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plus rapide et plus profond, manque-t-il au Trésor littéraire, on accusera la galerie de notre gloire d'être fermée par l'envie ou l'esprit de parti à nos plus beaux noms.

Voilà les écueils. Les auteurs et les patrons du Trésor littéraire ne pouvaient échapper à tous; mais était-il juste de les accuser de n'en avoir évité aucun? Fallait-il ébranler la Société des gens de lettres, compromettre son existence pour les imperfections inévitables d'un ouvrage exécuté en son nom ? Car la dissolution de la société elle-même a été sur le point d'être le résultat d'une publication qui avait pour principal objet de procurer des ressources à sa bienfaisance fraternelle.

Les défenseurs de l'ouvrage pensent que de légers remaniements suffiront pour le ramener à toute la perfection dont un recueil de cette nature est susceptible; ils ont obtenu qu'une commission consultative fût nommée par la Société, pour suivre le nouveau travail du comité, et l'on nous prontet de donner, à peu de frais, satisfaction aux réclamations dans la mesure ou elles étaient légitimes. Serait-ce encore une fois le cas de dire avec Shakespeare : a Beau coup de bruit pour rien ? »

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Les volumes de mélanges à l'étranger. La critique

et l'humour mythologique de lord Macaulay,

L'Angleterre ne connaît pas moins que la France ces volumes composés de fragments qui prennent tant de place dans les publications de la librairie moderne. Les auteurs des œuvres les plus considérables ont semé, comme les autres, au jour le jour, des articles détachés dans les journaux et les revues pour les recueillir ensuite. Il n'y a pas seulement des reviewers de profession cliez nos voisins, il y a aussi des reviewers de passage, et les plus grands noms

figurent parmi ces derniers. Au premier rang se place l'illustre historien Macaulay que ses beaux travaux sur l'histoire d'Angleterre ont rendu si populaire et fait élever à la dignité de pair et au titre de baron. Ses études éparses dans les revues et magazines révèlent la nature de son talent et toutes les directions de sa pensée. Elles nous prouvent, que si les Annales de son pays furent l'objet de ses principales recherches, il ne restait cependant étranger à aucune partie du vaste domaine des lettres. L'antiquité grecque et romaine, la mythologie indoue, cette autre antiquité des érudits modernes, les beaux temps de la poésie italienne, les périodes diverses de la iittérature anglaise, et les relations littéraires de son pays avec les nations étrangères, tout lui était également familier, et sa critique portait partout un caractère remarquable d'autorité.

On en peut facilement juger par les traductions que nous a données M. Guillaume Guizot, de ses divers volumes de mélanges. On n'en compte pas moins de six, qui comprennent des Essais historiques et biographiques, des Essais politiques et philosophiques; des Essais sur l'histoire d'Angleterre, enfin des Essais littéraires 4. Le volume publié cette année sous ce dernier titre, nous montre le talent de Macaulay dans toute sa variété, et sa critique aux prises tour à tour avec les diverses époques littéraires qui peuvent se compter entre l'ancienne Grèce et l'Angleterre contemporaine. Cette critique est indépendante et élevée; elle rattache les œuvres et les auteurs aux principes qui la dominent, et s'attaque résolûment aux idées par-dessus les hommes. Ainsi, à l'occasion d'une histoire de la Grèce empreinte d'une partialité évidente pour Lacédémone et d'une aversion marquée pour Athènes, lord Macaulay prend la défense de cette dernière ville et condamne avec éclat le principe oligarchique dont Lacédémone lui paraît fournir

1. Michel Lévy frères, in-8, 416 pages.

un triste exemple. La page suivante est assez caractéristique pour être citée.

Les ombres du caractère athénien frappent les yeux plus vite que celles du caractère lacédémonien, non qu'elles soient plus sombres, mais parce qu'elles se détachent sur un fond plus éclatant. La loi de l'ostracisme en est un exemple. On ne peut rien concevoir de plus odieux que cette pratique de punir un citoyen tout simplement et tout ouvertement à cause de sa supériorité, et nulle partie des institutions d'Athènes n'a excité de plus fréquentes ou de plus justes censures. Lacédémont est pure de cette loi. Et pourquoi? Lacédémone n'en avait pas besoin. L'oligarchie est en soi un ostracisme, un ostracisme non pas temporaire, mais permanent, ann pas douteux, mais certain. Les lois de Sparte empêchaient se développement du mérite au lieu de l'attaquer dans sa maturité. Elles ne co:paient pas la plante dans toute sa beauté et toute sa force; elles frappaient le sol d'une éternelle stérilité. En dépit de la loi de l'ostracisme, Athènes produisit en cinquante ans les plus grands hommes publics qui aient jamais existé. A qui Sparte eut-elle pu appliquer l'ostracisme ? Elle a produit tout au plus quatre hommes éminents : Brasidas, Gylippe, Lysandre et Agésilas, et aucun ne put s'illustrer à Sparte même; ce ne fut qu'en échappant à ce pays où l'influence de l'aristocratie desséchait tout ce qu'il y avait de bon et d'élevé, ce ne fut qu'en cessant d'être Lacédémoniens qu'ils devinrent de grands hommes. Brasidas, dans toutes les villes de Thrace, fut dans toute l'étendue du terme, un chef démocratique, le ministre et le général favori du peuple. On peut en dire autant de Gylippe à Syracuse. Lysandre dans l'Hellespont et Agesilas en Asie, échapperent quelque temps aux contraintes odieuses qu'imposait la constitution de Lycurgue. Tous deux acquirent leur renommée à l'é tranger, et tous deux revinrent chez eux pour être surveillés et comprimés. Ce fait n'est pas particulier à Sparte. Partout où l'oligarchie a existé, elle a toujours étouffé le développement du génie.

