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Mais du nectar divin j'ai vu les derniers flots;
Esclaves, pour dormir, préparez-nous les couches;
Les paroles sans suite expirent sur nos bouches,
Le sommeil répand ses pavots.

C'est pour le moment une témérité, encouragée, il est vrai, parla mode, que d'entreprendre un recueil exclusivement formé de Sonnets. On sait ce que ce petit genre, si prétentieux dans sa modestie, réclame de perfection dans la forme et dans la pensée. M. Joséphin Soulary1 lui-même n'en compte qu'un petit nombre d'irréprochables dans la volume qui lui a fait une si prompte réputation. En trouverait-on beaucoup qui fussent sans défauts dans le recueil de M. Louis Goujon? Ce n'est pas le plus grand nombre, à coup sûr, qui rempliraient le programme de Boileau. J'en veux citer un cependant qui a de la grâce, de la fraîcheur, un sentiment heureux de la nature et de ses harmonies morales. 11 est dédié à Mme Hyacinthe du Pontavice de Heussey et s'intitule : l'Étang de Heussey.

Encaissé dans les bois, au fond d'une prairie,
L'étang que nous aimons sourit frais et charmaDt;
Le hêtre teint de vert son cristal, plus dormant
Que le front calme et pur d'une Vierge qui prie.

Le sentier qui l'enlace est plein de rêverie;
Le vent, qui fait chanter les arbres de ses bords,
Couche sur son miroir les rameaux déjà morts
Et le ride au hasard d'une feuille flétrie.

Sa rive monte à peine au-dessus de ses eaux,
Aussi, pour se baigner, je crois que les oiseaux
N'ont qu'à courber plus bas les branches frémissantes.

Oh 1 que mon jeune cœur lui ressemble toujours!

Cette onde si limpide est l'image des jours

Où le vent sèmera les feuilles jaunissantes. ''

Le recueil de Sonnets de M. L. Goujon est imprimé chez feu Louis Perrin, avec toute l'élégance que cet artiste typographe apportait dans ses œuvres de prédilection. Beaucoup de pièces sont dédiées à des noms connus parmi lesquels je suis confus de trouver le mien. Je remercie l'auteur de cette attention délicate, en lui demandant pardon des restrictions un peu sévères que j'ai dû faire sur l'ensemble de son œuvre, malgré mon estime pour le talent dont il a fait plusieurs fois preuve, et toute ma sympathie pour le généreux désintéressement avec lequel il cultive an art si dédaigné.

1. Voy. tome N de l'Année littéraire, p. 42-48.

M. Armand Renaud est aussi un poète persévérant, intrépide. Voici, en peu de temps, son troisième volume de vers, les Pensées tristes1. La critique, qui avait souri a son recueil de début, les Pocmes de l'Amour, s'était montrée dédaigneuse on sévère pour son second essai, les Caprices de boudoir: caprices mauvais que nous avons nous-mème durement traités'. M. Armand Renaud revient à la poésie avec courage et non sans talent. Il a le sentiment de la forme et du rhythme, et il éprouve le besoin d'enfermer dans le moule harmonieux du vers une impression personnelle, sinon toujours une idée. Selon plus d'un illustre exemple, il a mis en tête de son livre, comme préface, un chapitre d'esthétique, où l'on trouve d'exoellentes remarques sur le progrès de la forme, de l'enveloppe matérielle de la poésie.

On ne saurait nier, dit-il, qu'il n'ait été trouvé de nos jours de magiques secrets pour la séduction des oreilles. Tantôt, c'est du mysticisme, et alors tout est fluide, vaporeux; il passe sur les yeux comme des ombres; les mots sont d'un vague qui rappelle la lueur du clair-obscur; des phrases mi-voilées invitent à la rêverie sans lui ôter sa liberté. Tantôt c'est une description, ert toutes les merveilles de la nature tropicale se dressent devant vous, non point décolorées, mais vivantes; tantôt une satire, et alors ce ne sont plus les pieds de plomb de la plaisanterie classique, mais les ailes légères, le fin aiguillon d'Aristophane; tantôt un récit épique, et on retrouve le mélange de pompe et de simplicité de l'Orient, le ton à la fois familier et héroïque du moyen âge.... Il y a des poésies qui n'ont de valeur que psr la sonorité des mots, mais où l'on est allé si loin dans cette science que les mots eux-mêmes, plutôt par leur son que par le sens qui s'y attache, éveillent le rêve.

