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tradncteur, et plusieurs des scènes ou des sites les plus remarquables en reçoivent une interprétation pittoresque. LÉpicurien avait déjà été traduit plusieurs fois en France, par Renouard et Alex. Aragon en 1827, par Yves Tennaëc (Alex. Chèvremont) en 1837 : ce qui n'empêcha pas cet ouvrage de rester très-inconnu parmi nous. M. Thierry en faisant cette remarque trouve que c'est pour M. Butat une bonne fortune. La nouvelle version réussira-t-elle à rendre l'æuvre de Thomas Moore plus populaire ? La fera-t-elle accepter, ainsi que le veut l'auteur de la Préface, comme « la meilleure réponse » aux écrits modernes « où la critique remonte elle aussi, vers les origines du christianisme naissant, mais pour lui demander où sont ses preuves ? » Il est permis d'en douter, et n'est-ce pas accuser l'insuffisance des adversaires actuels des Strauss et des Renan que d'aller chercher rétrospectivement un contre-poison à la Vie de Jésus dans une réimpression de l'Épicurien?

HISTOIRE ET ÉTUDES ACCESSOIRES.

Histoire générale de l'humanité. Changement des points de vue.

M. Prévost-Paradol.

S'il est curieux de pénétrer par des recherches spéciales dans l'histoire particulière d'une nation, on trouve un intérêt d'un ordre plus élevé à rapprocher dans une revue générale les histoires des différents peuples qui ont vécu ensemble ou qui se sont succédé dans le monde ancien et dans le monde moderne. Nos idées sur le mouvement et la marche de l'humanité depuis l'origine jusqu'à nos jours, tiennent étroitement à nos doctrines philosophiques, scientifiques et religieuses. L'histoire universelle s'obscurcit ou s'éclaire, prend un aspect nouveau à chacune de ces révolutions intellectuelles et morales qui viennent modifier à des intervalles plus ou moins longs, les croyances de l'homme sur son origine et sa nature, sur ses relations avec le monde extérieur et avec Dieu. Quelle différence entre Bossuet et Voltaire, comme historien de l'humanité ! Mais aussi quelle distance entre les idées et les sentiments des deux siècles que ces deux grands hommes personnifient, entre les systèmes cosmogoniques, religieux on philosophiques qui ont leur écho dans le Discours sur l'histoire universelle et dans l'Essai sur les maurs et l'esprit des nations!

Je n'ai pas écrit mon a Histoire universella; » mais je

voudrais que tout homme instruit, que tout esprit un peu élevé et qui cherche à se rendre compte de lui-même, essayât de résumer, à son point de vue particulier, la marche générale de l'homme et de formuler les impressions qu'il éprouve à la vue de cet immense spectacle. Il marquerait par là le courant d'idées auquel il cède, et le mouvement qui l'emporte lui-même vers l'un des deux pôles de la philosophie, au milieu des oscillations de la génération présente entre les desseins de la Providence et les lois de la nature, entre la Foi et la Science.

M. Prévost-Paradol, aujourd'hui le plus jeune des membres de l'Académie française, était à peine sorti des bancs de l'école et encore tout à fait inconnu, quand il traçait, il y a une douzaine d'années, ce résumé personnel de la marche générale de l'humanité, sous le titre de Revue d'histoire universelle". Il a repris son travail avec plus de maturité, en a retouché presque toutes les pages, pour l'amener à ce degré de précision et de clarté, qui a tant de prix pour nous, lorsque nous sommes devenus, à force d'écrire, plus exigeants pour nous-mêmes. Persévérant dans les idées et les impressions premières, il en a voulu cependant présenter l'expression sous une forme plus réservée et sous un titre encore plus modeste, celui d'Essai sur l'histoire universelle.