Cette hauteur de vues et de langage peut s'apprécier dans tous les pays et dans toutes les langues. L'esprit de lord Macaulay paraîtra plus étrange au goût français. Il se plait dans des allusions que nous entendons à peine et pousse

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les métamorphoses et les allégories à des développements d'une persévérance et d'une solidité toutes britanniques. Il faut voir comment il regrette l'autorité prise par un livre dangereux dont on n'a pas combattu assez tôt l'influence à l'origine. « C'était alors le moment de le frapper, comme Indra le disait de Kéhama. On a laissé passer le moment, et il s'en est suivi que M. Nidfort a fait comme Kéhama : il a étendu une main victorieuse sur l'Amrééta littéraire et il semble être sur le point de boire le précieux élixir de l'immortalité. Je m'aventure à imiter le courage de l'honnête Glendower. Lorsqu'il vit l'Amrééta dans la main de Kehama, un instinct qui repoussait toute tentative de contrainte, l'entraîna dans cette extrémité : il résolut de saisir la coupe et de défier le rajha sous les yeux de Sééva; en avant il s'élança pour tenter cette lutte inégale. »

Ce fatras mythologique a grand besoin de deux lignes de traduction que voici : « En un mot, je voudrais présenter quelques considérations qui peuvent tendre à replacer à son véritable niveau un livre qui a été vanté outre mesure. » Nos enfants sauront-ils jamais un jour le sanscrit, comme nous avons su le grec? Je l'ignore; mais il est à souhaiter qu'ils ne fassent pas un tel usage des réminiscences hindoues dans leurs essais littéraires.

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L'ancien roman poétique dans la littérature anglaise. Thomas Moore,

MM. Butat et Ed. Thierry.

On a un peu oublié la prose poétique de Chateaubriand; le Génie du christianisme, les Martyrs, ont vieilli de plu· sieurs siècles en cinquante ans. Est-il étonnant que les auyres rivales produites à l'étranger sous l'influence du même christianisme romantique, soient devenues pour nous l'objet

de la même indifférence et d'un plus profond oubli" ? Qui se souvient aujourd'hui de l'Épicurien de Thomas Moore? Parmi ceux qui en connaissent le titre combien peu savent qu'il s'agit ici d'un roman poétique et pieux, mettant aux prises l'antiquité païenne et le dogme chrétien, pour la glorification et le triomphe de ce dernier ! On a remarqué que Chateaubriand écrivit le Génie du christianisme à Londres et et conçut le projet des Martyrs dans cette même ville. C'est à Paris que Thomas Moore esquissa l'Epicurien.

Dans cette dernière æuvre les scènes et les types des Martyrs ont leurs pendants ; Alciphron se fait chrétien comme Eudore ; à l'action de la grâce sur lui se joint celle de l'amour; il n'a qu'une âme avec Aléthé, comme Eudore n'a qu’une âme avec la fille de Démodocus. Aléthé, la Vérité, est fille de Théora, la Contemplation. Une femme a perdu le monde naissant, la femme est l'instrument du salut dans le monde coupable. « L'amour est le commencement et la fin de la foi. Les femmes ont cru parce qu'elles aimaient, et la foi se répandra partout où, auprès d'une femme qui croit, il y aura un homme qui aime, »

Telle est l'impression générale de l'Epicurien, suivant M. Édouard Thierry, qui a écrit la préface d'une traduction nouvelle de ce roman par M. Henri Butat". Pour ajouter à l'attrait de cette publication, les vers dont le texte original était semé ont été traduits par M. Théophile Gautier, dont le nom est un gage de parfaite élégance, sinon de stricte fidélité. Le crayon de M. Doré prête aussi son concours au

1. L'indifférence du public pour les compositions poétiques en l'honneur du christianisme naissant ne décourage pas chez nous tous les poëtes. M. Cénac-Moncaut a repris en vers l'histoire de la conquête du monde barbare à la foi chrétienne qu'il avait jadis célébrée dans de poétiques romans. Son poëme en douze chants, les Chrétiens ou la Chute de Rome (libr. Amyot, petit in-18, 188 pages) témoigne d'une égale fidélité au culte des traditions chrétiennes et à celui de la poésie,

2. Dentu, in-8, XXXII-308 pages, avec dessins de G. Doré,

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