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une marche plus ou moins rationelle, leur tracer leur courbe mathématique; il suffit de comprendre la marche, alors qu'elle s'accomplit, et de déterminer la courbe à mesure qu'elle se développe.

La tâche, même ainsi réduite, a ses difficultés. Il y a de; incertitudes, des irrégularités, qui déroutent souvent l'observateur. Cependant l'ensemble rectifie le détail, et ordinairement la devise de la philosophie de l'histoire est le mot progrès. Pour M. Prévost-Paradol, c'est surtout le mot justice. « L'histoire n'a pas de raison d'être, dit-il, si elle n'enseigne la justice; et l'histoire universelle, qui dispose du temps et de l'espace, semble d'autant mieux faite pour Ce noble enseignement qu'elle parle de plus haut et peut donner plus d'exemples. » Cette opinion, qu'une observation approfondie a confirmée chez le jeune académicien, le premier coup d'œil jeté sur l'histoire universelle la lui avait fait concevoir, et son premier travail avait abouti à cette formule, qu'il n'hésite pas à reproduire:

Le monde moral a, comme le monde physique ses désordres et ses tempêtes; on ne pourrait le nier sans fermer les yeux k l'évidence. Mais l'histoire universelle est d'un grand secours aux esprits que peuvent troubler ces tristes épreuves. Les histoires particulières sont parfois contraintes, pour être fidèles, d'exposer ces désordres sans nous en montrer le redressement. L'histoire universelle ne connaît point de tels obstacles. La décadence d'un peuple est pour elle le commencement de la grandeur d'un autre; les défaites passagères du bon droit se font qu'annoncer sa victoire décisive; elle embrasse d'un regard les fauteset leur réparation la plus lointaine; elle devient, par cela même qu'elle se prolonge, une leçon de morale, et. nous rendant tôt ou tard raison de ce qu'elle raconte, elle nous apprend qu'en délinitive l'histoire du genre humain ne donne point de démenti à la conscience humaine.

Noble langage sans doute, mais généreuse illusion. Pourquoi l'histoire ne donnerait-elle pas à la conscience ce démenti que le spectacle de la vie humaine lui donne continuellement, sauf à rechercher ailleurs et plus haut une satisfaction que la.raison ne trouve nulle part ici-bas? L'histoire n'est que la vie humaine agrandie: les lois de l'une se retrouvent dans l'autre, manifestées par des effets pins puissants. Nous concevons à la fois la justice, l'ordre moral, comme la loi des individus et des sociétés; mais dans celles-ci comme dans ceux-là, la liberté peut donner lieu au triomphe du mal, et la raison doit s'attendre, qu'elle les explique ou non, a de longues perturbations produites par l'erreur ou le crime.

Quoique M. Prévost-Paradol fasse sortir plus volontiers de l'enseignement de l'histoire l'idée de justice que la foi an progrès, la marche de celui-ci est cependant marquée de temps en temps, avec une certaine netteté, par l'auteur de l'Essai sur l'Histoire universelle, esprit naturellement juste et systématiquement mesuré. On jugera bien de ses principes et de son style en lisant avec soin, à la fin du dix-neuvième siècle, ce passage sur les tendances de la bourgeoisie française.

Entre les privilégiés résolus à se défendre et cette population ignorante et presque barbare qui servait d'instrument à ses oppresseurs et qui aidait à renverser les Turgot, existait une classe nombreuse que le commerce avait élevée, que la philosophie avait éclairée, qu'une injuste inégalité et que d'imprudents mépris avaient persuadée de la nécessité de s'affranchir à mesure qu'elle devenait plus capable de s'emparer du gouvernement. Si la force de la bourgeoisie française n'a été mise en lumière que dans le dix-neuvième siècle par les services actifs qu'elle a rendus à la civilisation, il est cependant facile de suivre ses progrès dans son histoire, et de trouver dans son passé l'explication de sa fortune présente. A peine dégagée des luttes du moyen âge, à peine eu possession des garanties les plus indispensables à son existence et à son travail, elle avait apporté à la couronne, contre l'anarchie féodale, le secours le plus efficace et le plus persévérant: elle avait été l'amie de Henri IV, l'appui de Richelieu et, après une tentative infructueuse d'affranchissement, l'instrument de Louis XIV. Ce règne de vile bourgeoisie, comme l'appela Saint-Simon, fut l'écolî des futurs administrateurs de la France. L'intelligence et la probité de la bourgeoisie étaient présentées à la noblesse par la Bruyère comme un contraste et comme une leçon. La bourgeoisie paya son tribut de ridicules à Molière, mais la bonhomie d'Orgon, de Georges Dandin et du Bourgeois gentilhomme joue encore le beau rôle à côté des Sottenville, des Don Juan et de l'escroc qui tire parti de la naïve ambition de M. Jourdain. Si le dix-huitième siècle fut si favorable aux progrès de la bourgeoisie et la laissa au seuil du gouvernement de la France, c'est qu'elle accepta les idées nouvelles avec une sincérité généreuse qu'elle conserva jusqu'aux plus cruelles épreuves de la révolution. La splendeur littéraire du siècle, cette puissance de la philosophie qui fit rayonner jusqu'en Autriche et en Espagne, jusque dans la jeune Amérique, la pensée de la France, étaient surtout son œuvre. Le fils du notaire Arouet, le fils du coutelier Diderot, Rousseau, le fils de l'horloger genevois, étaient sortis de son'sein; et si d'Alembert avait pour mère une grande dame, elle l'avait abandonné dans la rue, où une femme du peuple avait recueilli et adopté l'un des plus fermes et des plus habiles précurseurs du nouvel ordre de choses.