1. Hachette et C, in-18.

2. Voyez tome VI de V Année littéraire, p. 26.

L'auteur rappelle un reproche qu'il a fait ailleurs au poète anglais Alfred Tennyson, et, en le répétant, il entend faire le procès à presque toute la poésie française contemporaine. « A toutes les qualités qui enchantent les oreilles, lerhythme, le nombre, la science mélodique et harmonique de la poésie, il joint un grave défaut, celui de l'élan. Partout, même lorsqu'il est véritablement attendri, on sent primer la préoccupation des effets de sonorité, de cadence et d'expression. Quand il pleure, ce sont des perles qui tombent. Les larmes sont moins précieuses; elles charmeraient pourtant davantage. »

Enfin, comme règle pratique, M. Armand Renaud ajoute: « Une fois que, par cet éclectisme variable pour chacun, selon les tendances et les affinités de son esprit, on se serait créé une langue et une forme à soi, il faudrait se garder de s'y complaire, de s'endormir au bruit des rhythmes et des mots, mais s'élever plus haut vers l'idée, et là chanter le deuil ou la joie, la réalité ou le rêve, la nature ou Dieu, selon ce qu'on aime; se taire, si l'on n'aime rien. »

Excellente*leçon : voyons à l'œuvre celui qui la donne. M. Armand Renaud paraît aimer pardessus tout la poésie, et dès lors il la chante bien. C'est à elle qu'est consacrée la première pièce de ses Pensées tristes, sous ce titre: la Divine, et c'est peut-être la meilleure du livre, la plus simple, la plus vraie, la mieux sentie. Elle est longue, j'en extrais quelques stances:

.... Elle a, pour orner sa tête,
Pour ceindre ses tempes de feu,
Les psaumes que le roi poète
Sur les harpes offrait à Dieu.

Les lliades grandioses
Font rivières sur ses habits.
L'Arioste, voilà ses roses,
Et Dante, voilà ses rubis.

Aussi, dans nos heures de joie,
Quand nous en sommes au moment
Où notre ciel d'amour flamboie,
Je la pare Dieu sait comment.

J'enroule un sonnet à sa taille,
Mes hymnes lui font des colliers;
De stances, qu'avec soin je taille,
Je couvre ses bras et ses pieds.

Voilà la poésie, telle que ses rares amants la voient encore, d'un regard fasciné. Mais la foule ne comprend plus le culte qu'ils rendent à cette belle idole, et, le sentiment de leur isolement les poursuivant au milieu de son temple en ruines, l'hymne qu'ils veulent chanter à la déesse se tourne en complainte; les psaumes de David font place aux lamentations de Jérémie, et les poètes jeunes encore comme M. Renaud, riment, presque malgré eux, des Pensées tristes.

8

La décentralisation poétique, ses promesses et ses fruits.
M. G. Ponzio.

Les poètes peuvent, comme les prosateurs, obtenir pour leurs idées des sympathies que le mérite littéraire de leurs essais ne leur attirerait pas. Ils ont beau défendre en vers une cause plus ou moins populaire avec plus de dévouement

que d'éclat, la critique se laisse désarmer facilement en faveur de l'intention. C'est ainsi que les Chants du peuple, de M- J.-G. Ponzio1, nous sont recommandés par une préface de M. Laurent Pichat, dont la prose vaut mieux que les vers de son protégé. Ils sont aussi recommandés par les chaleureux éloges de M. Victor Hugo, de Garibaldi, etc. Je ferai connaître l'auteur et le livre en citant le sonnet de début, moins médiocre, pour la forme, que le reste du livre dont il marque la tendance généreuse.

LE RÊVE DU POÈTE.

Le poète est du ciel le digne mandataire,
Car, enseigner le bien, est sa tâche ici-bas;
11 est l'espoir du pauvre et l'ami des grabats,
Et ses chants ont pour tous un effet salutaire.

Tant qu'il est de grands maux à calmer sur la terre,
Il doit intervenir dans nos moindres débats,
Et ne doit pas quitter la lyre des combats,
Le Christ de ses vertus l'ayant fait légataire.

La gloire à son foyer ne vient jamais s'asseoir.
Mais d'avoir travaillé pour tous, quand vient le soir,
Il éprouve parfois la joie intérieure;

Et lorsque tant de gens rêvent de plaisirs vains,
Le cœur remplit d'amour et de pensers divins,
11 rêve ce grand mot : « l'humanité meilleure. »

On nous donne les Chants du peuple comme un fruit de la décentralisation littéraire. On nous parle de cénacles de poètes s'établissant à Lyon, à Mâcon et autres provinces. Avouons que les productions poétiques de ces belles contrées ne valent pas encore leurs soieries et leurs vins.

La décentralisation littéraire n'est pas jusqu'ici favorable

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