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... Elle a, pour orner sa tête,
Pour ceindre ses tempes de feu,
Les psaumes que le roi poëte
Sur les harpes offrait à Dieu.

Les lliades grandioses
Font rivières sur ses habits.
L'Arioste, voilà ses roses,
Et Dante, voilà ses rubis.

Aussi, dans nos heures de joie,
Quand nous en sommes au moment
Où notre ciel d'amour flamboie,
Je la pare Dieu sait comment.

J'enroule un sonnet à sa taille,
Mes hymnes lui font des colliers;
De stances, qu'avec soin je taille,
Je couvre ses bras et ses pieds.

Voilà la poésie, telle que ses rares amants la voient encore, d'un regard fasciné. Mais la foule ne comprend plus le culte qu'ils rendent à cette belle idole, et, le sentiment de leur isolement les poursuivant au milieu de son temple en ruines, l'hymne qu'ils veulent chanter à la déesse se tourne en complainte; les psaumes de David font place aux lamentations de Jérémie, et les poëtes jeunes encore comme M. Renaud, riment, presque malgré eux, des Pensées tristes.

La décentralisation poétique, ses promesses et ses fruits.

M. G. Ponzio.

Les poëtes peuvent, comme les prosateurs, obtenir pour leurs idées des sympathies que le mérite littéraire de leurs essais ne leur attirerait pas. Ils ont beau défendre en vers une cause plus ou moins populaire avec plus de dévouement

que d'éclat, la critique se laisse désarmer facilement en faveur de l'intention. C'est ainsi que les Chants du peuple, de M. J.-G. Ponzio', nous sont recommandés par une préface de M. Laurent Pichat, dont la prose vaut mieux que les vers de son protégé. Ils sont aussi recommandés par les chaleureux éloges de M. Victor Hugo, de Garibaldi, etc. Je ferai connaître l'auteur et le livre en citant le sonnet de début, moins médiocre, pour la forme, que le reste du livre dont il marque la tendance généreuse.

LE RÊVE DU POËTE.

Le poëte est du ciel le digne mandataire,
Car, enseigner le bien, est sa tâche ici-bas;
Il est l'espoir du pauvre et l'ami des grabats,
Et ses chants ont pour tous un effet salutaire.

Tant qu'il est de grands maux à calmer sur la terre,
Il doit intervenir dans nos moindres débats,
Et ne doit pas quitter la lyre des combats,
Le Christ de ses vertus l'ayant fait légataire.

La gloire à son foyer ne vient jamais s'asseoir.
Mais d'avoir travaillé pour tous, quand vient le soir,
Il éprouve parfois la joie intérieure;

Et lorsque tant de gens rêvent de plaisirs vains,
Le cour remplit d'amour et de pensers divins,
Il rêve ce grand mot : « l'humanité meilleure. »

On nous donne les Chants du peuple comme un fruit de la décentralisation littéraire. On nous parle de cénacles de poētes s'établissant à Lyon, à Mâcon et autres provinces. Avouons que les productions poétiques de ces belles contrées ne valent pas encore leurs soieries et leurs vins.

La décentralisation littéraire n'est pas jusqu'ici favorable

1. Nimes, Clavell-Ballivet et Cie, in-18, 360 p.

à la poésie. Il peut y avoir des poëtes parisiens en province et des poëtes provinciaux à Paris; ainsi M. Soulary, de Lyon, se classera dans le mouvement littéraire parisien; sa poésie n'a aucune prétention locale. Quant aux poètes provinciaux de Paris, ils sont plus nombreux qu'on ne voudrait, et il est inutile de les nommer. Tout vrai poéte, c'est-à-dire celui qui a l'idée, le sentiment, la forme, ou seulement, dans une large mesure, l'un de ces éléments, n'est ni de Paris, ni de la province; il est Français, il est moderne. Quant à ces centres littéraires, ces foyers de poésie dont quelques villes sont fières, je n'y trouve encore que des prétentions impuissantes et une ambitieuse médiocrité. J'ai là sous la main quelques recueils de fleurs poétiques épanouies dans les provinces de France qui ont le plus de soleil. Il est étrange combien cette végétation est misérable, et je ne trouverais que des vers de mirliton à citer dans toute cette poésie de clocher. Il y aurait une curieuse étude générale à faire de l'influence immédiate de la décentralisation sur la poésie.