.... Le dix-huitième siècle considérait la science comme un moyen et presque comme une condition de l'affranchissement des âmes. Voltaire proposa les idées de Newton au profit de ses propres idées. L'alliance de la philosophie et de la science fut enfin consommé dans l'Encyclopédie, au temps même où l'électricité allait commencer la série de ses prodiges, où la chimie allait naître et rendre raison de la matière. Mais, au milieu des représentants nombreux de l'union des idées nouvelles et de la science, s'étaient distingués quelques hommes qui eurent à la fois la passion de cette union et le don de la rendre populaire. La Pluralitédes Mondes, de Fontènelle, avait depuis longtemps donné, sous une forme légère, le plus heureux exemple du grand changement que produit dans l'intelligence humaine un aspect nouveau de l'univers. Avec les bornes du monde reculent celles de l'esprit humain, et dans une intelligence familière avec ces grands objets la mesure de toutes choses a d'un seul coup changé. La Théorie rf« la terre et l'Histoire naturelle de Buflbn recouvrirent les idées nouvelles de la majesté "et de la variété de la nature, et les descriptions de Bernardin de

Saint-Pierre voilaient avec splendeur les timides contradictions de sa pensée. Déjà, dans ces œuvres, et bientôt dans tous les écrits de l'école philosophique, brille cette philanthropie, cet amour de l'humanité pour elle-même, qui franchitles barrières dont l'entourent les sectes et les nations. Déjà Rousseau et son école, tous les jours plus nombreuse, avaient enseigné ces vertus de Yhonnéte homme, qui allaient bientôt se confondre avec les devoirs du citoyen. Passions ignorées des âges précédents et devenues communes, idées nouvelles exprimées par des mots nouveaux ou détournées de leur sens, tout annonçait la transformation de la société et la grande épreuve qui attendait, à la fin du dix-huitième siècle, la civilisation sortie de l'invasion des barbares et des débris de l'antiquité.

L'école académique dont M. Prévost-Paradol était l'espoir et est devenu l'honneur, est là tout entière, avec ses hardiesses contenues, ses habiletés de langage, l'extrême souplesse du talent. Certains traits sont d'un libre penseur: cet aspect nouveau de l'univers, la mesure des choses qui change tout à coup, les bornes de l'esprit humain reculant avec celles du monde, semblent des réminiscences de Lucrèce ou de Condorcet. Toutes ces appréciations des philosophes du dix-huitième siècle et de leur œuvre sont, au fond, assez sympathiques pour faire honneur au caractère libéral de l'écrivain, et assez discrètement exprimées pour ne pas trop effaroucher tant de gens bien pensants à qui l'esprit philosophique fait peur. Quelle touche délicate dans ce portrait de la bourgeoisie du dix-huitième siècle, appelée par la Révolution au premier rôle! La bourgeoisie du dix-neuvième siècle s'y reconnaîtra-t-elle? Rappeler, à l'heure qu'il est, son intelligence, sa soif d'affranchissement, sa probité, sa juste influence, est-ce une flatterie insigne? est-ce une délicate satire? La « vile bourgeoisie, » si glorieuse de profiter des fautes de la noblesse, a renvoyé l'épilhète, par la bouche de l'un des siens, à « la vile multitude, » et ce dédain ne l'a pas mieux sauvé que la noblesse d'une prompte décadence. Comprendra-t-elle aujourd'hui, sous la forme si délicate que leur donne M. Prévost-Paradol, les enseignements de l'histoire universelle?

César et l'histoire romaine devant la politique et la philosophie de l'histoire. Napoléon III,

L'histoire du peuple romain, de ses conquêtes, de ses institutions et des révolutions qui marquent sa grandeur et sa décadence, est désignée tour à tour aux recherches de l'historien et aux méditations des philosophes, par l'importance du sujet et par l'autorité des écrivains qui le traitent. Les Saint-Evremont, les Bossuet, les Montesquieu, les Gibbon, les Nisbuhr et tant d'autres, dont le génie et la science devraient décourager, ce semble, les esprits d'une trempe et d'un savoir ordinaires, ne font qu'aiguillonner la pensée, et mettent en goût de raisonner ou de chercher après eux.

Les problèmes étudiés et le plus souvent résolus arec bonheur dans le Tableau de la grandeur et la décadence des Romains, ont été repris une fois de plus, par un écrivain dont la position aurait suffi pour les mettre à l'ordre du jour, s'ils n'y étaient pas d'une façon permanente. Un livre, depuis longtemps annoncé, est né sur les marches du trône. Napoléon III, homme de lettres avant d'être empereur, a abordé l'histoire après l'économie politique; Rome lui avait peut-être offert des modèles de conduite, elle lui a fourni un vaste suj et d'études dans le fondateur de sa monarchie impériale. L'Histoire de Jules César', qui devait primitivement, sous le simple titre de Vie de César, n'être qu'une biogra'phie, a pris, sous la plume impériale, les proportions d'une œuvre de longue haleine. L'année 1865 en a vu paraître le premier volume, traduit simultanément en une dizaine de

I. Henri Pion. Rr. in-8, tome I", Viii-416 pages.

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