Au premier coup d’æil, on est frappé de la distance qui sépare lEssai de M.Prévost-Paradol du Discours de Bossuet. Pour celui-ci, le peuple juif est le centre de l'humanité; son histoire éclaire et relie toutes les doctrines religieuses et rattache la nouvelle loi à l'ancienne, le christianisme et l'Eglise à la révélation primitive. Bossuet ne voit rien, ne connait rien par delà les temps bibliques, et c'est d'un petit coin perdu, de la Judée, qu'il fait émerger la lumière des

1. Hachelte et C, 1854, gr. in-8. 2. Même librairie, 2 vol. in-18, vill-iv, 518-532 pages.

tinée à rayonner sur le monde. Tel n'est pas le point de

vue apparent de M. Prévost-Paradol. Dans le premier vo• lume, consacré au monde ancien, les juifs tiennent si peu

de place, qu'il faut les cherchef pour découvrir le mince paragraphe qui leur est accordé dans le chapitre de la civilisation orientale. Historiquement, rien n'est moins important que les anciennes destinées de ces populations émigrées de l'Asie qui viennent se cantonner dans la petite terre de Chanaan, après avoir subi des siècles de captivité en Egypte.

D'autres peuples, inconnus à Bossuet, tiennent une bien autre place dans l'histoire de l'antiquité. La Chine, l'Inde, l'Égypte, se disputent l'honneur d’être le berceau de la civilisation : ce sont les centres puissants de lumière et d'influence. Les Juifs ont emporté avec eux, dans leur fuite, quelques parcelles du trésor intellectuel, et ils les conservent tant bien que mal, au milieu de révolutions sans action sur leurs voisins. Les Phéniciens qui nous sont encore si peu connus, ont eu dans l'antiquité une action incomparablement supérieure : ils ont visité tous les peuples, les ont reliés par le commerce, et ont transporté de l'un chez l'autre, les germes de la civilisation, comme les signes de l'écriture et du calcul. Les Assyriens, les Perses, les Mèdes, ont dû avoir une influence politique et religieuse, que l'interprétation de leurs monuments nous dévoilera peut-être quelque jour.

Mais le peuple privilégié de l'antiquité, celui que Jouffroy appelait « le vrai peuple de Dieu, » le soldat, le missionnaire de la civilisation, le père de la philosophie et des arts, ce fut le peuple grec. Vainqueur du monde asiatique, vaincu à son tour, par le raffinement et la corruption de ses mæurs, il transforme à son image la Rome victorieuse, il en fait l'héritière de ses conquêtes morales et de son esprit. La fusion des idées grecques et des doctrines orientales, dont le judaïsme fut un écho, produit le christianisme auquel Constantin donne la souveraineté. Alors, le monde ancien

est à l'agonie, et avec une religion nouvelle, le monde moderne commence.

Bossuet s'était arrêté là. Il aurait été curieux de voir comment il eût raconté le moyen âge, puis la Renaissance, les grandes luttes et les conquêtes douloureuses de l'esprit nouveau contre lequel il nourrissait un dédain si superbe. Il est probable qu'il aurait compris le monde moderne d'une manière aussi étroite que le monde ancien. Seulement, la faiblesse de cette partie de son æuvre n'aurait pas eu la même cause. Ce qui l'empêchait de comprendre le mouvement de l'humanité, avant l’avénement des Barbares, nos pères, c'est l'ignorance profonde, absolue, de tout ce qui était resté en dehors de l'histoire classique, sacrée ou profane. A partir de la diffusion du christianisme, il lui aurait été plus facile d'embrasser d'un coup d'ail l'ensemble des événements et de puiser l'histoire à ses sources; mais les intérêts de l'orthodoxie l'eussent constamment égaré et aveuglé. Comment Bossuet aurait-il pu comprendre, comme historien, la religion de Mahomet, son influence et la brillante civilisation qui s'y rattache? Comment aurait-il jugé dans toute l'Europe ce grand effort de l'affranchissement : des communes, favorisé par la royauté, qui le tourne ensuite à son profit? Et la Réforme, avec toutes les révolutions politiques et morales qu'elle déchaîne? En histoire comme en théologie, Bossuet n'y pouvait voir qu’un scandale. Et cet esprit d'invention et de découverte qui crée l'industrie, transforme la science, qui, par l'imprimerie, multiplie la puissance de la parole, tandis qu'une philosophie indépendante ouvre des voies inconnues à la pensée, qui, en révélant un ciel nouveau et des terres nouvelles, recule à l'infini l'horizon de l'homme et agrandit le cercle de son action ? De quel æil Bossuet eût-il vu tout cela ? Comment eût-il concilié avec ses principes immuables ce besoin de changement, qui est l'expression populaire de la foi au progrès, dans les sociétés modernes?

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