure que le nombre de vos abonnés et de vos lecteurs s'accroîtra, vous aurez, vous aussi, des réclames et des annonces. Vous en avez déjà; car dans ce même numéro qui les déclare bannies de ses colonnes, on trouve plusieurs entre-filets, comme celui-ci :

Donner les chefs-d'æuvre littéraires de toutes les nations a tis prix accessible à toutes les bourses, telle est l'idée réalisée par les éditeurs de la Bibliothèqne nationale, qui ont publié josqu'ici 72 volumes, parmi lesquels se trouvent à côté des plus remarquables peuvres de l'antiquité les écrits les plus saillants de Voltaire, Rousseau, P. L. Courier, Lamennais, Montesquieu, Diderot, etc. Encouragés par le succès qui a suiti leurs efforts. les éditeurs ont commencé sous le titre d'École mutuelle un cours complet d'instruction populaire en 24 volumes du même format et au même prix.

Suivent l'adresse de l'éditeur, le prix des livraisons, celui du port, et le reste. Des publications a accessibles à toutes les bourses, » un « succès qui encourage les éditeurs, » etc. Voilà, sans dissimulation, l'annonce et la réclame : annonce et réclame de librairie ; ce sont les seales que la loi permette aux journaux qui ne payent pas l'impôt du timbre. Les autres viendront plus tard, si elles ne sont déjà venues, à l'aide des subterfuges ordinaires.

Le petit journalisme, le journalisme purement littéraire, comme on dit, et qui n'est quelquefois ni littéraire ni pur, se permet toutes les sortes de réclames; seulement il

les dissimule, non par pudeur, mais par crainte du fisc. Je veux croire que l'on calomnie les propriétaires et les rédacteurs en vogue des petits journaux littéraires, mais chacun s'en va répétant, que la prose la plus fantastique, en apparence, de leurs colonnes, est largement payée par ceux dont elle flatte l'amour-propre ou dont elle sert les intérêts. La malveillance va jusqu'à colporter le tarif de tel ou tel chroniqueur en renom. Ici, comme toujours, la malveillance doit exagérer sinon mentir; mais telle est la condition actuelle de la presse, condamnée au bon marché forcé, qu'on la croit prête à battre monnaie avec toutes choses, même avec son honneur. Bien différente de la femme de César, son état naturel est d'être soupçonnée.

11

Les recueils de morceaux choisis de la littérature française,

et le comité de la Société des gens de lettres.

La pensée de dresser un inventaire de nos richesses littéraires est une de celles qui se présentent le plus naturellement à quiconque s'occupe de l'enseignement de la littérature. Elle a été maintes fois exécutée dans des recueils à l'usage de la jeunesse. Les anciennes Leçons de littérature de Noël et Laplace ont été un livre classique répandu à milliers dans les colléges et les séminaires ; elles étaient le fond de l'érudition littéraire des élèves et souvent de leurs maîtres et régents, dans la génération précédente. Ce recheil où Delille et Chateaubriand dominaient, a disparu depuis longtemps; il a été remplacé par d'autres mieux faits peutêtre, mais qui n'ont pas eu la même popularité.

Nous en avons signalé à l'occasion plusieurs nouveaux et très-estimables, spécialement les Poëtes français de M. E. Crépet, dont la première partie atteste tant de savoir, et le Cours de littérature française du major Staaf, composé pour

les Suéduis, mais qui mérite de s'accréditer chez tous les peuples'. En remontant un peu plus haut, nous trouveriods parmi les recueils bien faits des modèles de notre littérature, celui de MM. Théry et Dézobry, si modestement intiiulé Excercices de mémoire et de lecture', et les deux volumes de M. Antonin Roche, les Poëles français et les Prosaleurs français 8. Le premier qui fait partie d'un Cours d'éducation des jeunes filles témoigne d'un soin consciencieux; les deux autres volumes, dont l'auteur est directeur de l'Educational Institute de Londres, nous ont déjà fait envier aux Anglais les ressources intelligentes mises à leur service par la connaissance de notre langue et de nos chefs-d'æuvre littéraires.

Mais voici un recueil qui s'annonce plus solennellement sous un beau titre et sous un haut pa! ronage; c'est le Trésor tilléraire de la France, recueil en prose et en vers de morceaux empruntés aux écrivains les plus renommés et aux personnages les plus remarquables de notre pays depuis le treizième siècle jusqu'à nos joursé. C'est la Société des gens de lettres qui l'a publié, par les soins de son comité, et les huit ou dix derniers ministres de l'instruction publique l'ont pris sous leurs auspices.

Un point sur lequel tout le monde a été d'accord, c'est le soin, le luxe même de l'exécution typographique. On ne s'en étonne pas; l'on sait que, de nos jours, un certain nombre d'éditeurs particuliers se font un honneur de lutter arec l'Imprimerie Impériale pour la fabrication des beaux livres. Comme composition littéraire, le recueil né de cette longue élaboration collective d'hommes qui représentent officiellement l'élite de l'intelligence, a donné lieu aux plus viss, aux

1. Vov. tome IV de l'année liuéraire, p. 288 el suiv., et toma V p. 293 et suiv.

2. Hachette et C'e, gr. in-8, à 2 colonnes,
3. Borrani et Betzel, in-18.
hy. Hachette et Co, tome l" prose. Gr. in-8.

plus bruyants reproches, mais aussi à de sympathiques apologies.

On se rappelle combien l'Académie française et l'Académie des beaux-arts avaient eu la main bien malheureuse, celle-ci avec son Dictionnaire des Arts, celle-là avec son Dictionnaire historique de la langue, lorsque après soixante ans environ de préparation, elles nous donnèrent chacune leur premier fascicule. Le comité de la Société des gens de lettres, a eu plus de courage et de persévérance; il est venu à bout de son @uvre. Il s'est renouvelé moins de fois, pendant le cours du travail, que les commissions académiques des deux fameux dictionnaires; il a cependant compté assez de membres différents pour rendre la tâche des ouvriers de la dernière heure très-malaisée. Les ministres qui patrondaient l'æuvre, se sont succédé, représentant les régimes politiques divers, la monarchie parlementaire, la République, l'Empire, et des tendances morales et intellectuelles plus divergentes encore. Sous des influences et des inspirations contraires, quelque incertitude devait régner dans le choix des auteurs et des ouvrages admis à l'honneur de figurer dans le Trésor littéraire, comme les plus dignes de représenter l'art et l'esprit français.

Ajoutous que le livre était destiné à la jeunesse aulant qu'aux gens du monde; qu'il devait entrer dans les écoles de l'Etat et dans les maisons religieuses, et que, dans les unes comme dans les autres, des scrupules de moralité, sinon de pruderie, devaient frapper d'interdit plus d'une admirable page de notre littérature nationale. Une autre difficulté était de donner place aux contemporains dans cet!e galerie de nos gloires littéraires. La mesure d'appréciation cst si différente pour les vivants et les morts ! Tel écrivain a joui, au siècle passé, d'une réputation immense, dont il ne reste plus qu'un nom, un souvenir; une page de lui dans un recueil de modèles'semblerait une exhumation d'érudit. Un écrivain de nos jours, au contraire, destiné à un oubli

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