Les citations des poëtes dans l'Année littéraire. MM. Sully-Prudhomme,

E. Lemerle, L. Goujon, A. Lefèvre.

J'ai traité assez souvent les questions générales de poétique et d'esthétique à propos de recueils de vers, signés de noms nouveaux et de noms connus, pour qu'on ne me reproche pas de reculer devant l'exposition de mes idées personnelles sur les conditions du développement de la poésie aus diverses périodes de l'histoire et sur les causes de ses défaillances à notre époque. Je dois éviter les redites et ne pas reprendre de haut des discussions qui emportent plus ou moins la critique dans les nuages, quand les livres qui en

seraient le prétexte nous retiennent souvent si lourdement sur la terre. Ce que j'aimerais à offrir de préférence à mes lecteurs, ce seraient des échantillons de poésie gracieuse ou forte, des citations de bons vers, qu'on trouverait ou qu'on relirait avec plaisir dans ce recueil, si on les avait lus dans le livre de l'auteur. L'Année littéraire gagnerait sans doute beaucoup à servir d'écrin à une collection de perles, et les perles elles-mêmes n'y perdraient pas : ce serait une lumière de plus jetée sur de belles choses naturellement avides du grand jour.

Il pourrait même se faire que de charmantes petites pièces, après avoir passé inaperçues dans leur recueil natal, fussent très-remarquées dans la modeste exhibition annuelle que leur offre notre volume. Cela est arrivé plus d'une fois, et l'on a vu certains extraits de l'Année littéraire faire le tour des journaux et des revues. Nous avons été heureux de procurer, l'année dernière, cette bonne fortune à un écrivain qui avait assez de réputation pour se passer du concours de notre publicité, au gracieux Saintine. Sa petite pièce de vers, la Prise de Ptolemaïs, était restée perdue dans les rêveries en prose de la Seconde Vie : citée une première fois par l'Année littéraire, cette charmante bluette a été reproduite par des critiques qui voulurent bien nous savoir gré de la leur avoir signalée.

Eh! bien, faisons donc des citations. La chose est commode à dire; mais le choix est difficile à faire. Et ce n'est pas l'embarras des richesses qui nous arrête. J'ai sous la main un certain nombre de volumes de pièces détachées et je n'ai pas de raison de croire que ce soient les plus pauvres qui m'arrivent de préférence; combien pourrais-je en extraire de compositions faites pour charmer le caur ou l'esprit? Il est vrai qu'il me reste la ressource de présenter celles que je choisis, sinon comme des modèles, au moins comme des échantillons.

Parmi les pièces les plus courtes, j'aime celles qui, sous

une forme pure, enferment une idée, un sentiment. A ce titre, j'en reproduis volontiers une, que jemprunte au recueil de Stances et poëmes de M. Sully-Prudhomme.

LES STATUES.

Je revenais du Louvre hier.
J'avais parcouru les portiques
Où le chąur des Vénus antiques
Se range gracieux et fier.

A ces marbres, divins fossiles,
Délices de l'ail étonné,
Je trouvais bon qu'il fût donné
Des palais de rois pour asiles.

Comme j'allais extasié,
. Vint à passer une pauvresse;
Son regard troubla mon ivresse
Et m'emplit l'âme de pitié.

Ah! m'écriai-je, qu'elle est påle
Et triste, et que ses traits sont beaux!
Sa robe étroite est en lambeaux;
Elle croise avec soin son châle.

Elle est nu-tête; ses cheveux,
Mal noués, épars derrière elle,
Forment leur onde paturelle;
Le miroir n'a pas souci d'eux.

Des piqûres de son aiguille
Elle a le bout du doigt tout noir;
Et ses yeux au travail du soir
Se sont affaiblis.... Pauvre fille !

Hélas ! tu n'as ni feu ni lieu :
Pleure et mendie au coin des rues!
Nos palais sont pour les statues,
Et tu sors de la main de Dieu.

1. Faure, in-18.

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